‹ Le coffret, ou Le trésor enfoui (volume 2)Chapitre 6 sur 10 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

association limitée. — reglements. — le premier baton de l'échelle des épreuves.

Valdu fut interrompu dans le cours de ses joyeuses anticipations par l'arrivée de Greusot suivi d'une grosse Afaritone fesant les fonctions de ce que les Anglais ap pellent ; u A maid ô'f ail works ; " c'est-à-dire, puisqu'il faut traduire absolument, dan» l'intérêt des

lecteurs qui ne comprennent pas l'anglais : Une fille à tout faire !

La nappe mise, la table se couvrit bientôt d'un excellent soc de cochon, accompagné de sa graisse satinée rèpopant sur un bas-fond de piquante gélatine noire ; de marinades aux cornichons, de beurre frais, de patates rôties au four, et pour le dessert, d'un pâté aux pommes et de confitures à la citrouille. Pour aiTOser tout cela, du bon thé du Japon ou une tasse de lait crémeux, à volonté.

Valdu, bien réchauffe au dedans et au dehors, ne se fit pas tirer l'oreille pour accepter l'invitation de se placer vis-à-vis de ces excellents comestibles. Il y fit honneur, encouragé parCJreusot qui, suivant Fustige hospitalier des paysans, trouvait que eon hôte mangeait bien peu.

Enfin, repu comme un chanoine après le déjeuner du matin ae Pâques, Valdu se leva et Creuset et lui se prirent à fumer une pipe' d'excellent tabac de l'endroit.

— u M. le Maire, j'ai quelque chose de très-important à vous communiquer, et ce n'est pas tout-à-fait le hasard qui m'a amené dans cette maison à vous où les gens sont si bien accueillis. Je ne saurais jouir plus longtemps des bonnes choses et du confortable gîte que je trouve ici, sans vous dire qui vous venez d'admettre à votre table. Cependant, comme ce que j'ai à vous confier peut aussi concerner deux autres personnes, je vous prierai, avant de vous dire mon nom et l'objet de ma visite, de m'informer si les appelés Mathias Sabelle et Bénoni Pauqué demeurent dans votre paroisse ? "

— u Mais, sans doute, monsieur ; Bénoni réside à quelques arpents plus loin ; quant à Sabelle, il demeu re à la distajice de quatre milles d'ici."

— " Voilà qui se rencontre à merveille ; pourriezvous, mon cher M. Greusot, faire venir ces deux Messieurs ici demain soir? et, je vous demanderai, à cet égard, de vouloir prolonger votre hospitalité jusque-là."

— a Que parlez-vous d'hospitalité ? Vous êtes le bienvenu : un habitant canadien garde toujours sa maison ouverte à tous les gens respectables qui veulent bien y entrer... et y rester... comme vous allez le faire, Monsieur, pour me faire plaisir. — "

— " Bigre d'un nom ! murmura Valdu entre ses dents ; il y a scrupule à mystifier un homme si poli ; mais je suis trop avancé pour reculer." Et tout haut: " J'accepte cette offre si polie et si cordiale, M. le Maire. Eh bien, puis-je compter sur la présence de ces deux personnes, ici, dans cette salle, demain, à la veillée? "

— u Je vous promets que mes deux amis, (car ce sont mes amis, et, qui plus est, des conseillers de mon Conseil Municipal) seront ici sans faute à l'heure voulue."

— f C'est parfait, et maintenant, mon cher M. Greusot, vous voudrez bien permettre à un voyageur un peu fatigué d'une longue route, d'aller reposer ses membres."

— " Vous êtes chez vous, Monsieur, je vous le répète. Veuillez me suivre.

Et Greusot, lampe en main, conduisit, Valdu dans un petit cabinet attenant à la salle où ils se trouvaient.

— u Dormez bien, Monsieur; et laissez prolonger votre sommeil jusqu'à la grasse matinée, pour peu que cela vous fasse plaisir."

— " Merci bien, mon cher M. le Maire — Bien des remercîments pour vos politesses et pour..."

— u Tut, tut, tut vous me remercierez demain.

Bonsoir, bonne nuit..."

Et Creusot se retira en fermant la porte.

Le lendemain, sur les neuf heures, Creusot et Valdu se trouvèrent au déjeûner. Après ce repas, le meilleur des repas pour les bons estomacs à facile digestion, Creusot dit à son hôte que ses affaires l'appelaient au dehors, mais que les chevaux de son écurie étaient à son service.

— u Cependant, continua Creusot, comme je vais du côté où résident Sabelle et Pauqué, vous aimerez peut-être à faire d'avance la connaissance de ces Messieurs ? "

— u Ça me va comme un gant, et vous ne pouviez me proposer rien de plus à propos."

