QUAND MEME EN FRANCE
Strasbowg, 26 mars 1881.
Monsieur Henri Tymel,
peintre moderniste, place Pigalle, u° 11.
Paris.
Cher,
J'erre, depuis plusieurs jours, en Alsace.
Tu connais l'histoire de ma liaison avec
Noémi. Elle a un nouvel amant qui est
millionnaire et carrossier. Je n'avais qu'à
me consoler avec une autre maîtresse.
C'était la seule conduite à tenir. Pas du
tout. Je suis retourné chez elle et je lui
ai demandé de revenir. Elle a refusé, se disant fatiguée, et, au moment où je la quittais, elle m'a glissé quelques fleurettes, des myosotis, à la boutonnière. C'était une ironie. Je pleurais. Où ai-je trouvé ces larmes ? Je ne me supposais point capable de ces attendrissements.
Comme s'il n'y avait plus de femmes, comme s'il n'y avait plus de joie possible, à Paris, où nous nous sommes aimés, je suis parti n'importe où. J'ai mis une semaine à traverser l'Alsace, de Belfort à Strasbourg. Le croirais-tu ? J'ai encore les myosotis, petites fleurs bleues des idylles. Ce souvenir, vergiss mein nicht, agonise à ma boutonnière. Quelle idée m'a empoigné de l'écrire, mon pauvre ami? J'ai besoin de causer un peu avec toi. Accepte ce rôle de confident du vieux répertoire. Te rappelles-tu ce dimanche ensoleillé où nous sommes, cet hiver, allés, tous trois, l'après-midi, à Maisons- Laffitte ? Au retour, en chemin de fer, au
grand ébahissement des autres personnes du compartiment, tu disais à Noémi le conte de Perrault : le Petit Chaperon rouge. Elle t'écoutait avec intérêt, et, cependant, lorsque la mémoire semblait te faire défaut, elle t'indiquait la suite. Vous étiez très sérieux. C'était bête et gentil. A la fin du récit, tu ajoutas:
— Si je refaisais ce conte, je le voudrais plus moderne... La jeune fille, au chaperon rouge, aurait beaucoup de «galette», après avoir vu le loup ; mais elle n'en garderait guère, parce qu'elle s'arrêterait en route, le long de la rivière, pour émietter sa galette aux poissons.
La vie est un drame. Il ne nous est pas permis d'en faire les scènes ; mais nous pouvons les égayer. Répondons aux maux par des mots... A propos de gaieté, ta fantaisie est-elle plus heureuse que mon amour? Yois-tu toujours Lise? Est-elle toujours vive comme un émerillon? C'est
un flacon de vin qui pétille. Est-ce que tu l'as eu sous tes lèvres? Mais tu n'es pas pressé, délicat spirituel, de toucher au dénouement, d'après ce que tu me disais, lors de ma dernière flânerie dans ton atelier :
— Je fais avec Lise de ces heures charmantes où l'on vit sans qu'on s'en doute. Ne pouvant obtenir le bonheur en ce monde, il faut se contenter du plaisir, et, à force de rire du bout des lèvres, on se prend à dissiper les soucis qui hantent notre cerveau... C'est un poème amusant que la femme, et, parfois, j'en tourne quelques feuillets, que j'annote, prenant bien garde d'en passer, et dévoré, cependant, de l'envie d'avoir tout parcouru... pour revenir aux premières pages.
Ce n'est pas bon! Le poème de la femme achevé, il faut le coller à un autre. Pourquoi ne pas suivre, moi-même, mon conseil? Est-ce l'habitude que j'avais de Noémi? Je pense à elle et je ne puis m'en empêcher. Un livre est sur ma table : ï An-
cien Testament. Mon amie juive m'adonne ce bouquin, il y a cinq mois, et je l'ai emporté, comme les myosotis, parce que ce vient d'elle. J'ouvre son livre, au hasard, et je lis ce verset :
« J'ai donc connu qu'il n'y a rien de meilleur à l'homme que de se réjouir en ce qu'il fait, parce que telle est sa portion; car qui est-ce qui le ramènera pour voir ce qui sera après lui? »
D'entre les pages, où ma chère avait jeté de la poudre de santal, s'exhale son parfum préféré. J'ai ainsi, jadis, parfumé les œuvres de Jean Racine de pré fleuri qu'adore Dinah Samuel. Une autre Juive ! Il m'est un souvenir de celle qui représente, de notre temps, sur la scène, Phèdre, Monime, Andromaque. Rencontrant, sur les quais, un tome dépareillé de Molière, où est sa comédie, Amphitryon, je l'ai acheté, jadis aussi, en souvenir de mademoiselle Sosie, Alice Penthièvre, et je
l'ai laissé dormir une semaine entre deux sachets de cinnamome. Soit! Il n'y a rien de meilleur à l'homme que de se réjouir. C'est pourquoi, cueille beaucoup de femmes, sans les aimer jamais, pour éviter les chagrins !
Que dirais-tu d'une petite bibliothèque composée de livres coutumiers, qui sont des camarades, où chaque volume, imprégné d'une odeur, ylang ylang, mélati, cyclamen, ixora, gardénia, muguet, héliotrope, iris, patchouly, violette des bois, magnolia, vétiver, réséda, verveine, serpolet, thymélia, œillet, évoquerait une belle amie?
Ne parlons plus de la femme, qui est la maladie de l'homme! J'ai visité Strasbourg et j'ai commencé, dans l'église Saint- Thomas, par le mausolée du maréchal de Saxe, le triomphateur des guerres de Flandre. Je devais ça h la place Pigalle !
Par la même occasion, j'ai salué, dans un caveau du temple, le comte de Nassau- Sarvcrden et sa fille. Ce sont deux belles momies. Le comte est impressionnant, dans son cercueil, avec son justaucorps et sa culotte de bure, ses bas de lin, ses gros souliers carrés, ses gants de peau de daim, sa fraise blanche, plissée, sa figure luisante, son bonnet en drap d'argent garni de dentelles. Dans un autre cercueil, sa fille, morte à dix ans, s'en va de la tête, qui est démolie et couronnée de fleurs. On montre ce§ gens pour quelque monnaie. J'aimerais mieux que mes atomes fussent libres et dans la nature éparpillés
De là je me suis rendu à la cathédrale et je me suis payé Fascension. (Un moment de répit ! J'ai été désillusionné en face de Notre-Dame de Paris. Est-ce parce que je m'attendais à la voir plus monumentale ? Elle paraît plus grande dans le roman de Un go , dont elle est le principal personnage . ) Mais la cathédrale de Strasbourg m'a fait
éprouver un sentiment absolu d'admiration. Sa flèche se dresse à une hauteur prodigieuse. L'ensemble éveille l'idée d'infini. Pourtant cela paraît frêle, c'est partout ciselé à jour, c'est un bijou de femme. Sur la plate-forme, au pied de la tour octogonale supportant la flèche, j'ai rêvé, en contemplation, devant la statue probable d'Erwin de Steinbach qui, au treizième siècle, présenta ses plans à l'évêque Conrad de Lichtenberg. Ma songerie s'est terminée en une phrase :