‹ Le cœur et l'estomacChapitre 27 sur 28 · IÔ · texte numérisé non relu

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ma femme qui s’était assise au coin «Je la cheminée, dans ce même fauteuil «Je damas violet où je l’avais vue en entrant.

.. Je lui avais pris les mains avec tendresse et je préparais au fond de mon cœur le discours le plus tendre et le plus capable de la loucher, lorsque , dans un mouvement un peu brusque qu’elle fit pour retirer ses mains d'entre les miennes, son peignoir de mousseline prit feu tout-à-coup à une branche de sarment, et, en un instant, tout son corps fut environné des flammes les plus vives et les plus terribles.

.. Je me jetai sur Wilhelmine, je la serrai dans mes bras, cherchant à étouffer le feu qui nous envahissait tous les deux : mais . effort inutile! j’étais horriblement meurtri, ayant déjà les mains et la poitrine calcinées, et ma femme, ou plutôt ce qui restait de ma femme, lambeau sanglant et défiguré , expirait sur le tapis de la chambre nuptiale, au milieu des plus horribles contorsions. »

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Ici lt* marquis Emilius, s'arrêtant dans l’allée où nous nous promenions ensemble , me serra le bras avec \ iolence comme pour me demander secours , et se laissa tomber au pied d’un platane, en versant un torrent de larmes.

Je le relevai dans un état de désespoir impossible à décrire, et je le lis asseoir sur un banc de gazon où il reprit peu à peu ses sens.

Après quelques minutes dç l'epos , il me regarda avec compassion, me remercia d’un geste amical et continua son récit, entrecoupé d’abord par des sanglots :

Je passai trois mois dans le château de la mère do Wilhelmine, entouré de médecins qui me prodiguaient leurs soins, tout en déclarant qu’on me rappellerait peut-être à la vie, mais jamais à la raison.

J’ai en effet donné , depuis cette époque , de nombreuses marques d’aliénation mentale.

•• Quand je pus me lever pour la première fois, je me regardai dans une glace, et je vis

que mes cheveux étaient devenus entièrement blancs; je portais au cou et à la poitrine une cicatrice affreuse, provenant de brûlures, et je ne pouvais parler qu’avec un bégaiement presque-inintelligible, bégaiement qui me reprend même à de certaines époques déterminées, après vingt ans de souffrances physiques et morales

- Le corps se rétablissant peu à peu et la raison étant revenue , un de mes cousins me fit voyager pendant tout l'été qui suivit l’événement.

Je ne me souviens pas d’avoir prononcé plus de dix paroles pendant tout ce premier voyage.

•• Seulement, à Aix-la-Chapelle, où l'on me conduisit dans les salons de la Banque des jeux publics, la vue de l’or, des billets, le bruit des râteaux et le son de voix sinistre des croupiers me causèrent une sensation tellement insupportable que je me plaignis hautement, et avec des expressions très vives et très singulières , de l'ennui que ce spectacle pouvait causer aux simples curieux.

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>• Ce fut la première fois que je parlai sans bégayer.

•• On me regarda avec étonnement, on me crut tout-à-îait fou , et l’on fit le vide autour de moi.

•• Je m’avisai alors de faire ce que je blâmais dans les autres , et je me mis à jouer.

» Je perdis en un quart d’heure ce que j’avais sur moi , un millier de florins : mais je perdis cette somme en m’intéressant aux chances du jeu, et je compris que j’avais gagné un quart d’heure sur mon ennemi . c’est-à-dire sur le souvenir.

•• Le lendemain , je revins dans Lqs salons , et je perdis dix nulle florins.

Deux jours après, M. de Rothschild m’envoya de Francfort un mandat que je lui avais demandé, de quarante mille francs; je perdis encore cette somme et , continuant de jouer ainsi pendant plusieurs semaines, je laissai aux croupiers la plus grande partie de ma fortune, qui n’était pas très considérable, mais qui mon-

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tait encore à vingt mille florins environ <Je revenus.