— u Dans ce cas, partons ; Pauqué vous fera reconduire jusqu'ici dans sa voiture. Il va être enchanté de montrer son nouveau sleigh jaune duquel il est si fier."

En effet, Sabeîle et Pauqué reçurent la visite de Valdu qui, sur la recommandation de leur Maire, fut accueilli avec la plus franche politesse.

Ainsi que le lui avait annoncé Creusot, Valdu fut reconduit au village, dans le beau sleigh jaune de Pauqué, et il ne manqua pas de faire à ce dernier des compliments sur l'élégante voiture. Pauqué, de ce moment, considéra Valdu comme un homme de premier ordre. Pauvre cœur humain ! un grain de flatterie, et voilà que tu gonfles !

Madame Creusot était absente de sa maison. Elle était en visite lointaine chez une de ses sœurs nouvellement mariée. Valdu se trouvait donc seul dans la vaste demeure de Creusot. Il se mit à parcourir, pour s'amuser, toutes les chambres, sans oublier la cuisine où il trouva la servante à laquelle il dit quelques mots grivois qui firent pâmer de rire la naïve paysanne. A force de rôder et de fureter, il se trouva devant la

porte de la cave qu'il ouvrit sans façon ; la eavet recevait un jour passable de quatre soupiraux grillés; il avisa dans un coin une bêche et quelques ferrailles.

— u Voyons, se dit-il, préparons la mise en scène de la comédie que je viens jouer ici. Vite* remuons tiù peu de cette terre, et cachons à quelques pouces de la surface, cette inutile ferraipe. Ètil;fit<60ffl*»e*4^iit.

La journée se passa tant fei&i* que m^â ,j*sçi#&u retour de Creusot, qui fut bien tôt . suivi des detia Conseillers Sabelle et Pauqué. Tous quatre s'attablèpent au souper, et la nappe enlevée, CreKistA déposa devant chaque convive, une pipe eti un verre, puis après guêtre assuré que personne, pas même la servante, ne viendrait les interrompre, il prit sa pkce au haut bout de la table, et se tournant vers Vaidu, il sembla attendre.

— "Vous attendez de moi, je le vois bien, que je m'explique, n'est-ce pas ? Rien n'est plus juste."

Il importe peu que vous sachfé'z mon nom propre ; la nature des fonctions que j'ai à remplir exige que je le cache pour quelque temps; vous m'appellerez^ je vous prie, M. Baptiste tout eourt."

Les trois compères parurent un peu étonnés de cette manière de procéder; ils se demandèrent pourquoi ces cache tteries. Ils le furent bien davantage, -et le verre faillit s'échapper de leur main nerveusement agitée, quand ils virent Valdu se lever de son siège, allonger son corps sur la table jusqu'à ce que sa tête en touchât le dessus, et quand ils l'entendirent prononcer, ou plutôt siffler entre ses dents ces terribles paroles :

" Pauperes spiritu, ADSUM !

Stupéfaits, ils regardaient Valdu se relever lentement et reprendre son siège. Celui ci, profitant de

cette émotion qui favorisait ses vues, reprit avec gravité.

— ci Je vous connaissais déjà, Messieurs ; mon maître m'a fait voir vos portraits dans le miroir magique où se reflètent les figures aussi bien que les actions des hommes. Je suis député vers vous pour vous aider et diriger dans vos recherches du COFFRET ! H

A ces paroles, nos trois compères se regardèrent avec satisfaction, sans oser, toutefois, interrompre le sorcier-visiteur. Creusot avait tiré son portefeuille et consulté Técrit qui contenait les paroles sacramentelles. Il eut un moment de doute, car ces paroles n'étaient pas tout-à-fait semblables à celles qu'il venait d'entendre prononcer.

— (i Si M. Baptiste, puisque vous exigez que l'on vous nomme si familièrement, si M. Baptiste veut bien me pardonner mon interruption, nous aimerions à entendre une seconde fois des paroles qui ont pour nous une valeur bien grande."

— u Volontiers, M. le Maire,

a Pauperes spiritu, Adsiim!"

EtCreusot suivait des yeux sur son petit papier les mots qu'il y avait tracés lui-même, de mémoire: u Pauvresse iras-tu a cet homme."

— u Pardon encore une fois, M. Baptiste, mais il me semble que ce ne sont pas là les paroles qui devaient nous annonrer la présence de l'envoyé que nous attendions. Je les avais écrites sur ce papier, et...,,

— " Faites voir, je vous prie/' dit Yaldu.

