‹ Le cœurChapitre 5 sur 21 · L E C GE U R · texte numérisé non relu

L E C GE U R

si, alors, vous n'aviez pas été au monde, avec un cerveau pour réfléchir et un cœur pour aimer.

' J'ai beaucoup vécu, quand j'aimais Noémi. Gela peut-il servir de soûlas? Si je suis devenu fou de toi, ma chère, si j'ai connu l'amour, ses douceurs, ses joies tranquilles et ses tortures effroyables, ses larmes, ses embellies, car les femmes ne me donnèrent avant toi que des jouissances passagères, transes suivies de dégoûts, si j'ai su qu'amour est synonyme de chagrin, la faute en est aux turlutaines. Quand je t'ai prise, en juillet, pour fêter un anniversaire, c'était une bonne fortune. L'aventure pouvait s'arrêter le lendemain de cette nuit, que je veux oublier comme toutes les autres; notre roman pouvait s'interrompre après le premier chapitre.

Le dénoument était si gentil avec le Z rose et chaste, que tu fis sans chemise ! Tu partis à Cabourg, presque aussitôt, avec ta cousine Léa de Voilleroux. Vous avez

été, jusqu'à ce que l'août expirât, des baigneuses intrépides ; mais l'Océan, jolies amies, ne pourra jamais, avec toutes ses vagues claires, vous laver assez pour que vous ne soyez plus juives.

Une fois, j'allai vous saluer, à Cabourg, et je vous rencontrai sur la plage. Le mari voyageait, en Hollande, pour ses affaires, achats et ventes, car il est fabricant de boutons. Léa de Voilleroux avaitelle un amant ? C'est bien assez de m'occuper de mon mal ! J'ai dit un bonsoir à ma belle qui s'acbeva, vers midi, dans un baiser épuisé. Quelques lettres échangées, deux ou trois, de part et d'autre. Mais je ne t'aimais pas encore assez pour ne pas briser, avec une désinvolture polie, le fil invisible qui nous liait. Je te répète, Mimi, que m'ont enjôlé les turlutaines d'automne.

Une promenade à Argenteuil, pendant les vendanges, une promenade à Auteuil, pour porter à Michelle Guerber, une ga-

mine de sept ans, 'ta cousine, une robe d'hiver, ce sont les riens qui me captivèrent. Tu me présentas à la directrice de la pension israélite comme ton cousin et celui de Michelle. Ce fut un de tes caprices. La fillette m'accepta très bien pour son parent, d'autant mieux que je lui avais acheté des gâteaux.

C'est un soir de septembre, vers le quinze, que tu vins chez moi. Ta cousine Léa t'accompagnait. Je fus joyeusement étonné. Tu semblais amoureuse. Quoi donc en était cause? J'ai réfléchi plus tard et je crois avoir déniché la raison de ton retour. En juillet, tu t'abandonnas, parce que Paris illuminé faisait vibrer ton être, parce que la fatigue, occasionnée par nos marches dans la foule, t'avait abattue, parce que l'amour est attirant et que la chair est faible. A Cabourg, tu te livras parce que je t'avais eue déjà. Mais tu es trop de ta race pour ne pas avoir calculé

les aléas de ce que tu faisais, quand tu me dis en souriant que nous allions enfin pouvoir bien nous aimer. Si tu n'étais plus revenue, je ne t'aurais pas cherchée. Quel mobile te poussa dans les bras d'un poète? Les journaux avaient annoncé que le théâtre des Variétés représenterait, dans la saison, une comédie en trois actes de MM. Danel et Montclar, musique d'Offenbach. Je devais, par conséquent, gagner de l'argent, pour sûr, avec la collaboration de Danel à l'esprit parisien si piquant, et d'Offenbach, dont les flonflons épileptiques ont été le chahut du siècle. Léa, jamais dupe et toujours défiante, ayant assez vidé d'hommes, avant de se ranger, pour les savoir sur le bout des doigts et être de bon conseil à Noémi, Léa dut me supposer un mari possible et penser qu'une Juive peut épouser un poétereau, lorsqu'il est auteur dramatique pour le théâtre des Variétés. Elle m'entortillera dans ses cheveux, qui sont une merveille, et, quand je

serai prisonnier de sa beauté, quand, bien embobiné, j'obéirai à ses regards, elle m'entraînera à la mairie. Les parents pauvres de la rue de Nazareth n'auront plus à envier Léa de Voilleroux.