“ Quand mes terres furent vendues . les hypothèques purgées, les dettes payées, il me restait un petit capital à peine suffisant pom subsister pendant deux ou trois ans.

Je renonçai au jeu, ruais, n’ayant plus aucun intérêt au monde , je recommençai de souffrir et de maudire la nécessité où l'on est de vivre , une fois qu’on est au monde.

•• Je tentai un suicide, mon domestique me trouva un matin pendu à l’espagnolette de ma fenêtre; le nœud avait glissé et je n’étais qu'évanoui. .

“ Lejeu et le suicide ne m’étant plus permis, je me mis à m’enivrer ; cela dura deux ou trois mois pendant lesquels je vécus dans une espèce de somnolence qui était troublée de temps à autre par des cauchemars affreux.

« Le vin ne m'enivrant pas et me laissant la tête libre comme par le passé, mes amis, qui voulaient à toute force me distraire, me cou-

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duisirent un matin chez une belle personne, qui avait joué pendant quelque temps la comédie sur le premier théâtre de Turin, et que, le duc de Gênes. avait alors distinguée.

•• Cette jeune personne avait de l’esprit, elle savait découper et servir à table, et faisait les honneurs de son salon avec une grâce toute parisienne. Elle était alors la plus grosse dépense du maréchal prince de S.... qui, depuis, a fait une si prodigieuse fortune dans les emplois diplomatiques. J’eus avec elle un rendez-vous secret ; elle avait été prévenue que , pour me plaire , elle devait adopter pour sa toilette la couleur noire ou violette , elle m’attendait donc dans un joli déshabillé de satin noir, et, comme elle était blonde , cela lui allait à ravir.

.. Je ne voulus pas lui baiser la main, ayant en moi, à l’égard des femmes , je ne sais quelle répugnance insurmontable; mais je lui parlai du théâtre sur lequel elle avait recueilli de nombreux succès , des libéralités de son protecteur le maréchal de S....; enGn , je fus aussi

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aimable que possible ; mais quand vint le moment où j’aurais dû lui prendre la main et glisser un compliment sur sa beauté, je ne pus me décider à commettre une telle infamie.

“ Le fantôme de ma femme, de Wilhelmine, m’apparaissait toujours au milieu des flammes !

» A la fin je lui dis : Mademoiselle , je connais un genre de suicide qui vous plairait peutêtre ; voulez-vous que nous mettions le feu à nos vêtements, et que nous nous laissions mourir, vous sur ce fauteuil et moi sur ce tabouret, car je suis trop poli pour vous demander de mourir dans mes bras.

.. Elle ne voulut pas accepter cette proposition, et je me retirai mécontent d’elle et de moi .

.. Le lendemain , en songeant combien ces jeunes personnes , qui ont embrassé une carrière si difficile , doivent souffrir par moments des excentricités de leurs amoureux, je lui envoyai par mon valet de chambre une parure en corail , avec ce billet :

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« Rouge comme vos lèvres, froid comme .. mon cœur ! »

•• Et je ne la revis plus.

« Il y a cinq ans , ayant renoncé au jeu , au vin , aux femmes, j’ai gagné à la loterie impériale de Vienne un château de cinq cent mille florins, pour lequel j’avais pris trois billets, sans le savoir, à l’époque de ma grande maladie.

u Je vis aujourd’hui des revenus de ce domaine, que je léguerai, après moi , à mon cuisinier , le sieur Jacques Stoltz , qui veut Inen m’accompagner dans mes voyages et qui a trouvé le moyen de me faire passer chaque jour une heure agréable , en me préparant un salmis de bécasses, dont lui seul connaît le secret. >•

Quand le marquis Emilius eut achevé son histoire , je le contemplai avec l’attention respectueuse que commandent les grandes douleurs et je lui dis :

— Au moins , me permettrez -vous de venir manger un jour avec vous de ce fameux

salmis de bécasses aux confitures dé groseille»

— Demandez à Jacques Stoltz, me réponditil, s’il veut bien y consentir; tuais peut-être sera-ce une profanation.

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