Et il lut la phrase si spirituelle copiée de mémoire par Creusot. Un léger rictus contracta les lèvres du pseudo-sorcier, et quelque chose comme un agacement de toux le saisit au gosier; mais reprenant soudainement son rôle.

— " En effet, dit-il, je vois ici une grande similitude

de consonnances, avec certaines déviations, néanmoins, du sens réel des paroles que j'ai été chargé de prononcer devant vous. L'erreur, mon cher M. le Maire, vient de ce que, je suppose, vous n'avez pas l'habitude d'écrire le latin sous dictée. Au reste, Messieurs, je ne suis que l'obéissant esclave de celui qui m'envoie, et comme il le vous disait lui-même, lors de votre solennelle et mystérieuse entrevue, il en est encore temps, Messieurs, vous pouvez vous retirer ' et ne pas pousser plus loin votre dangereuse curiosité.''

Et Valdu, la figure allongée, les yeux fixés au pla. fond de la salle, laissait tomber une à une ces paroles qui rappelaient à ses auditeurs celles à peu près idewtiques qu'ils avaient entendues de la bouche môme du grand sorcier.

— u Ah î Monsieur Baptiste, s'écrie rent-ils tous à la fois, nous sommes satisfaits ; nous vous reconnaissons pour l'envoyé de cet homme puissant que nous sommes allés consulter à Montréal. Nous vous écoutons avec le respect qui vous est dû. Que faut-il faire ? "

— u Ce qu'il faut faire, Messieurs,? U faut vous taire, il faut me donner toute votre confiance, m'obéir en tout, en TOUT, comprenez-vous ?"

— u Oui, oui. "

— u Eh bien, pour commmeueer, voici les premières mesures à prendre : je désire ne pas être interrompu, et comme nos rôles changent dès ce moment, vous ne vous formaliserez pas si, dorénavant, et pour me conformer aux ordres que j'ai reçus du grand sorcier, ce ne sont plus des recommandations que je 1 vous fais, mais des ordres que je donne. Est-ce bien entendu ? "

— u Oui, oui, oui, répétèrent l'un après l'autre les trois amis qui commençaient à avoir uupeu la fièvre."

— "Alors, écoutez, et surtout, pas d'interruption. Je parle, et vous obéissez ; là se borne toute .l'affaire.

u Vous allez trouver neuf de vos amis de la Paroisse, vous les choisirez parmi les plus riches ; vous vous formerez eîi une association pour la découverte du trésor. Ne soyez pas inquiets de [ce grand nombre d'élus, le Coffret contient la. fortune de plus.de cent personnes. Demain soir vous les réunirez ici ; je vous donnerai alors mes ordres, et vous dirai les conditions rigoureuses que j'exige de chaque associé appelé à partager ces richesses immenses, car elles le sont. Je me contenterai seulement, pour ce soir, de vous dire que chaque associé devra donner à souper à ses confrères, chacun à tour de rôle ; ce sera ainsi tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. Ces repas devront être abondants, in dans cette saison de l'année, rien n'est plus facile que de se procurer des provisions de toute espèce. Les reliquats, reliefs ou restes de chacun de ces repas m'appartiendront à moi, à moi seul. Je les desline aux pauvres, car il faut faire la charité, Messieurs, ia Cn'arifé est une vertu divine, ne l'oubliez pas.

l> Et maintenant, vous allez vous retirer; je vous ordonne de ne parler de ceci h personne, de ne pas même vous en entretenir les uns les autres que pour les besoins de l'association. Allez, et que demain soir, les douz«- associés se trouvent ici même, chez Ai. Creusot, qui aura l'honneur de fournir le premier grand repas officiel. A tout seigneur, tout honneur. Allez."

Et les braves et crédules gens se levèrent. Valdu, na'ettïmt de côté sa dignité d'emprunt :

— tC Alkms, Mosrsi=eurs^ -s'écria-t-il, en tapant familièrement sui* l'épaule de chacun, allons ! un petit coup à la santé de M. le Maire."

— " C'est <;à, c'est ça! A la santé de Creusot !"

La santé fut bue, et les visiteurs se retirèrent.

