CHAPITRE VT
LE TERRAIN SE MEUT SOUS LES PIEDS DU SORCIER — DERNIERE SCENE. — DISPARUTION DE VALDU. — LE COFFRET EST TROUVE.
Cependant, toutes les rumeurs qui couraient la Paroisse comme autant de serpents à la morsure mortelle ; tous ces cancans du diable qui semblent être la malédiction des campagnes et des gros et petits bourgs,
commencèrent à donner à Valdu l'idée que sa sûreté personnelle exigeait qu'il hâtât le dénouement de sa cruelle comédie. Les associés eux-mêmes devenaient mécontents, murmuraient entre eux, et s'ils l'eussent osé, ils auraient signifié à Valdu que les retards constants qu'il apportait à la découverte finale du trésor leur semblaient de mauvais augure. ; car nous, savons pas raconté k dkitoe p&iMe des viteines mystifications auxquelles Valdu avait assujéti ces pauvres gens, ni consigné le montant considérable des amende» qu'il avait arrachées à l'indiscrétion ou à l'impatience de plusieurs des associés dans le cours de leurs épreuves.
Valdu se dit donc que le terrain devenait brûlant sous ses pas. Déjà même il sentait qu'on l'épiait, qu'on suivait toutes ses démarches, tout en fuyant son contact ; une lettre anonyme lui était même parvenue, qui l'invitait à quitter de suite la Paroisse, car il se tramait contre lui des projets dont son absence pourrait seul détourner l'exécution.
— u Finissons-en, " — se dit-il, et comme il était homme de promptitude une fois déterminé à faire une chose, il alla trouver Greusot, et lui confia que le trésor allait être définitivement mis à la disposition des associés.
— iL Le Grand Destin m'est apparu, et voici cequ' m'a inspiré. Le trésor est chez vous, ici, Greusot ; vous ne le pouvez voir encore, mais quand l'heure sera venue, que tous vos associés seront ici réunis, vous .parcourrez toutes les pièces de votre maison, en compagnie de Sabelle. Cependant, demain soir, vous vous absenterez avec votre femme et toutes la maisonnée sur les neuf heures ; vous ne reviendrez que sur les dix heures ; vous me laisserez la clé de la porte.
afin que je puisse me rendre d'avance pour attendre les associés. Ainsi, c'est convenu, demain soir, à dix heures, je vous attendrai ici dans cette salle ainsi que vos affiliés. A demain ; et surtout pas d'indiscrétion. Mettez-vous, dès le petit matin, en campagne pour aller prévenir les associés. Que pas un ne manque au rendez-vous; autrement tout manquerait encore une fois."
Creusot, heureux de voir enfin que le trésor allait se montrer, promit tout, et Valdu se retira.
A sa sortie de chez Creusot, il fit atteler son sleigh et se dirigea vers la Paroisse voisine.
Creusot, dès le lendemain matin, à bonne heure, fît la tournée demandée, et alla prévenir chaque associé à domicile, de la séance solennelle qui devait avoir lieu le soir chez lui. Tous s'engagèrent a être ponctuels.
Sur les neuf heures du soir, ainsi qu'il avait été arrêté entre le sorcier et lui, Creusot sortit de chez lui avec toute sa famille et ses gens, pour aller passer un bout de veillée chez les voisins.
Quelques minutes plus tard, Valdu arrivait à la porte de l'habitation du Maire. Il se dirigea vers la maison, et s'y introduisit, portant sur son épaule une lourde cassette, qu'il alla déposer sous le lit de l'une des chambres à coucher, Puis il fit une visite d'ami au buffet de la salle à manger et se servit une rasade 1 hors ligne, comme il convient à un diable qui va jouer de son reste. Il sortit ensuite pour aller conduire sa voiture à l'auberge où il donna Tordre de mettre son cheval à l'écurie. Revenant chez Creusot, il attendit l'arrivée de cet estimable municipal et de ses associés.
