‹ Le coffret de SantalChapitre 106 sur 107 · AU COMTE FERDINAND DE STRADA · texte numérisé non relu

AU COMTE FERDINAND DE STRADA

Les crépuscules du soir mont laissé tant de pierreries dans la mémoire, cpuil me suffit de prononcer ces mots <( crépuscules du soir, splendeurs des couchants » pour évoquer à la fois les souvenirs solennels de vie antérieure et les ravissements de jeunesse enivrée.

Et puis, après le a^épuscule, la douce nuit transparente ou bien encore la bonne nuit, épaisse comme des fourrures.

Alors, à Paris, le gaz s'allume. L'été, le gaz, brûlant parmi les arbres des jardins, donne aux feuilles quon ne voit qu'en dessous, des tons verts et mats de décor de féerie. L'hiver, le gaz dans le brouillard raconte tous les délires du soir : le thé, le vin chaud dans les familles, la bière et les nuages de tabac dans les cafés, les orchestres qui font tourbillo7iner, à leur respiration vibrante, les élégances de toutes classes,

Ou encore la nuit de travail : la lampe, le coin du feu, aucune obsession bruyante.

Puis les étalages s'éteignent. Les réverbères officiels ont seuls le droit de Jeter leur lueur austère.

Les passants deviennent plus raines. On rentre. Les uns pensent à la chambre tranquille, au lit à rideaux (bon endroit pour mourir); les autres regrettent l'agitation interrompue et s'étourdissent de chants et de cris en plein air. Quelques querelles d'ivrognes.

Des dames en capeline sortent des soirées honnêtes ; des vendeuses de volupté chuchotent leurs offres, modestes à cause de Vheure avancée.

On marche. On écoute ses propres pas. Tout le

monde est renlré. Les bouchers, ensommeillés, reçoivent d'énormes moitiés de bœufs, des moutons ehtr ouverts et raidis.

Tout le monde est chez soi, égoïstement et lourdement endormi. Où aller? Tout endroit hospitalier est fermé. Les feux sont éteints. A peine trouverait-on quelques brins de braises dans les cendres des foyers

refroidis.

[Dans la vie antique, c'est à cette heure-là que les dormeurs des orgies se font éveiller par les esclaves. On remet .de l'huile aux lampes mourantes. On sert à boire. On s'agite. On chante. Mais c'est pour oublier la mortelle influence qui est sur la maison. Aussi les plus forts sont pâles, bleuâtres, des frissons indomptables traversent leurs os.)

Les transparences de la nuit deviennent dures ou se voilent de brume. Oh! il vaut mieux marcher . Où aller? C'est V heure froide.

Minuit est la limite fictive, astronomique, entre la veille et le lendemain. Mais l'heure froide est l'instant vrai, humain où un autre jour va venir. Il semble qu'à cette heure, il soit mis en question pour cha-

FANTAISIES EN PROSE 2Jl

que être, si ce jour qui vient s'ajoutera à ceux qu'il a déjà vécus ou si le compte en est fini pour lui.

Alors être seul chez soi, sans dormir, c'est l'horreur. Il semble que l'ange de la mort plane sur les hommes, profitant de leur sommeil implacable pour choisir sa proie pendant que nul ne s'en doute.

Oh! oui, à cette heure-là, on étoufferait, on râlerait, on sentirait son cœur se rompre et le sang tiède, fade, monter à la gorge, dans un dernier spasme, que personne ne pourrait entendre, ne voudrait sortir du sommeil pesant et sans rêves qui empêche les ter'restres de sentir l'heure froide.

LASSITU DE

Pendant de longues périodes dans la vie courte, je ni efforce à rassembler mes pensées qui s'enfuient, je cherche les visions des bonnes heures.

Mais je trouve que mon âme est comme une maison désertée par les serviteurs.

Le maître parcourt inquiet les corridon froids, n'ayant jjas les clefs des pièces hospitalières où sont les merveilles qu'il a rapportées de tant de voyages.

Les ravùsements, les instants où Je savais tenir l'univers en ma main royale, ont été bien courts et bien rares. Presque aussi rares sont pour moi les périodes de pensée noimale. Le plus souvent je suis impuissant, je suis fou; ce dont je me cache au dehors, sous les richesses conquises aux bonnes heures.

Quelle drogue me rendra plus fréquente la pensée normale? Quand je l'ai, quand elle se prolonge, ma poitrine j)uissante me permet de monter là ou nulle senteur terrestre n'arrive plus, là où, dans le ravissement, j'exerce ma royauté.

Après de mauvais sommeils [d'où viennent-ils ?) voici que je ne suis plus là-haut. Je nai plus que le regret de ce que j'y ai senti. A peiyie me reste-t-il assez de lucidité et de courage pour rendre compte aux hommes de ce que j'y ai fait et me justifier auprès d'eux.

J'ai eu toutes les fiertés ; j'ai dédaigné les comptes à rendre et les justifications.

Mais quand la fièvre pesante m'a égaré et fait redescendre, puis-je vivre seul et sans soleil entre des murs de haine? »

Pourtant, les efforts que je consens à faire, malgré ma lassitude, loin de ni'être comptés, ne me désignent-ils pas plutôt à la fureur des empressés qui s'agitent en bas ?

Page 1