CHAPITRE I
OU CREUSOT RESSENT DES INQUIÉTUDES J LE NOUVEL APOTRE EST REÇU A BRAS OUVERTS.
Nous sommes au mois de janvier 1867. après les fêtes du premier jour de Tan et des Rois. La terre est couverte d'une épaisse couche de neige, le froid est vif, le vent souffle du nord-ouest chassant devant lui de gros nuages d'un gris noirâtre. Il est sept heures du soir; le temps n'est pas encore à la tempête, mais les irrégulières rafales du vent sont, aux yeux des gens du pays, de sûrs présages d'une grosse poudrerie durant le cours de la nuit. Aussi tous les habitants de Mask sont rentrés, heureux que des affaires urgentes ne les forcent pas d'entreprendre un voyage ce soirlà. La nappe est enlevée de toutes les tabies, le souper est fini depuis longtemps ; déjà la veillée e4 commencée, cette veillée si douce à la campagne, alors qu'autour du poêle la famille est réunie pour entendre une histoire, un conte, une légende ; ou bien encore qu'assise autour de la table à manger, une partie de mistigris, de brelan ou de gros major, se fait avec animation, et que les cartes sont jetées sur la table avec accompagnement de coups de poing, et que les adversaires s'attaquent, se défient et se raillent tour à tour selon que la chance tourne bien ou mai.
Dans l'une de? maisons les plus cossues dn village, cependant, un homme est seul dans une salle assez vaste. Un gros poêle de fonte trône au beau milieu, et répand autour de lui cette chaleur un peu acre,
que produit un feu bien nourri d'érable dur. Cet homme est assis à une table éclairée daine lampe à huile de pétrole. Les meubles sont confortables plutôt que riches, les fenêtres ont de doubles châssis de verres.
A sa taille énorme, à son équarrure d'épaules on reconnaissait Creusot, notre gros maire, mais Creusot vieilli ; de temps en temps il plongeait la main dans une vaste poche pratiquée au côté gauche de son paletot de grossière flanelle gris-fer, pour s'assurer que son portefeuille était toujours à sa place ; il semblait hésiter à retirer ce confident de sa cachette secrète, se levait, parcourait la pièce en marmottant des mots inintelligibles, puis venait reprendre sa place auprès de la table.
Enfin n'y tenant plus, il retire avec impatience le précieux portefeuille, et en extrait un papier qu'il déplie. Après avoir lu les quelques mots écrits sur ce papier, Creusot se prit à réfléchir; puis élevant la voix il entama le monologue suivant qui nous initiera aux idées qui fesaient le fond de sa pensée : " Sapré tonnerre! ce diable de sorcier se serait- il moqué de moi? Se serait-il amusé à mes dépens avec sa grosse voix et ses recommandations de discrétion ? Où est-il, son député, son apôtre, comme il l'appelait, quand viendra- t-il? Car enfin il y a plus de deux mois que j'ai consulté le sorcier, et je n'ai encore reçu la visite de personne venant de sa part. Qu'est-ce que ça veut dire? Sapré tonnerre!" et Creusot fit tressauter la lampe, de l'énorme coup de poing qu'il appliqua sur la table, "Sapré tonnerre ! je ne puis plus vivre comme je vis depuis deux mois ; j'en perds le boire et le manger. Faut que ces inquiétudes aient une fin, nom d'une marmite! Il ne sera pas dit que Creusot, fils, Creusot, le maire d'une grande paroisse, se sera fait
embêter comme un enfant de chœur par un "
Il allait lâcher quelqu'épithète peu flatteuse, lorsqu'il .songea tout à-coup qu'il était bien possible que le sorcier l'entendît ; cette réflexion le calma soudain : son , esprit se jeta dans un autre ordre d'idées.
v On ne sait pas. il peut être survenu des embarras ;
son député est peut-être absent il est en mission
ailleurs Allons! prenons patience encore. .....car,
dit le proverbe, tout vient à point à qui sait attendre. C'est ça ; je suis sûr qu'avant trois jours, deux jours, un jour, ce soir même, qui sait ? le député du sorcier va venir- "
Il ne croyait pas si bien dire : le marteau de la porte l'entrée frappaquatre ou cinq coups répétés vivement. Creusot fit un bond. Ce n'était pas un visiteur ordinaire qui eût annoncé sa venue avec tant d'éclat; Ses deux conseillers ordinaires n'avaient pas l'habitude de l'aire un tel tapage. Enfin, il allait bientôt savoir... et il se dirigea vers la porte d'entrée, tenant avec précaution de la main droite la grosse lampe à pétrole, car Creusot avait lu que ces lampes sont dangereuses quelquefois. Un peu ému, il ouvj*e.
