AU BORD DE L OCEAN
C'est fini, bien-aimée.
Si c'est fini, pourquoi ce pèlerinage aux endroits où je l'ai connue? L'an dernier, dans la villa blanche qui est au bout de la plage, elle futmon épousée. Est-ce, par hasard, que j'espère retrouver, dans le sable, les trous de ses bauts talons? La mer, remuante, immobile, a, depuis longtemps, un an, effacé, par son flux éternel, les empreintes de ses bottines cendrillonesques. Ses pieds nus étaient deux chefsd'œuvre de miniature. Je les ai embrassés dans la villa blanche. L'an dernier, le ciel
était toujours bleu, et, dans l'azur, le soleil était éclatant. Cette semaine, le temps est maussade, et, si cela continue, car il pleut, bergère, trop souvent, les bains de mer seront des feux de paille.
Je me promène en songeant au passé.
Est-ce que les souvenirs ne vont pas me laisser tranquille? Aujourd'hui, par un firmament déblayé, deux petites filles se récréaient, avec un petit garçon, à déchirer les méduses et à ramasser les coquillages que rejettent les flots. Soudain, parce qu'il s'en allait, elles lui ont lancé des poignées de sable. Un monsieur, en caleçon blanc et rouge, a dit à une dame blonde, en robe de laine noisette, plissée à l'écossaise, en veste à brandebourgs, gentiment collante, avec le chapeau tyrolien:
— C'est le genre moderne... On débute par le sable pour arriver au vitriol.
De quoi me plaindrais-je ? Ma bienaimée me lâche. C'est de la veine! Si
c'avait été moi qui l'eusse quittée, on ne sait pas ce qui vous attend au coin d'une rue, par une époque d'acide sulfurique. Je suis un misérable, car mon désir est toujours vivace. N'ai-jepaseu des jours et des nuits, en nombre, pour l'assouvir? Non, car son cœur est si mignon, que je n'ai pu me douter de son existence. Des souffles murmurent et se moquent de mon amour. Dans les lointains, des voiles disparaissent. Mes chimères aussi s'enfuient. .l'ai passé l'après-midi à observer, machinalement, les mouettes, au bec et aux pattes rouges, au ventre blanc, le dos gris, volant au-dessus des vagues, les effleurant, puis se reposant sur l'eau, les goélands, aux pattes et au bec jaune, les cormorans qui nichent dans les trous des falaises et plongent pour saisir le poisson. J'ai fixé, sans les voir, parfois, les varechs que découvre la mer, pendant le reflux, à mesure qu'elle se retire, et, le soir,
j'étais encore sur le rivage, pour le
flux, sous les étoiles, à rêvasser au bruit des vagues sombres, frangées d'écume, à composer des paroles, sans rime ni raison, sur la complainte du vent.
Mimi, comment vous oublier ?
Les secouements des vagues noires, profondes et montueuses, sont semblables aux houles de sa chevelure triomphale. Je ne cacherai plus mon visage dans leurs ondes épaisses. Des larmes me montent aux yeux. C'est idiot ! La lune peut me regarder comme un frère.
Pourquoi l'âme n'a-t-elle pas la sérénité de l'Océan ? Depuis les limites où la marée traîne et retraîne les galets, ce sont des flots, encore et encore. Qu'est-ce qu'une goutte de plus? De même, dans la collectivité des sentiments humains, qu'importe une joie ou tristesse de plus?
En automne, à Argenteuil, nous nous sommes promenés, entre chien et loup, sur une manière de boulevard qui, par une pente un tantet rapide, aboutit à la
Seine dont nous n'apercevions pas, dans le cadre formé par le feuillage des marronniers, la rive opposée. Nous nous sommes embrassés en admirant ce morceau de fleuve qui évoquait une illusion d'Océan pour rire ; et, près de la mer clapoteuse, je me rappelle ce baiser. Combien d'autres après?
La vie, auparavant, me semblait bonne, à la fois amère et douce, comme est la senteur de l'aubépine. Trop d'amertume pour l'heure. J'avais, peu à peu, lié ma destinée à celle de ma belle amie. La rupture fut d'autant plus cruelle. Aussi n'est-ce pas une faute pour un sceptique qui est déjà, dans la prime jeunesse, dépouillé de préjugés, qui ne croit plus à rien, pas même à lui, n'est-ce pas une bévue de croire à l'amour sincère ? L'amour ne donne pas le bonheur, tandis qu'un million le procure, quand on est intelligent. Ma belle amie est intelligente et
n'ignore pas quelle distance sépare un carrossier d'un rythmeur de malencontre.
