CHAPITRE XV
ou l'on voit des moustaches pousser en un instant.
— PBOCESSION. — LE COFFRET FAIT UN VOYAGE. — SARELLE ROMPT ENCORE UNE FOTS LE CHARME.
Nous ne dirons pas les procautions que durent prendre les associés pour faire saisir à leurs femmes l'importance de la démarche qu'ils allaient prendre le lendemain soir; avec quelle ténacité ils insistèrent, prièrent et ordonnèrent, pour s'assurer le concours et la présence de leurs compagnes. Ces entrevues intimes ne sont pas de notre domaine. Contentons-nous de dire ici que la maison de Pauqué reçut le lendemain nombreuse compagnie. Le costume blanc des braves femmes contrastait puissamment avec le costume disparate de leurs époux, auxquels le sorcier avait sans doute oublié de commander un vêtement ûniforme.
Le souper fut joyeux ; les convives trinquèrent un peu plus souvent qu'à leur tour; bref ils s'amusèrent comme il convient à des gens qui sont surs de devenir millionnaires.
L'heure de la séance arrivée, le sorcier ordonna le silence.
u Mesdames, dit-il, car c/es-t à vous spécialement que je désire m'adresser en ce moment vips époux dû vous communiquer la f& Ûw^-Si^mt
qui m'envoie. C'est une rare faveitr. que ïlo*i v®us fait de vous admettre à partager les ^preu^es qtà, supportées avec courage et confiance., doivent avoir pour résultat la découverte définitive du précieux coffret. Surtout, par-dessus tout, je vous recommande le silence le plus absolu, la discrétion la plus grande
— une indiscrétion attirerait sur la tête de vos époux et de vos enfants des maux sans nombre. Conservez, dans les cérémonies qui vont suivre, la gravité et le sérieux convenables en des circonstances aussi solennelles. Songez qu'un sourire mal à propos peut détruire nos travaux de plusieurs jours. Vous allez vous retirer dans la salle d'à côté, vous y allumerez vos cierges, et, quand cette porte se rouvrira, vous rentrerez de nouveau ici, et vous irez vous agenouiller en face de vos maris, mais, à huit pieds de distance ; au reste, je vous indiquerai la position voulue.*'
Les femmes s'étant retirées, Valdu tira de sa poche une petite boite en ferblanc, dont il versa le contenu sur la table.
— " Ici Messieurs: voici des bouchons enduits de noir de fumée, vous allez vous rendre les uns aux autres le service de vous fabriquer des moustaches et des (crocs) favoris. Vite ! "
Et la toilette comique commença; la salle ressembla tout-à-coup à un cabinet de toilette de coulisses, où chaque acteur se grime ou se fait grimer; avec cette différence pourtant que nos associés donnaient à leurs visages une seule et unique transfiguration.
Une fois barbouillés, ils se placèrent à genoux sur une ligne, cierge en main: puis Valdu se dirigea vers la porte d'en, face, qu'il ouvrit, et alors s'avancèrent les femmes, values de blanc, aussi le cierge en main ; elles allèrent se mettre à genoux en face de leurs maris selon l'indication de Valdu, mais à huit . pieds de, distance.
Valdu promenait ses regards satisfaits sur cette double haie de pauvres d'esprit. 11 surveillait la contenance des femmes. Celles-ci, en apercevant le barbouillage qui avait remplace chez leurs maris, la barbu et la moustache, firent un bond de surprise, et plus
d'une allait éclater d'un rire funeste ; mais sous un regard de Valdu, elles se mirent à genoux, moitié effrayées, moitié honteuses.
Tout-à coup Valdu fit lever toute l'assistance et appelant le Conseiller Sabelle près de lui :
— <• Nous allons, (lit-il, nous efforcer, par les moyens que me suggère mon pouvoir, de réparer les malheureuses indiscrétions dont vous vous êtes rendu coupable. Vous, Sabelle, sortirez de la maison et les y eux fixés sur les boisées, vous suivrez la marche de la procession que vos amis et ces dames vont faire en parcourant toutes les chambres de la maison. De votre côté vous tournerez autour de la maison, mais en dehors, vous arrêtant ou procédant selon que la procession de l'intérieur s'arrêtera ou procédera."
Sabelle sortit sans murmurer ; il croyait que de lui dépendait peut-être la découverte certaine du coffret.