Nous souffrons, et la mémoire allonge la durée de nos peines. Qu'importent nos douleurs et nos plaisirs? L'homme, sous prétexte qu'il pense quelquefois, disproportionne les événements les plus mesquins. Les chrysanthèmes, cependant, éclosent, comme l'automne passé; le soleil d'aujourd'hui est pareil au soleil d'autrefois; l'Océan écumeux, dans son remuement gigantesque de flux et reflux, vient et va dans les mêmes limites que l'an dernier, et, sur sa nappe mouvante, semblablement à jadis, des goélands, mauves et gris, volent, aux aguets du poisson. La terre tourne dans les vastes cieux. De quelle influence est sur les destinées mondiales qu'un homme soit heureux ou mal-

heureux, qu'une pièce ait du succès ou fasse fiasco aux Variétés?

Mais notre machine ne fut pas jouée, dans la saison, à cause des trois cents représentations d'une comédie dont le directeur n'espérait rien. Néanmoins, si nos trois actes eurent des malheurs, ils te décidèrent, ma brune, à simuler l'amour. C'est quelque chose. Au printemps, certes, ils me furent un horrible motif de tourments, à l'heure, qui frappe toujours, des désillusions. Notre pièce avait-elle un clou? Mais un clou pointu m'a fouillé le cœur. Je fais des mots, car, dans ses souffrances les plus atroces, on a des sourires.

Ma collaboration avec Danel et Olfenbach fut ce qui te détermina, sans doute, à paraître amoureuse. T'a- 1- elle fait préjuger que je serai suffisamment sérieux, au sens pécuniaire, comme l'entendent les horizontales, pour que tu puisses être ma maîtresse ?

LE CŒUll 27

Quoi qu'il en soit, te souvient-il, ma charmante, de ce lundi où nous sommes allés, durant les vendanges, à Argenteuil? Nous avons déjeuné, au bord de la Seine, dans le jardin d'une auberge, puis, nous nous sommes promenés le long de l'eau.

J'ai fait des ricochets avec des marrons que nous avions ramassés et que l'automne avait sortis de leurs bogues.

Te souvient-il aussi du gueux, dont le mouchoir, à carreaux blancs et bleus, séchait sur l'herbe, et qui lavait ses chaussons de lisière avec une brosse en chiendent? Il nous demanda deux sous, d'une voix impérieuse, et, quand je les eus donnés, il nous dit, avec un continuel clignotement de paupières :

— Tel que vous me voyez, j'ai été lieutenant au 25e de ligne. On m'a dégommé en Italie, lorsqu'on marchait contre Garibaldi. Un jour, par inattention, je fais un faux commandement, et le colonel me répri-

mande devant mes soldats. J'ai brisé mon sabre sur mes genoux. Vous comprenez ça, vous qui êtes jeune !... Depuis, j'ai exercé toutes sortes de travaux forcés, mais je suis de préférence « serrurier ». Je fais ce que je veux de mes mains. Il y a dix ans, près de la gare Saint-Lazare, à une heure du matin, j'accoste un monsieur, dans une rue écartée, et je le prie de me donner du feu pour un cigare que j'avais. Il me traite de voyou, moi, un ancien lieutenant ! Mon sang n'a fait qu'un tour. Je lui ai collé un coup de poing dans la poitrine. Deux semaines après, il en est mort. On a prétendu que j'avais voulu le dévaliser. J'ai été condamné au bagne... J'en viens... Avec vos deux ronds, je vais m'envoyer un pain dans le tuyau, puis, je dormirai sur le gazon, parce que la journée est perdue. Demain je turbinerai. J'ai mon panier pour les vendanges et mon couteau...

