LES RIENS
Je voudrais encore te revoir.
C'est misérable de ma part. Mais tout l'homme n'est-il pas misère ?
Il me semble que je suis en deuil, et j'ai perdu quelqu'un, en effet, puisque mon amîe, pour moi, n'existe plus. Je traîne ma souffrance d'endroit en endroit. D'abord je suis allé au pays, à Grivedesvignes, embrasser ma mère, et, sans lui dire ma douleur, me consoler dans son amour. Les caresses de la femme sont douces lorsqu'on est enfant, et, pour sa
mère, on est toujours petit. Les autres caresses font du mal.
Je souffre de tes baisers, Noémi, car je m'attarde dans leur souvenir. Mon imagination vagabonde est cause de ma peine. Que ne suis-je imbécile? Plus on se rapproche du néant, moins on est malheureux.
Je suis un paquet de nerfs, et, triste ou gai, suivant seulement que le ciel est nuageux ou ensoleillé, je note trop mes sentiments et mes sensations.
Me voici , maintenant , à Dieppe , en octobre, quand les mondains s'en vont.
J'ai, cette année, une fièvre de locomotion. Après les flots bleus de la Méditerranée, les flots verts de l'Océan. Qu'a donc à siffler le vent d'automne ? Quelle élégie lente les vagues murmurent-elles ? Quelle complainte monotone recommencent-elles sans trêve ?
J'ai rêvassé, quelques jours, à Paris,
dans le petit appartement où je t'ai chérie. Longtemps, j'ai regardé la glace d'armoire où tu te mirais, le matin, quand tu t'habillais, après la nuit pleine de baisers. Ton image n'y est pas restée, mais elle est demeurée au fond de mes yeux, et c'est pourquoi je n'ai qu'à clore mes paupières pour te croire près de moi. La terrasse était jonchée de feuilles recroquevillées, et les arbres de l'avenue étaient dépouillés à chaque bouffée de bise. Ils avaient l'air de squelettes, ces marronniers et ces tilleuls que, lorsque nous nous aimions, nous vîmes verdoyants et fleuris. Je suis parti, car en vain j'ai mené d'autres femmes dans notre chambre à coucher, Je pensais à toi.
Qu'est-ce que l'âme? Mais la mienne eut besoin d'absorber la tienne. Est-ce que ça existe d'ailleurs ? Il faut se contenter de heurter les corps. On frappe et on entre.
Le désir me hante. Il était, l'an dernier,
joyeux ainsi qu'un chant d'alouette qui se lève des blés mûrs avec des cris allègres. A présent, il est pareil en mélancolie au psaume que le prêtre marmotte au bord d'une fosse. Lazarine, lève-toi ! Je voudrais, comme un enfant, prendre entre mes lèvres le bout de ton sein. L'éclat de tes yeux m'a blessé. Reine des songeries, comment se fait-il que mon cœur en lambeaux ne soit pas mort de ce déchirement? Est-elle chez sa cousine Léa? Que lui dit-elle ? Pense-t-elle à moi, non pas comme je pense à elle, mais comme on se rappelle un ami défunt ? C'est de l'égoïsme. L'amour est-il autre chose? Nous adorons une femme, parce que nous la trouvons belle et que d'aucuns proclament sa beauté, parce qu'on nous envie, parce qu'elle éveille en nous les illusions, parce qu'elle nous charme ; nous adorons une femme pour nos plaisirs. Peu importe qu'elle les partage ! Il suffit qu'elle s'y prêle, comme il est juste, avec les intérêts
du capital. Pense-t-elle à moi ? Qu'est-ce que cela te fait et n'est-ce pas fini ?
Les fantaisies succèdent aux fantaisies, mais les grandes passions sont rares, comme les dîners sans défaut et les honnêtes gens.
L'an prochain, les roses encore fleuriront. Je ne sais où, pour moi, doit être une femme neuve qui attend l'amour.
La vie humaine est courte, et, parfois, trop longue. Malheureusement, ou non, est minime le nombre des heures réellement vécues. Combien de jours et de nuits ne laissent pas de trace ? On a compté, sur terre, dans ces jours et ces nuits, autant qu'un galet. Le galet est charrié par l'Océan ; l'homme est roulé par le train des occupations journalières. Que faisiez-vous, il y a six mois, au même quantième ? Vous ne pourriez sans doute le dire, ne le sachant plus, tout comme