‹ Le coffret, ou Le trésor enfoui (volume 2)Chapitre 9 sur 10 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LA PROVIDENCE DE VALDU. — SES AUMONES.— G ANCANS. — LE CURÉ, LE DOCTEUR ET LE MAIRE.

Nous avons vu que Valdu avait exigé que les reliefs des repas de chaque soir lui fussent réservés. Voyons comment il en disposait.

A l'extrémité du village, s'élevait isolée une pauvre cabane, sans bâtiments extérieurs. Elle était habitée par un vieux célibataire et deux vieilles Qlles ; certes l'abondance n'avait jamais dépassé le seuil de cette chétive demeure.

Une nuit, les vieillards entendirent des coups redoublés à leur porte ; c'était chose inaccoutumée. Le célibataire, malgré sa peur, se décida d'aller ouvrir ; mais auparavant il voulut poser quelques questions bien naturelles en paiel cas.

— u Qui est là ? " dit-il à travers l'huis.

— u La Providence. "

— u La Providence ?... Connais pas — "

— u Ouvrez, ouvrez ; je viens pour vous rendre service. "

Et les coups redoublaient.

Le vieillard ouvrit presque machinalement la porte. Valdu entra.

— u N'ayez pas peur ; jetez un morceau de bois dans le poêle, si vous en avez. — Allumez la lampe, si vous en avez une. — Donnez-moi une chaise, si vous en

avez. — En voici une bon voici le poêle, bon

encore ! deux quartiers de bois à merveille ! "

Et Valdu ranima le feu, et à salueur découvrit une lampe à l'huile de poisson. L'ayant allumée, il s'assit

uu instant, puis se relevant il dit au vieillard d'aller conduire son cheval à l'écurie.

— " Mais il n'y a pas d'écurie, Monsieur. "

— " Allez chez le voisin alors ; mais prenez garde ! mon cheval est très-dangereux. Tiens, je pense qu'il vaut mieux que je vous aide à le dételer.

Ils sortirent et otèrent le cheval des menoires du sleigh.

— " Maintenant, dit Valdu, prenez le cheval par la rêne de la bride — conduisez-le avec précaution chez le voisin ; faites-vous aider, car il faut ordinairement cinq hommes pour dételer cet enragé de cheval-là. Prenez-bien garde ; si vous lui ôtez la bride, vous laisserez le collier ; si vous enlevez Je collier, vous ne toucherez pas à la bride, et si vous retirez le reste du harnais, vous ne toucherez ni au collier ni à la bride.

Le pauvre vieux était abasourdi ; il se rendit, néanmoins, chez le voisin. Les gars de la ferme furent éveillés, et le vieux leur communiqua les ordres de Valclu sur la manière de dételer le cheval. La chose était embarrassante, il faut en convenir ; heureusement que l'un des jeunes gens était plus futé que ses compagnons. Il renifla une mystification dans toute cette affaire.

— u Je m'en vas vous le dételer, moi, ce sacré cheval enragé. Viens ici, Michel, désangle, décroche la fausse rêne, pendant que je débouclerai la gorgelte de la bride et le serh-aUelles du collier, et puis, quand je dirai houp ! tire le harnais à toi, j'en ferai autant de la bride et du collier."

Et en effet, au mot : houp ! le cheval se trouva nu comme par enchantement.

Les autres étaient dans l'admiration ; il y avait de quoi.

Une fois le bonhomme parti. Valdu était rentré, à La maison :

— " «Te vais souffler la lampe, dit-il aux vieilles, afin que vous puissiez vous lever et vous habiller sans que ma présence vous gène. Les mœurs avant tout.1'

La lampe éteinte, il sortit à pas loup, alla vers le sleigh d'où il tira les provisions solides et liquides qui lui revenaient des repas officiels des associés, et les apporta sans bruit dans la cabane où il les déposa dans un coin. Puis simulant une entrée du dehors:

— " Allons, êtes- vous debout, respectables antiquités ? "

— " Oui, monsieur."

— " Alors, j'allume la lampe."

Les deux vieilles apparurent à Valdu toutes recoquillées, plissées, et tremblant de peur.

— " Rassurez-vous — je viens ici comme l'envoyé de la Providence. Voyons, est-ce que vous iVaurie2 pas un petit coup à nVoffrir, une tranche de lard... quelque chose ? "

— " Ah ! mou divin maître ! Que Dieu ait pitié de nous ! Et où voulez- vous que des pauvres gens comme nous trouvent ce que vous demandez ?"

— " Femmes ou filles sans confiance, voué vous méfiez donc de la Providence ? Voyez, voyez, ©e qu'elle a déposé dans ce coin.n

Et Valdu mit sur la table les plantureux reliefs qu'il avait apportés dans son sJeigîi. Vin, ran^ soc, p#ul#tej et»^ l'ieai m'y manquait.

— u Approchez-vous de la table j mangez' tft B&vcte, et' apprenez qu'il ne faut' jamais se défier de la Proy i- .denee."

Valdu sortit de la cabane et alla chercher un gîte chez un habitant dont il avait fait la connaissance depuis son arrivée à Mask, et avec lequel il avait

entamé quelques affaires de négoce. Le lendemain, de bonne heure, il était allé lui-même reprendre son cheval sans que personne en eût connaissance, et il avait repris la route de l'auberge où il résidait depuis le second soir de son entrée à Mask.

Tous les soirs Valdu répétait, après les exercices des associés, la même mystification.

Des événements nocturnes de cette force ne pouvaient pas manquer, on le pense, de mettre toute la paroisse en émoi. On parlait de sortilèges, d'apparitions, de possessions du démon, de trésors découverts ; on citait des noms — On se montrait certains individus au doigt.