Et à propos de santés, nous glissons ici, pour reposer l'esprit de nos lecteurs, une anecdote. Dans un grand dîner d'amis parmi lesquels on comptait des illustrations en tous genres, chacun avait tour à tour proposé un toast ou une santé. Un seul convive sem l3lait n'avoir rien à proposer, et comme il était de ceux qui ont fait leur marque, estampillé leur nom dans les lettres, le président de la table s'adressa à lui :

— tC Et vous, M. Alphonse Karr, vous ne proposez donc pas de santé ? "

— U Mais si, M. le Président; je propose: La santé des malades /"

Il est inutile de dire que Creusot et ses amis Sabelle et Pauqué s'empressèrent, dès le lendemain, à bonne heure, de trôuver les neuf associés qu'ils jugeaient dignes de partager avec eux le fameux trésor. Ils firent tant et si bien, ils se livrèrent à tant d'allées et venues dans la Paroisse, que la curiosité si enflammable des gens de la campagne en prit l'éveil. Les neuf associés furent trouvés, et nous prenons la liberté de vous invitera la première soirée (pas au repas) non dansante donnée chez le Maire Creusot.

Les associés sont tous arrivés ; la table est mise et gémit (vieux style) sous le poids des excellentes victuailles fournies par Creusot. Celui ci est assis au haut bout de la table ayant pour vis-à-vis à l'autre extrémité Jean Baptiste Gabriel Valdu lui-même. Les associés se placent à cinq de chaque côté de la table. Comme tous les repas se ressemblent ou à peu près, nous ne ferons pas la description de celui-ci ; c'est une délicatesse dont nos lecteurs voudront bien nous tenir compte. Il suffira de dire que si les mets furent bien goûtés, les vins, la bière et les spiritueux ne le furent

pas moins. On pourrait dire, sans trop hasarder, que tous les convives, vu l'occasion solennelle qui les réunissait, se donnèrent une légère pointe— juste assez pour entrer pleinement dans les idées du maîtrehâbleur dont ils allaient devenir les ridicules dupes.

Après le dessert, et le couvert enlevé, Creusot fit faire silence, et d'un regard invita Valdu à parler.

— u Messieurs, dit celui-ci, d'un ton doctoral, vous vous êtes associés volontairement pour faire les recherches nécessaires à la découverte d'un coffret rempli d'or. Votre Maire a dû vous dire que je suis député vers vous par le grand serviteur du Destin.

u Voici donc les règlements de votre association ; gravez-les bien dans votre mémoire et surtout dans votre esprit :

lo. Obéissance parfaite, obéissance passive.

2o. Pas d'interruption durai) i les procédés.

3o. Silence constant. Silence de la tombe.

4o. Gravité, calme, sérieux de glace.

5o. Unanimité d'entente — Fraternité.

Go. Discrétion au dehors.

"Si, au sortir de vos réunions, ou le lendemain, quelqu'un cherchait à vous arracher le secret, ne répondez pas, ou ce qui vaut mieux, éludez la question. Si vous vous trouvez dans votre logis et que quelqu'un vienne vous faire des remontrances, quelqu'il soit, fût-ce votre père, votre frère, votre curé, désignez lui du doigt la porte et prononcez ce seul, cet unique mot: Filez! Vous pouvez mettre vos femmes dans votre confidence, car nous aurons besoin de leur concours dans nos cérémonies. Mais, mettez-leur bien ceci dans la te te : que si elles parlaient de ce qu'elles savent et de ce qu'elles ont vu, ou verront, le charme sera rompu. Du reste, retenez bien. ceci le charme sera rompu, chaque fois que l'un de vous, durant le

cours des épreuves, manquera à l'un des règlements que je viens de vous communiquer. Il faudra recommencer, et je vous avertis de suite que mon temps est court, et que pour nulle considération je ne le prolon gerai au-delà de la limite fixée par celui qui m'a député vers vous."

" Outre le délai que son indiscrétion oii autre manquement aux ordres entraînerait, le coupable sera soumis à une amende de vingt-cinq piastres; Chacun de vous donnera, à tour de rôle, à souper à ses associés. Les restes m'appartiendront de droit pourque je les distribue aux pauvres.

u Demain, le souper se fera chez M. le Conseiller Sabelle.

" FA maintenant, continua le sorcier en se levant de table, debout, Messieurs, poussez cette table jusqu'à la muraille. Les EPREUVES vont commencer,

" Silence ! "

Et un silence de mort se fit parmi ce troupeau de croyants.

Baptiste entra dans sa chambre à coucher qui attenait, comme nous l'avons dit, à la salle à manger, et ën revint chargé d'une brassée de forts rondins d'érable.

CiEn ligne sur cette fissure entre ces deux planches," cria-t-il d'une voix ténébreuse!

Et semblables aux moutons do Panuge, les associés suivirent Creusot qui fesait les fonctions de chef de file.