Il tira le couteau de sa gaine de cuir,

pour nous le montrer, et te causa des peurs. Après avoir fait quelques tours sur les chevaux de bois, comme des petits, et cherché à enlever des bagues, nous nous sommes dirigés, par les sentiers, à travers les vignes, plantées d'asperges, vers le moulin d'Orgemont.

De nombreux hotteurs allaient et venaient pour emplir les bachots. Il fallait se presser, car les pluies étaient fréquentes, et les grains pourrissaient. (Autrefois les vendanges ne commençaient qu'à jour lixe ; mais, en 1842, un vigneron, gars qui connaissait la législation, n'était pas honteux et avait les moyens, n'attendit pas la publication du ban. Comme, à l'entrée du village, sa récolte fut démolie par les autres vignerons indignés, il actionna la commune, qui fut obligée de payer.) On crie encore le ban. Mais ce n'est plus qu'un avertissement aux vendangeurs et

aux vendangeuses de se réunir, le diman-

çhe malin, sur la place de l'église, où les propriétaires les embauchent. On a cueilli les belles grappes, avant, pour les vendre à Paris. Les vignes, près des chemins, étaient blanches de chaux, afin de les préserver contre les maraudeurs qui risquent, en grappillant, d'être pinces par les messiers assermentés, ayant dans la poche une plaque, moyennant laquelle ils dressent procès-verbal. Argenteuil ne fait plus autant de \inage que jadis. Les asperges, qui poussent entre les ceps mieux qu'en pleine terre, sont, à présent, le grand produit du pays, parce que cela va tous les ans et ne craint pas la gelée.

Je te disais ces ennuyeuses fariboles en montant au moulin. Tu avais, pour encadrer ton joli visage, un chapeau de paille bleu sombre, avec une guirlande de feuilles mortes, aux tons brûlés, bruns, roux, dorés, les brides de même couleur que la paille. Je n'ai rien oublié. Tu avais une jaquelte gris de fer où, de chaque côté du collet et

sur les parements, étaient brodées, en fil d'argent, des araignées-loups ; tu avais une robe violette et des gants noirs. Très élégamment imitées, ces tarentules aux tenailles crochues, aux longues pattes, aux huit yeux immobiles, quatre en carré, sur la tête, quatre en ligne, sur le devant du corselet ! très amusantes, avec leur abdomen gros comme une noisette ! Cette fantaisie de ton costume augmentait l'air étrange et fatal de ta beauté. Aurais-je apprivoisé une femme-araignée ? J'étais presque fier de te posséder, ma bizarre amie, et, fréquemment, par les sentiers, je m'arrêtais pour essayer de lire au fond de tes prunelles mystérieuses et chiper un bécot sur ta bouche fraîche.

Le moulin d'Orgemont, au sommet de la colline, dressait, au-dessus des arbres jaunissants d'alentour, ses ailes au repos. Le sentier, étroit et sinueux, des buissons à la marge, passait, de temps en temps,

sous une voûte de branches vagabondes, où, déjà, se mettait la rouille. Nous nous aimions. L'hiver sera pour nous délicieux ! Je te l'ai dit et tu as souri. Elle est ineffaçable, parmi les mémentos, cette grise journée d'octobre, au commence ment, lorsque les dahlias tiennent encore contre les atteintes de l'air, le mois des fleurs frissonnantes à la bise, des roses meurtries parla froidure, le mois plaintif où les soleils falotent dans les teintes violettes du crépuscule, où les feuilles détachées pirouettent, chiffonnées par le vent, fripées par le matin piquant, rougies, safranées , et tourbillonnent sous les brumes.

Une odeur mouillée se levait de la terre.