Le timbre de l'horloge résonnait encore des dix coups frappés sur l'airain, que Creusot rentrait, suivi
de près par tous les associés, à des intervalles de deux ou trois minutes à peine.
Quand ils furent installés autour de la table de la salle à manger, Valdu commanda le silence.
Ce fut un moment solennel. Tous ces pauvres mystifiés étaient dévorés d'impatience. Ce trésor tant cherché, et qui leur avait déjà coûté tant de peines et d'argent ; valu tant de déboires, de risées et de plaisanteries, le fameux trésor allait leur apparaître ; leur apparaître î — ils allaient se le partager î
— M Messieurs, dit Valdu, le moment est venu ; l'Esprit qui est en moi m'annonce que nous sommes arrivés au terme de nos pénibles et coûteuses recherches. C'est surtout à l'heure qu'il est, que je vous ordonne le silence le plus profond ; h la vue du coffret, que vos bouches restent fermées ; retenez votre respiration de crainte qu'un cri ne s'échappe de votre poitrine. Soyez calmes ; il sera temps plus tard de laisser déborder votre joie. Alors sera venue l'heure des réjouissances bruyantes. Aujourd'hui, le silence et le calme."
Et après une pause de cinq minutes durant laquelle les associés semblèrent autant de mannequins empaillés autour de la table, tant ils étaient pétrifiés d'émotion, Valdu se leva, toucha Creusot et Sabelle du doigt et leur dit : " Creusot et Sabelle, c'est à vous que le Destin a confié l'honorable tâche de découvrir le coffret. Passez le premier, Creusot, visitons toutes les chambres. Allons."
Creusot obéit, suivi de Sabelle et de Valdu. Après avoir fait un inventaire minutieux de deux ou trois chambres, ils arrivèrent à un cabinet plus richement meublé que les autres, et qui était destiné aux amis de distinction qui, dans leurs voyages, recevaient la généreuse liospitalité du Maire.
D'un coup d'œil Greusot parcourut tous les coins et recoins de La pièce, puis, s'agenouillant près du lit, il en releva la soupente, et se renversant tout à coup en arrière, il tomba sur le plancher comme frappé d'apoplexie foudroyante. Mais pas un mot, pas un cri ; les dents serrées, la poitrine haletante, il se lève, regarde Sabelle, et tombe dans ses bras, suffoqué par l'émotion.
Valdu les toucha du doigt, leur fit signe de garder le silence et alla chercher les autres associés. Ils arrivèrent tous, effarés, et se pressèrent autour du lit, en regardant Valdu avec des yeux qui reflétaient à la fois l'admiration et Teffroi.
— a Messieurs, le Grand Esprit a dii vrai, voici le coffret, Creusot et Sabelle, faites-le glisser de sa cachette jusqu'au milieu de cette chambre."
Les deux associés s'empressèrent de mettre au jour ou plutôt à la lumière, le coffret tant cherché, tant convoité. Ah ! qui pourrait dire les sensations tumul tueuses qui soulevaient toutes ces poitrines? Nous nous arrêtons ici par égard pour nos lecteurs ; nous hâtons le dénouement qu'ils attendent, sans doute, avec autant d'impatience, que nous en éprouvons à y arriver.
—«Messieurs, voici le coffret : à l'heure voulue, il sera ouvert. Mais prenez garde, vous n'avez pas encore les trésors qu'il contient ; si, dans le fond le plus secret de son cœur, l'un de vous désirait s'approprier une part plus large que celle qui lui revient en bonne justice, l'or qu'il y a là dans cette boite de pin vermoulu, cet or se changera en ignobles cailloux. Prenez garde î Que vos cœurs soient purs ! — Si vous trompez les hommes, vous ne tromperez pas le Grand Destin.
