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L'artiste, en même temps un homme de vertu, lorsqu'il eut achevé sa haute cathédrale, qu'il eut fait resplendir la rosace centrale, qu'il eut scié le marbre aussi fin qu'un fétu,
lorsqu'il eut fait surgir le clocheton pointu, et tourner l'escalier en étroite spirale, lorsque tout fut empli de grandeur sépulcrale, que chaque mur du chœur fut en or revêtu,
prit son ciseau froid, puis, avant le glas suprême, dans un bloc de granit, il se tailla lui-même, pour qu'au balcon du faîte on le pût accouder,
et, comme il approchait de sou heure dernière,
il plaça la statue, afin de regarder,
pendant l'éternité, son chef-d'œuvre de pierre.
On embrasse, de la plate-forme, un panorama splendide. Au nord, Wissembourg et le Geisberg, puis, de l'autre côté du Rhin, vers Bade, les ruines d'Iburg, ensuite, le haut plateau desllornisgrunde; à l'est, Kehl ; au sud, le Feldberg, dominant la forêt Noire ; enfin, les Vosges, les ballons d'Alsace, de Guebwiller, le Donon, le Schneeberg.
Le cicérone m'a indiqué les portes de la ville, et, entre autres, la porte des Juifs. J'ai pensé aussitôt à Noémi, cœur misérable !
Ah ! sale race !
Les youtres occupent l'Alsace, mon cher, comme l'Europe, d'ailleurs, qu'ils accaparent, ainsi que les Chinois l'Amérique !
Ils sont internationaux et ont établi une
féodalité financière. Un décret de l'Assemblée nationale de 1791 a conféré aux nôtres le titre de citoyens français. Pourquoi sont-ils restés eux, rien qu'eux, formant un peuple, le leur, et ne sont-ils d'un pays que par raccroc ? Ils sont nos maîtres par le capital et le crédit. La Bastille, maintenant, c'est la Bourse ! Les Juifs sont intelligents, au reste. Ne pouvant avoir la terre, autrefois, ils ont voulu l'argent dont ils sont cupides plus que jamais. L'or est pour eux comme la noix pour le singe. Ils allongent la patte avec inconscience. Je reconnais volontiers qu'ils sont pittoresques. En tout cas, ils ont fait du chemin depuis que, près de la porte des Juifs, dans la rue Brûlée, l$endgasse , au dixième siècle, parce qu'on les accusait d'avoir empoisonné les fontaines, on en grilla deux mille, en trois semaines , et depuis le temps o ù , à Mayence , on les écrasait dans les pressoirs comme des raisins crasseux. C'est regrettable,
bien qu'ils aient, pour réparer ces menus désagréments, une extraordinaire puissance génératrice.
D'où me vient cette haine momentanée pour les Juifs ? Serait-ce parce que Noémi m'a dédaigné pour un carrossier millionnaire et n'a pas eu tort? L'amour est souvent de la vanité blessée.
Les Juifs ont le culte jaloux de leur race. Ils sont forts pour cela, qui nous manque. Qui s'inquiète, en France, de l'Alsace et de la Lorraine perdues? On oublie Strasbourg-, Phalsbourg, Sarrebourg, Mulhouse, Metz, ces villes qui devraient être comme un bouquet de myosotis. Il y aura deux cents ans, en septembre, que Strasbourg a été réuni à la France. Quand la cité, d'où s'est envolée sur le monde la chanson de Rouget de l'Isle, nous reviendra-t-elle ? Se souvient-on que la statue de Kléber est prisonnière ?
Lui venant de Berlin, j'ai rencontré, à la gare, le maréchal de Manteufel, le statthalter, accompagné de ses aides de camp en grand uniforme bleu, à revers blancs, torsades sur l'épaule. Le vieux gouverneur, coiffé de sa casquette légendaire, à cocarde blanche et noire, était enveloppé dans une capote grise de simple soldat. On apercevait le bas de son pantalon noir à larges bandes rouges. Quand il passa devant nous, je causais avec un bonapartiste :
— Le second Empire a été prospère.
— Surtout la fin... L'Alsace et la Lorraine livrées.
— Cela ne compte pas... Un accident ! Peut-être, il a raison. Cela ne compte
pas dans l'éternité. Peu me chault ! On se sent patriote ici. 11 semble que la querelle des deux nations vous devienne particulière et qu'on ait la marque du soufflet sur la joue. L'Alsace et la Lorraine sont tristes. Partout des casques à pointes
d'acier. Los hommes mûrs et les vieillards sont mélancoliques, car les enfants, élevés à l'allemande et ne comprenant pas notre langue, risquent d'être germanisés par le service.
Mais la chose n'est pas encore faite.
Une jeune dame, à Strasbourg, donne des leçons de « Marseillaise ». Une centaine d'enfants, de trois à douze ans, viennent chez elle, par vingtaine, à tour de rôle, chaque soir. On ferme bien les contrevents, les deux croisées, les rideaux.
Alors elle joue l'hymne sacré sur son harmonica, un pel instrument, et les petits enfants écoutent pour que chaque note se fixe à jamais dans leur mémoire. Us ne savent pas un mot de français, mais on leur a dit que c'est le chant national. Ça suffit. Ils se battent pour venir au cours, et, quand ils rencontrent des soldats prussiens, ils sifflent l'air; puis, assez proches, ils leur lancent, avec une bravoure gamine, une insulte. Et ils
s'enfuient, en faisant un pan de nez aux soldats.
Je clos, enfin, cette missive.
A l'hôtel de ville de Mulhouse est suspendue, dehors, la pierre des havardes, que, jadis, on attachait au cou des femmes atteintes de ce défaut, en les condamnant à se promener ainsi par la ville. Je mériterais ce supplice.
Affection cordiale.