Dieu, c'estlemal, etProudhon a raison.
S'il existe (il s'agit de Dieu, non pas de Proudhon), je lui demanderai, quand je serai mort, dans quel but il créa l'homme pour la douleur. Est-ce afin de gagner le ciel ? Mais l'homme est irresponsable de ses faiblesses; s'il est paresseux, ambitieux ou assassin, pourquoi l'avoir fait naître avec ce tempérament ? Si la grâce lui a manqué, pourquoi la lui avoir refusée ? Jésus s'est laissé crucifier pour nous sauver. Pourquoi nous a-t-il perdus? Seulement lorsque je serai mort, comme me disait ma bien chérie dans une nuit orageuse, je n'aurai plus de bouche.
Adieu, baisers ! Ma brune amie les a tués avant que j'expire.
Roulés par le flux, les galets, en dégringolant, chuchotent. Ils murmurent ce que chacun veut :
liEÀTI QUILUGENT
Heureux celui qui souffre, heureux celui qui pleure.
Triple àuon qui Ta dit! Je vais au désespoir,
à l'àpre vérité; je marche sans savoir
où l'existence mène, après la dernière heure;
Jésus nous a trompés. L'espérance est un leurre, rien ne restant de nous. Dans un cercueil très noir, nous dormirons. La tombe est le grand réservoir où tout vient aboutir, mais où rien ne demeure.
Sur terre, la douleur; sous terre, le néant. Tel est l'affreux dilemme. Et l'abîme béant, sous nos pieds fatigués, s'ouvre dans l'invisible.
O Christ, fils de Joseph, pourquoi faire espérer? Qui nous cousolera? Dis-nous si c'est possible, car vivre, c'est vouloir, sans pouvoir, et pleurer.
Au crépuscule, une vieille femme est venue, sur le rivage, prier devant un calvaire.Elle s'est agenouillée surla pierre, et, quand elle s'est relevée, ses yeuxn'étaient plus noyés de pleurs. Son fils ou son mari ont peut-être péri dans un naufrage ; pour être logique, la pêcheuse aurait dû implorer le crucifié comme un génie malfai-
sant et coupable. Quel charme donc avait cet homme de Bethléem pour que, dix-neuf siècles après son châtiment, il soit encore l'amant de cœur, mystique, d'une foule de femmes ? Marie de Magdala oignit les pieds de Jésus de parfums et de larmes, et les essuya avec ses cheveux blonds.
C'était un rude béguin! Un évangile dit :
« Allaient avec lui quelques femmes qui avaient été délivrées des malins esprits, et de maladies : Marie, qu'on appelait Magdelaine, et de laquelle étaient sortis sept démons;
« Et Jeanne, femme de Chuzas, intendant d'Hérode ; et Suzanne, et plusieurs autres, qui l'assistaient de leurs biens. »
En ce temps-là, c'était naturel. Les Galiléennes suivirent Jésus, exclusivement jusqu'à son sépulcre. Le christianisme fut une révolution d'amoureuses ! Mais elles ont enseveli le bonheur antique dans les plis du linceul du crucifié. Satan est entré
dans le monde imaginaire, quand la Magdaléenno a pleuré dans sa cuvette.
La religion harmonieuse a été remplacée par une religion terrible qui, aux approches de l'an mil, fit surgir tant d'églises, par peur de l'au-delà; les chrétiens voulaient attendrir le souverain juge par de petits cadeaux. Ce fut une effroyable nuit; la race juive n'a jamais amené que du mal ! Enfin au seizième siècle, qui est une aurore, le paganisme a pu renaître de la poussière des bibliothèques. Les poètes ont de nouveau chanté Apollon, dieu de la lumière, Phœbé, propice aux amours, Cypris, mère des jeux et des ris. Nous autres n'avons plus que le doute. Les g-alets chuchotent toujours.
Mieux serait de philosopher avec une nouvelle maîtresse, et, sur ses lèvres, de chercher la sagesse. C'est un conseil pharamineux. (Le mot dérive du grec.)