— " Pardon, Monsieur, mais n'est-ce pas ici que demeure M. Creusot, Maire de cette Paroisse ? ''
— " Oui, Monsieur, c'est moi-même, le Maire."
— " Oh ! quel heureux hasard ! "
Et Creusot qui était poli :
— u Mais entrez, entrez donc, Monsieur ; il parait faire un vilain temps dehors. — Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, mais nous ferons connaissance plus tard. Entrez "
L'étranger ne se le fit pas répéter davantage, et d'un -air dégagé, il entra dans le passage, suivant Creusot qui le conduisit dans la salle qu'il venait de quitter.
— uAh( qu'on est heureux de rencontrer sur sa
route des maisons hospitalières comme la vôtre, M. le Maire !"
— u Vous êtes bien aimable ; mais il faudrait être plus que dur pour ne pas ouvrir sa porte au voyageur par une nuit semblable, et à plus forte raison, à un homme qui me paraît respectable Allons, permettez que je vous aide à vous débarrasser de votre gros capot de fourrure et de vos mitasses de couverte. Approchez-vous du poêle ; le poêle est bon, quand la tempête fait le diable à quatre au dehors ; bon ! c'est comme ça — chauffez-vous comme il faut; je vais aller donner des ordres pour qu'on vous apporte à souper, et, en attendant, — continua Creusotqui, tout en parlant s'était approché du buffet d'où il avait tiré carafe et verres, — en attendant quelque chose de plus soutenant, prenez-moi cette larme de gin ; il n'y a rien comme ça pour réchauffer les membres engourdis par le froid "
L'étranger se confondit en remerciements, reçut de la main de Creusot le verre plein de gin que celui-ci lui présentait. 11 fi t bien une légère grimace quand le traître Genièvre coula par son gosier
— " Ah ! Monsieur, vous me comblez ; en vérité vous êtes trop bon "
— " Non, non, je ne fais que ce qu'on m'a fait souvent à moi quand je me suis trouvé en voyage le soir par le mauvais temps. Kxcusez une absence de quelques minutes, je suis à. vous immédiatement. "
Et Creusot quitta la salle pour aller commander le souper de son hôte. Sans doute, Creusot était poli ; mais il ne faut pas jurer que son hospitalité se fût/ développée aussi amplement, si tout au fond de son» esprit inquiefc et encore sous l'empire des idées dontl'arrivée de l'étranger avait interrompu le cours, il^ n'y eût pas eu un tout petit soupçon que son hôte
pourrait bien être ce député sorcier attendu depuis si longtemps.
Baptiste, car c'était lui ou plutôt Jean-Baptiste
Gabriel Valdu, s'il faut ici décliner ses nom et prénoms ne s<> trouvait pas trop mal reçu. 11 s'attendait à quelques façons, à quelqu 'hésitation de la part du Maire ; et voilà que celui-ci fesait tons les frais, le recevait à bras ouverts. Les choses allaient donc à merveille ; et Baptiste n'était pas homme à s'en plaindre. Aussi, avec cette espèce de nonchalance pleine de charmes que communique la chaleuraux membres engourdis par le froid, Baptiste s'allongea de son mieux sur son siège, et, les mains jointes, roulant ses ponces, il combina dans sa tète les différentes épreuves par lesquelles il ferait passe r ses pauvres dupes, avant de leur montrer le fameux coffret. Il riait en soi-même et par avant-goût, de la drôle de mine que feraient Greusot et ses associés qu-nid il les aurait dociles sous la main, obéissant à ses ordres les plus absurdes. Ah ! la bonne farce, se dit-il, la bonne farce !