Et si quelqu'un eut passé par là, il eût pu voir, au clair de la lune, un homme, le cierge en main, les yeux fixés sur les croisées de la maison, avancer, s'arrêter, puis avancer de nouveau: un fou! se serait-il dit. Et il faut avouer qu'il n'eut pas eu tort complètement.
Cependant la procession, obéissant aux ordres de Valdu, se ferait à l'intérieur avec les mouvemeuts de lenteur ou de rapidité que le caprice de Valdu indiquait.
Revenus dans la salle première, les associés se mirent de nouveau à genoux, et Sabelle rentra tout grelottant de son excursion fantastique,
— 4- Je vais parcourir cette chambre, dit Valdu d'une voix lente : à Fendroit où une goutte de cire coulera de ce cierge sur le plancher.... je m'arrêterai, car au dessous, dans la cave, gît le Coffret,
liBs associés tressautaient sur leurs genoux roulants ; enfin le coffret allait se découvrir une seconde fois î Sabelle fut sur le point de se lever ; heureusement que Creusot, qui commençait de" se fatiguer de mettre ainsi sa grosse individualité à la torture, le retint par les épaules, et lui fit un signe énergique. Sabelle reprit ses sens.
Valclu se mit alors à parcourir en tout sens la chambre, tenant légèrement incliné vers la terre le cierge allumé. Il chantait à demi-voix une sorte de cantique d'invocation dont les premiers mots ressemblaient fort à u Troupe Innocente."
Tout-à-coup, il s'arrête, fixe les yeux sur le plancher il lève un bras au plafond : m
u C'est ici ! Silence î "
jâBpres une pause de quelques secondes, Valclu ordonna à son monde de se relever et de faire cercle autour de lui.
— c- Je vois le coffret, dit-il, je le vois a travers ces planches vulgaires, il est noir—Bientôt nous allons l'extraire de sa nouvelle cachette. Je vais mesurer ses dimensions. "
Et prenant un pied-de-roi, il mesura un carré imaginaire.
— " C'est cela! Maintenant, voyons s'il pourra passer
par la trappe de la cave."*
Ayant pris, de même, la mesure de la trappe :
— u C'est un malheur, Messieurs, le coffret est trop
grand pour passer par la trappe. Nous allons donc
scier le plancher au-dessus de l'endroit où se trouve
Et l'égoïne fut appliquée au plancher, et les ténèbres de la cave apparurentpar le trou béant, en même temps qu'un air froid et humide venait donner la chair de poule aux femmes légèrement vêtues de
blanc. Tous les yeux plongeaient avec avidité dan§ le trou. Sabelle, le malheureux Sabelle, eut l'idée de s'y précipiter; il en fut empêché par un regard du Sorcier-
— u Messieurs, je suis content de vous; vous vous êtes comportés comme des gens sérieux qui vont courageusement vers le but sans s'occuper des obstacles. Vous le voyez, nous touchons au terme de nos cruel les incertitudes Cependant je reçois à l'instant Tordre (et qui oserait désobéir au Destin?) de suspendre nos opérations. Revenez tous ici demain soir; nous savons maintenant que le coffret est là, sous nos pieds. Demain soir nous le retirerons de sa cachette «M
— u Et pourquoi pas ce soir ? " dit le malencontreux Sabelle.
— u Le charme est rompu, gémit Valdu en levant les bras en Pair ! Le charme est rompu ! "
Et il se retira, laissant Sabelle se débattre au milieu des associés furieux. Cependant, comme Valdu avait dit de revenir le lendemain, ils ne perdirent pas courage; ils parlèrent môme d'expulser Sabelle, et cette mesure de rigueur eût reçu son exécution, si Creusot ireût fait remarquer à ses amis que Sabelle était, malgré ses indiscrétions, le premier découvreur du coffret, qu'il avait payé déjà plusieurs amendes considérables, et que, d'ailleurs, il avait subi sans se plaindre des punitions sévères et humiliantes ; qu'il ne fallait pas oublier non plus qu'ils avaient tous promis de payer seize mille piastres à Sabelle dès que le coffret serait retiré de la terre. Enfin Creusot ramena une sorte de contentement dans ces esprits, inquiets sans doute, mais faciles à ramener à l'espoir.