"Messieurs, le coffret ne s'ouvrira que vendredi
prochain, c'est à-dire, dans trois jours. Soyez tous ici «'0 jour- la à onze heures de la matinée. Vous ne m'auriez pas avec, vous dans tout le cours de celle séance. .Je vous mettrai en fonctions seulement. En arrivant, vous, Creuset, vous remettrez le coffret à l'endroit même au il se trouve en ce moment ; puis vous tous> agenouillés, vous prierez, et resterez en prières jusqu'à midi. Au premier son de l'Angelus, vous, Creusot, vous enlèverez le couvercle du coffret ; vous donnerez à Sabelle ses seize mille piastres, et vous partagerez le reste également et justement entre vous tous. Et si vous Croyez que vous me devez quelque reconnai&an'cé, vous mettrez pour moi de coté un petit souvenir. — Retirez-vous maintenant. "
Le vendredi suivant arrivé, Valdn qui s'était rendu chez Creusot, vit arriver à onze heures précises du matin, tous les associés qui avaient revêtu leurs meilleurs habillements pour cette circonstance solennelle. Lisse rendirent au cabinet dont nous avons parlé, et Creusot ayant retiré le coffret de dessous le lit et Payant placé au centre même de la pièce, Valdn commanda le silence :
— u Messieurs, je vais vous quitter dans un instant. Ma mission touche à sa fin, ou plutôt, elle est terminée puisque voici ]p coffret. Je ne puis trop vous le répéter que vos cœurs soient purs de toute convoitise injuste; ne désirez que la part qui vous revient ; prenez garde encore une fois — cet or se changerait en vils cailloux.
w Maintenant, Messieurs, agenouillez-vous avec re cueillement— priez,- priez fervemment, promettez que vous ferez la part aux pauvres, à tous les indigents qui frapperont à votre porte. Continuez de prier jus qu'au premier son de la cloche de l'Angelus ; alors,
vous, Creusot, vous enlèverez le couvercle. De ce moment-là, seulement, vous pouvez rompre le silence, et vous procéderez au partage. Adieu, n'oubliez pas que Jean-Baptiste Gabriel Valdu a été fidèle à sa. promesse, et qu'il a rempli le rôle que lui avait confié le Grand Destin, Adieu ! "
Et Valdu se retira, laissant ses dupes agenouillées et priant avec ferveur. Nous ne jurerons pas que la vue du Coffret ne leur ait pas occasionné quelques distractions involontaires.
Au premier coup de cloche de l'Angelus du midi, tous se lèvent, en oubliant de faire le signe de croix final.
Creusot, le front en sueur, tout tremblant, s'approche dn coffret, en fait sauter le couvercle, et aux yeux ardents des associés apparaissent plusieurs rangées de sacs superposés ; chacun en saisit un, et d'après for dre de Creusot, le dépose sur le plancher. 11 y en avait vingt-cinq.
Ils se mettent ensuite en train d'en ouvrir chacun un ; le plus vif d'entr eux, fut Sabelle, naturellement. Chaque sac contenait, nous n'avons pas besoin de le dire, une centaine de ces petfts cailloux p/a/s que l'on trouve sur les grèves des rivières.
Alors ce fut une scène indescriptible. Tons s'acrus ai eut les uns les nu 1res d'avoir, dans leur For in té rieur, convoité une part plus large du trésor qu'il n'y avait droit. Pas un seul soupçon de la mystification cruelle dont ils étaient les victimes, tantest enracinée dans les âmes supertitieuses cette confiance aux pouvoirs occultes.
La nouvelle de leur déconfiture fut bientôt connue, et Dieu sait les plaisanteries qu'ils durent souffrir, et les gorges chaudes dont ils furent l'objet.
Nous sommes arrivés au bout de notre tâche, lecteurs et, pour vous prouver la haute estime en laquelle nous vous tenons, nous allons couper court à loûtes les réflexions philosophiques que notre sujet est éminemment propre à nous suggérer ici.
Et Valdu ?
Chers lecteurs, nous soupçonnons fort que Jean Baptiste Gabriel Valdu était un immense coquin. On ne l'a plus revu.