ANNE DE CI IA VILLE A MARIE DESTIGNY
Ton pauvre cousin s’est noyé. II m’aimait , celui-là. C’est pour moi qu’il s’est tué, ma chère.
J’ai la fièvre , pourras-tu lire ce que je t’écris ' J’ai encore devant les yeux la figure des deux bateliers qui viennent d’apporter le corps dans la salle basse. Tu as raison, toi; n’aie jamais d’amours Nous autres, vois-tu, nous ne nous appartenons pas dans ce monde, puisque nous ne pouvons appartenir à celui qui nous aime.
J ai bien souffert. — 3Iais, je te le demande, suis-je coupable cette fois , et ce jeune homme peut-il bien m'accuser ! J’ai pleuré en lisant sa lettre, va ! J’avais les yeux battus et le teint
LK CŒUH
décomposé quand on est venu me chercher pour le dîner. Et il a fallu dîner encore . être là. parler, servir; je crois même que j'ai souri une fois. Certainement ton cousin mç plaisait, et peut-être ai-je été coquette avec lui : mais nous ne faisons pas ce que nous voulons.
Pouvais-je lui dire la vérité! J'aurais dû la lui dire, n’est-ce pas ! que j'avais un amant, et un amant que je n’aimais pas. Tu sais si j’aurais menti, toi. Mais est-ce qu’on j>eut dire ces choses-là?
Le bonheur que nous rêvons toutes, qu’un mari ne nous donne pas , que l’amour caché promet, le bonheur mystérieux et charmant, la jolie petite fleur rose qui ne fleurit que la nuit. Julien peut-être m’eût aidée à la cueillir. Et il est mort ! — .Pardonne-moi de l’avoir tué, toi qui me l’avais envoyé en lui recommandant d’être aimable.
Te souviens-tu que le .jour de notre sortie de l’Abbaye-aux-Bois, la Supérieure nous dit : >. Mesdemoiselles, voici votre éducation ternu-
ET L’ESTOMAC
.< née, mais vos maris viendront qui dérange- •* ront peut-être tout ce que l’on s’est donné >• la peine de vous apprendre au couvent ; ce •• sera là votre seconde éducation, celle du “ monde. - Notre bonne Supérieure aurait pu ajouter : «• Vos amants viendront qui dérange - .. ront assurément tout ce que vos maris au- » ront pris la peine de vous apprendre; ce sera »• là votre troisième éducation. »
Pour moi, je ne veux plus aimer. Je pars demain matin pour le Piémont, où tu voudras bien m écrire, chez mon frère.
Je t’embrasse tendrement. Adieu.
Anne de Cha ville.
Aux Saules, lundi soir.
Post-scriptum. Le jeune Julien Destigny n’était pas tout-à-fait mort quand on l'a trans-
LE CŒL'K
porté au château de madame de ChaviJle. On a pu, après plusieurs heures, le rappeler à la vie, ce dont il n’est pas lâché aujourd’hui, car cette petite leçon ne lui aura pas été inutile.
Il n y a qu une chose dont il ne peut se consoler, c est que, depuis qu’il n’est pas mort . madame de Chaville le méprise de tout son cœur
| Extrait de Y Artiste, 1845
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