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LES ABSENTS ONT TOUJOURS TORT

Monte-Carlo.

Ma chère gourmandise,

Le carnaval est mort, ce matin. Mais»

je suis en carême, depuis une semaine,, puisque je suis loin de toi. Pourquoi aije quitté Paris? Avais-je besoin des rayons du soleil? J'avais les regards de tes yeux. Avais-je besoin d'aller écouter la chanson harmonieuse des flots de la. mer azurée? J'avais les caresses de ton parler si doux.

Je suis parti à la rencontre du prin-

temps. Si je n'avais fui l'amour, le voyage aurait été délicieux. On a filé par le rapide du soir. La nuit s'écoule en songeries. Si tu avais pu m'accompagner, nous aurions occupé, peut-être, le coupé, qui, à côté de mon compartiment, était empli par une lune de miel, et nous aurions, aussi, pour être chez nous, baissé les stores.

En descendant, aux arrêts, pour dégourdir les jambes, j'aperçois, en philosophe, d'élégantes silhouettes de femmes.

Ce sont les séductrices, les désirées, les trompeuses, les froides, les savoureuses, les ardentes, les vierges, les folles, les chercheuses du bizarre, de l'imprévu, du troublant, les boursières, les fêlées, les dégoûtées, les énervées, les ennuyées, les capricieuses. Beaucoup de joueurs et de joueuses. Si on analysait les âmes de ceux et de celles qu'entraîne le rapide de Nice, il est probable que l'opération produirait un dépôt de saletés distin-

guécs. Qu'importe? En sléeping-car, un

monsieur âgé était avec une dame à cheveux blancs, encore jolie. Nous nous aimerons bien, quand nous serons vieux.

Dis!

Des employés ont éteint les lampes.

Bonjour, soleil ! De chauds effluves pénètrent dans les wagons. Les paupières mi-closes, j'ai fait le trajet de Marseille à Nice, paresseux dans la tiédeur de l'air, mais, par intervalles, contemplant les cimes neigeuses, les olivettes, au feuillage vert sombre, sur les pentes des Alpes et de l'Estérel, les coquettes villas, les buissons de roses, et, par ici, la mer qui lutte avec le bleu du ciel.

Connais-tu le pays où fleurissent les tripots? Connais-tu le pays où fleurit l'oranger? Deux villes à Nice, Tune sur la rive gauche du Paillon, un torrent dans le lit duquel les lavandières étendent le linge à sécher, l'autre sur la rive droite de

ce fleuve de hasard. La première, antique et vénérable, a des rues tortueuses, étroites pour avoir l'ombre, de petites places, avec des arcades, à l'italienne, et des dalles de granit, que cuit et recuit le soleil; la seconde est belle par des avenues, un square, où j'ai eu, l'autre jour, pendant la kermesse de charité, pour cinq louis, autant de bouquets de violettes d'un sou, par les clubs aristocratiques et les cercles douteux, par la promenade des Anglais. C'est une merveille. A côté la Cannebière n'est rien, mon cherrr. L'accent et le soleil, c'est la Provence ! Il est regrettable que se promènent, sous les palmiers, trop de messieurs aux décorations interlopes. Est-ce regrettable ? Pourquoi ne seraient pas, en face du bien, le mal, qui est utile, et le vice, qui est amusant? Les pécheresses abondent et les misses sereines. La colonie est moinsmêlée à Cannes qui est, par étymologie, la ville du cant. Noémi, un parfum de fleurs flotte

sur le littoral où les fantaisies, baisées par les souffles embaumés, dansent avec des sabots d'or :

— Belle, combien coûtèrent vos sabots?

— Mes sabots d'or coûtèrent deux bécots.

Je t'ai laissée, il y a une semaine, et je t'adresse, aujourd'hui, seulement, ma première lettre. Je ne t'oubliais pas pourtant. Enfin me voici, la plume à la main, devant du papier acheté à ton intention, car j'ai juré de n'user un tantet d'encre, à Nice, que pour toi. Je t'aime ; je t'aime ; je t'aime; je t'aime; je t'aime; je t'aime ; je t'aime. Les quatre pages pourraient y passer, et j'aurais dit ce que je veux dire. Sur ce thème broderai-je des variantes? Sésame, ouvre-toi! Toute lettre d'amour ainsi se résume.