Quand ils furent aligné?, Valdu leur fit écarter les jambes en forme de compas, mettre leurs poings sur les hanches, rejeter la tète et le corps aussi en arrière que leur épine dorsale pouvait s y prêter; puis parcourant le rang de ce bataillon d'imbéciles, il criait à chacun : Ouvrez la bouche ! Et dans cette bouche ou-

verte comme un cratère, il introduisait un rondin d'érable.

— u Ceci, dit il, est l'épreuve du bâillon. Vous garderez ce bâton durant cinq minutes, sans essayer à changer de position."

Et il passait de l'un à l'autre; Assez! disait-il à celui-ci ; assez ! répétait-il à celui-là, et il consultait »sa montre.

Hélas ! la nature a des faiblesse ! Ce pauvre Sabelle accoutumé plutôt à tenir la bouche fermée qu'ouverte (c'est sa femme qui l'avait ainsi dressé,) ne put résister à la douleur causée par l'écartement forcé de ses mâchoires. Il laissa choir le rondin, et se redressa comme Tare trop tendu dont la corde se rompt.

— u Malheureux ! lui cria le sorcier — A l'amende de vingt-cinq piastres ! "

tw Messieurs, ce fâcheux incident me force à vous retenir encore ; nous allons descendre à la cave, et si le grand sorcier vous pardonne cette première faute de l'un des vôtres, quelque chose me dit que vous allez entrevoir la possibilité de vous approprier le trésor."

Descendus à la cave, Valdu les fit mettre en cercle autour de l'endroit où il avait enfoui lés ferrailles. Puis, se plaçant au centre, armé d'une baguette de fer Avancez, M. Creusot, et il lui mettait la baguette entre les mains, ayant soin lui-même de l'entourer de s* main gauche, de façon à ce qu'il pût diriger, renfor cer ou affaiblir la chute de la baguette.

— u Frappez le sol trois fois! une, deux, trois.' Creusot frappa, la baguette tomba sur le sol sans pro duire d'autre bruit qu'un son étouffé.

— u A un autre — à un autre — Rien ! — A votre tour M. le Conseiller Sabelle."

Ce dernier, honteux de sa mésaventure de tout ;

l'heure, s'approche, et saisissant la baguette, il frappe les trois coups de rigueur. Au troisième coup, dirigé par la main de Valdu, la baguette rendit un son de

fer un bruit sec.

— u Je l'ai trouvé ! crie Sabelle, fou de joie î je l'ai trouvé ! "

a Le charme est rompu, Messieurs. C'est à recommencer. "

u M. Sabelle, et vous tous, remontez lâ haut. L'indiscrétion d'un seul fait du mal à tous. Ce n'est pas juste. Il faut donc que le coupable soit puni. M. le Conseiller Sabelle, vous allez retourner chez vous ; mais au lieu de suivre la route battue, vous prendrez à côté dans la neige. Vous vous rendrez ainsi péniblement. Mais prenez garde ; ne cherchez pas à suivre la route. Si quelqu'un vous rencontre et vous parle, pas un mot de réponse, et filez votre chemin. Allez maintenant.

u Demain soir, Messieurs, la séance s'ouvrira chez M. Sabelle que moii devoir m'oblige de punir si sévèrement dès notre première entrevue. Retirez-vous chacun dans votre logis. Discrétion ! Silence ! Bonsoir." Et tout le monde se retira, Creusot était furieux contre Sabelle. Il voulut parler, mais Valdu le fit taire du coup en lui désignant la porte du doigt.— Creusot comprit, se tut et alla se coucher.

Quant à Valdu, après avoir bu quatre doigts de gin, il se mit au lit en songeant à la mystification du lendemain.

Et, pendant que les uns sont confortablement assis près du poêle de leur habitation, et que les autres gagnent leur domicile dans d'excellents traineaux bien garnis de fourrures, jetons un peu les regards sur ce malheureux et malchanceux Conseiller Sabelle, poursuivant péniblement son chemin dans la neige jus-

qu'au-dessus du genou. Des voisins passaient, et le reconnaissant, au clair de la lune, arrêtaient leur voiture.— M Hé, Sabelle ! que diable fais-tu là dans la neige ? es-tu devenu aveugle ? "

Mais Sabelle, déjà puni de reste, n'avait garde de répondre.

Et les autres continuaient leur route en se disant ; u il est fou, ou bien il est saoul !"

Le lendemain, quelques u»s de ceux qui l'avaient vu se morfondre la veille dans la neige, allèrent le trouver chez lui pour s'assurer du fait d'une manière plus certaine.

Mais à toutes leurs questions, Sabelle ne répondait que par un signe; il leur indiquait, la porte ; et que par ce seul mot : Filez !

L'on pense bien que la chose dut donner à jaser.

" On est si méchant au village."

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