C'était l'automne. Les soirées refroidissent, les hirondelles, aux fines ailes noires, s'en vont, par delà les mers, rattraper le soleil. Les oiseaux partent avec des cris tristes, ceux-ci par monômes interminables, ceux-là par bandes horizon-

laies, les uns par paires, les autres en triangle. Ils volent, au-dessus des étendues de pays, dans le ciel mélancolique. Les potaches rentrent au lycée, les abeilles dans les ruches, et les troupeaux, en Provence, .descendent vers la Crau. Une fourmi, qui emportait une aile depapillon, se dépêchait dans le sentier. Nous trouvâmes le cadavre du papillon entre les herbes. Il était tombé engourdi. Rêveuse, tu m'interrogeas :

— S'aiment-ils encore les couples qui, au printemps, se promenèrent par ici?

— Je ne sais pas. Il suffît, ma chérie, que tu te laisses toujours aimer...

C'est si bon, être deux! Rien n'existe plus au monde. Et, pourtant, nous nous sommes retournés, un instant, pour contempler le paysage. Paris est dans le fond.

Nous avons vu, sur les pentes de la colline, les vignes rôties par le soleil d'été, les berges de la Seine, et, sur l'eau, çàetlà,

la tache, blanche d'une voile, verle d'une îlette, le Mont-Valérien dressant, sur le ciel moutonneux, la masse carrée de sa forteresse, les coteaux de Montmartre autour desquels flottaient quelques nuagillons, comme des écharpes de mousseline, ensuite, la grand'ville. De distance en distance, l'harmonie du paysage est coupée par les hautes cheminées, qui fument, des usines. La campagne est h nulle autre semblable. On sent qu'une cité monstrueuse est prochaine.

L'aime nature n'y est plus libre comme à l'époque où Julien, empereur et philosophe, affectionnait le village de Lutèce. La vie exubérante du sol a été repoussée ou exploitée. A la place des forêts, quasiment vierges, que l'avril vêtissait de verdure et l'automne de brocart, la glèbe est morcelée et cultivée. La banlieue de Paris est un damier de champs en proie aux maraîchers et aux industriels. Elles restent jolies,, cependant, les colb'nes de

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la Seine, que le ilcuve, dans ses méandres, embrasse et caresse, s'attardant, comme un garçon qui hésite à se séparer d'une troupe de filles rieuses.

Noémi, je n'ai pas regardé Paris, celte fois, avec ambition. Pour le moment, je n'avais pas le bonheur à conquérir, puisque tu appuyais, amoureuse, ton bras sur mon bras. Voici la froidure, ma chattemite, avec son manchon de loutre ! Adieu les idylles des bois, les ombrelles, les toilettes d'été, les surahs zinzolins, les blouses rayées, les toiles à carreaux, de nuances claires, les robes de foulard à pois, les ramages! adieu les baisers, dans l'air vaste, à toute heure, par les sentiers, ou bien, au fil de l'eau, quand le cie] s'ensoleille, puis, encore, quand il se charge d'étoiles ! L'automne joue une suprême symphonie avec Lout ce qui s'en va.

Quand arrivera l'hiver, sous la lune pâlie et grosse dans les brouillards, s'il

est âpre, nous nous serrerons plus près. Il ne gèlera pas entre nous !

Nous avons traversé l'esplanade du moulin, ensuite, sur le revers de la colline, un petit bois, plaqué, par-ci, par-là, d'ocre et de roux. Il faisait un soleil tiède. L'agonie des choses rendait plus intime notre renouveau d'amour. Nous nous sommes assis dans un pré. (Nous ne gâtions rien. Le regain même avait été déjà fauché.) De quel poison tes yeux sont-ils emplis? Malheur à ceux qui se plaisent dans leur rayonnement! Nous jasions. Tu voulus ton portrait en vers, et, sur une feuille de carnet, séance tenante, je l'improvisai, pour obéir à une femme :

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