A propos, il faut que je requière mille pardons de ta cousine Léa ainsi que de toi. Vendredi, à Monte-Carlo, ayant gagné trois cents louis, dans la soirée, d'abord à

la roulette, puis au treute-et-quarante, je t'envoyai, vers dix heures, une dépêche. Tu avais couché, cette .nuit-là, chez ta cousine, comme tes parents l'autorisent, pour lui tenir compagnie, en l'absence de son mari, surtout lorsque tu restes chez moi. Tu m'as conté l'aventure, en me grondant un brin. C'est mérité. Meâ culpâ, mon amie !

Une heure du matin. Tout le monde dormait chez madame de Voilleroux, vous deux, sa petite fille, la bonne, la nourrice, tous les chats enfin. On carillonne àla porte. Qui peut venir à cette heure indue ? La petite Colette s'éveille, effrayée, et pleure. On sonne éperdument ; Colette pleure de même . La bonne interroge de l'antichambre. C'est le facteur. Comme le mari de Léa est en voyage, vous croyez que c'est une dépêche de lui. Serait-il arrivé un accident? Les allumettes du gouvernement ne s'enflamment pas. Qu'est-ce que ce peut être? Pendant que la bonne

reçoit la dépêche, la nourrice vous apporte de la lumière. Quand vous êtes seules, Léa te lit le télégramme. Tu l'avoues, d'ailleurs, assise sur ton séant à côté d'elle, tu voyais par-dessus son épaule :

Remise à domicile immédiate. Madame de Voilleroux, rue Viviemie, 85, Paris.

Pour Noémi.

J'ai peur, mon adorée, étaut heureux au jeu,

d'une infidélité... Je t'aime à la folie!

Réponds! Sommes-nous bien, car tu m'aimes un peu,

l'un à l'autre, à toujours, sans qu'un serment nous lie ?

Patrice.

Tu as eu un mouvement d'humeur. Ta jolie cousine m'a traité d'enfant. C'est vrai. Je suis coupable. On ne met pas dessus dessous une maison pour un télégramme de poète. Le quatrain n'est pas mal, mais trop long ! Tu me l'écris en ajoutant que tu es bien en colère. Je voudrais être près de toi pour te l'entendre dire.

Le décor était féerique, à Monle-Carlo,

la nuit où j'ai troublé vos sommeils.

Appuyé à la balustrade de pierre, sur la terrasse du cercle, en attendant le train, j'ai rêvé de toi devant la mer sombre aux lames frangées d'argent. Un palais sur la colline verte et odorante. Une brise d'été; c'est une primeur. Monaco , à droite , découpe la masse noire du château princier sur un ciel d'un bleu intense si fourmillant d'astres que, par morceaux, l'azur paraît semé d'une poussière d'étoiles. Le soleil , depuis , s'est masqué , comme chacun, pour ne pas être remarqué. Déjà, la veille, la bataille des fleurs avait eu lieu par un temps maussade. Est-ce pour cela qu'on jetait les fleurs lugubrement d'une voiture à l'autre ? Alice Penthièvre, cette actrice qui t'amuse tant par ses imitations de Dinah Samuel, a obtenu certain succès avec une robe constellée de roses naturelles. Elle était triomphante dans sa voiture enguirlandée. La pluie est tombée, dimanche, sans répit, et, lundi, pendant

une éclaircie, a serpenté, enfin, à travers les voies, jusqu'à la préfecture, par la rue Saint-François de Paule, le défilé interminable des masques à pied, des chars, des cavalcades. Les nuages, soudain, se sont crevés de nouveau , faisant , par terre, une bouillie avec la boue et le plâtre des bonbons. Nous sommes revenus des tribunes à l'hôtel, sous l'ondée, coiffés de nos bonnets rouges et de nos masques en treillis, en lançant des confetti aux dernières fenêtres ouvertes qui ripostaient.

On ne se figure pas la fange horrible de ces saturnales mouillées. Ce fut le carnaval des parapluies.

Paris a, souvent, de la boue. Mais ce n'est plus la même chose. On ne se salit pas. Je t'ai vue traverser le boulevard, élégante et sautillante, glisser, à travers le croisement des voitures, grimper sur le refuge et parvenir de L'autre côté, sans que fussent éclaboussés, d'une tache, la

robe et la jupe ou le bas de soie noir,

bien tiré, dont tu montrais un peu. Paris, c'est la boue. Si elle n'était pas charmante... Nice, elle, s'enrichit aux baisers du soleil qui a, par conséquent, le droit d'être capricieux.

Belle, à bientôt. Mes affections à notre jolie cousine. Tu m'as demandé une poésie. Pas encore ! Tu veux être une petite muse. Point de vers dans notre amour ! Ils présagent la fin. Est-ce# que ne vaut pas mieux t'envoyer, mie, chaque jour, des violettes et des mimosas ?

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