Cependant Sabelle, qui passait pour riche et pour avoir plus de terre qu'il n'en faut à un homme raisonnable, se mit à acheter à droite et à gauche. Fort des seize mille piastres que lui avaient souscrites les associés, il fesait le grand seigneur. C'est ainsi qu'il acheta la terre d'un pauvre diable du nom de Roquette ; terre sans grande valeur réelle. Sabelle lui eu promit un gros prix, payable, comme de raison, quand le coffret serait ouvert. Car il avait fallu laisser sortir le chat de la poche ; tout le monde- connaissait les réunions nocturnes des associés, ou du moins, les soupçonnait, malgré les précautions que ceux-ci s'efforçaient de prendre d'après les instructions de Valdu. Ce Roquette avait une femme assez madré®.

— u Dis donc, notre homme, si l'argent de Sabelle était pas bonne ? "

— " Badines-tu ? y a rien de mieux."

— " Ecoute, on doit deux cents piastres à M. le Curé. Va demander au Curé s'il prendra de c't argent-là"

— u T'as raison, Madeleine, je vas y aller."

Et en effet, Roquette alla trouver M. le Curé, et lui dit qu'il allait bientôt pouvoir le payer.

— u Tu viens donc de recevoir un héritage ? "

— u Non, M. le Curé, mais j'ai vendu ma terre à Sabelle."

— u A Sabelle? Ah! vraiment, et avec quoi va-t-il te payer, car il achète furieusement de ce temps-ci, à ce qu'on me rapporte."

Roquette confia au Curé le secret du coffret.

— f C'est bon, Roquette, quand tu auras reçu ton prix de vente, tu m'apporteras l'argent; et il sera temps alors de voir de quelle couleur il est."

M. le Curé qui ne s'était pas encore arrêté bien sérieusement aux rumeurs qui circulaient dans sa paroisse, crut, pour le coup, qu'il était temps de mettre fin aux cancans, et surtout aux réunions stupides qui avaient pour but la découverte d'un trésor.

Le Dimanche, au prône, il fit une sortie terrible contre les idées superstitieuses et les pratiques condamnables auxquelles elles poussent. Il leur exposa le ridicule de ces croyances aux sorciers et à un pouvoir occulte ; que l'Eglise réprouvait ces croyances coupables. Il désirait, disait-il, détruire dans la racine môme, ce mal qui prenait des proportions dont il rougissait pour sa paroisse. Il insinua d'une manière assez peu voilée pour que tous les yeux se portassent vers Sabelle, Pauqué et les autres associés les plus connus, il insinua que c'étaient ceux-là mêmes qui devaient donner l'exemple de la sagesse, que l'on trouvait mêlés à ces stupides menées. Enfin, il y eut sensation. Creusot, heureusement pour lui, était retenu au logis par une légère indisposition.

Son frère qui assistait à la messe, avait été scanda lise et fortement choqué des insinuations du Curé à

l'endroit dé son frère. A l'issue du service divin, il court chez son frère le Maire.

— " Ah ça, dit-il, qu'est-ce que le Curé vient de nous chanter? IÎ fait entendre que toi, Creusot, mon frère, le Maire de cette paroisse, un homme bien posé, respectable, tu te mêles de sorcellerie, que tu hantes les sorciers, que tu cours le loup-garou, que tu cherches un trésor. Absolument, rien décela n'est vrai, àmoins que tu n'aies perdu la tête "

Le gros Maire rougissait, s'agitait sur son siège, à mesure que son frère parlait ; il allait répondre, quand il se rappela les ordres de Valdu.

Se levant tranquillement, les lèvres serrées, le regard couroucé, il indiqua à son frère la porte par laquelle il était venu, et prononça ce seul mot : File !

Et comme celui-ci ne se hâtait" pas suffisamment de mettre une paille à sa place, le Maire le prit par les épaules, et le ficha à la porte.

— Décidément il est fou, mon pauvre frère !

Et il courut chez le docteur Chébou, (1) lui raconte son entrevue avec son frère le Maire, et prie le docteur de venir de suite chez Creusot pour examiner l'état de son cerveau.

Le docteur, qui, comme nous Pavons déjà dit, avait réellement de l'estime pour le gros maire, prit son chapeau et suivit le frère Creusot.

Le Maire le reçut à merveille, offrit un coup de gin, et ils ^re mirent à causer comme si de rien n'était.

— u II court pas mal de bruits ridicules, dit le docteur dans la conversation, on y môle voire nom Creusot, d'une façon qui me fait peine et qui est, il faut

5^(1) Le docteur Chébou est mort tout récemment, avant de pouvoir lire ce livre où il joue un rôle, (Note de l'Auteur.)

bien le constater, humiliante pour vous. Voyons sérieusement, vous ne songez plus, à coup sûr, à ce coffret enfoui. Vous vous rappelez notre conversation à bord du bateau; vous n'avez pas oublié ce que je vous ai prédit, si vous persistiez à aller consulter le grand sorcier à Montréal. Eh bien, avais-je tort ? vous voyez le train d'enfer que toutes vos démarches soulèvent dans la Paroisse ; jusqu'au Curé qui vous désigne au ridicule de ses paroissiens qui sont aussi vos administrés."

Le gros Maire le laissait dire ; tout-à-coup il se lève, indique au docteur la porte, et prononce son fameux exeat : Filez ! Et le docteur dut filer, car Creusot mon trait les dents, et il était d'une force à rompre l'épine dorsale à un cheval.

— u 11 est fou, fou à lier î dit le docteur, quand il fut dans la rue. Ces manies sont incurables. Ton frère, mon cher, ira désormais jouer au maire à Beauport. C'est pénible, sacreguenne ! car c'est un brave homme au fond.

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