Le coffret, ou Le trésor enfoui
Nous sommes en 1812, à cette époque de notre histoire où les Canadiens-français donnèrent des preuves si signalées de leur bravoure militaire et de leur dévouement à la couronne d'Angleterre. Ce dévouement fut plus tard oublié par ceux mêmes pour lesquels il s'était produit. Au reste, il n'y a là rien de très-nouveau. L'histoire se répète et se répétera toujours, aussi longtemps que les hommes naîtront avec des passions à flatter ou à dompter.
Lorsque le millenium sera arrivé, les hommes seront tous sages, tous vertueux, honnêtes et équitables, bienfesants et généreux.
Ce bel état de choses n'est pas encore, et il est à présumer que nous, avec nos contemporains, irons mêler notre cendre à celles de nos pères, sans le cobnaître jamais.
Mais voilà que nous laissons aller notre plume sans songer que nous sommes en 1812, et que nous avons à accomplir l'agréable tâche de présenter à nos lecteurs Monsieur Israël Serremaille, célibataire.
C'était un homme long, sec et maigre, du côté ombreux de la quarantaine.' Ses cheveux rares et de la nuance poivre et sel, laissait reluire à des inter-
ralles réguliers, le désert d'un crâne d'un blanc jau- Eâtre.
De petits yeux gris roulaient impatients tout au fond d'orbitres aux arcardes hardies et affectant la forme de promontoires bombées. Son nez menaçait de faire connaissance intime avec la lèvre inférieure que soulevaient des dents sales et pointues. Sa démarche avait des soubresauts qui figuraient assez bien l'allure d'un Carnivore en train de chasser.
Bref, et portrait tiré, Israël Serremaille n'était pas beau ; on peut même dire qu'il pouvaitpassé pour laid.
Au moral c'était bien différent ; il était hideux.
Mesquin jusqu'à la ladrerie, il avait la réputation d'avoir amassé une grande fortune à laquelle ses économies outrées de tous les jours ne fesaient qu'ajouter.
Toujours vêtu d'une redingote dont personne, pas même lui, n'avait entrevu la première fraîcheur, chaussé de ces gros sabots de bois qui formaient à cette époque déjà loin de nous, l'unique et uniforme chaussure de nos paysans, en général, et des pauvres des villes ; — la tête coiffée de la tuque de laine traditionnelle, sans égard aux diverses saisons de l'année, l'abdomen protégé par un tablier de cuir grossier, tel apparaissait Israël Serremaille qui était parvenu à inspirer sinon le respect, du moins une sorte de crainte superstitieuse à tous ceux qui l'approchaient.
Ce vilain personnage dont il nous a fallu, pour nos péchés, faire la pourtraicture, était sui^i, par un beau jour de Juin, dans le village de Mask, sur la rive nord fit. Laurent, presqu'à mi-dislance des deux grandes villles de la Province de Québec, Puissance du Canada.
Les enfans du village l'aperçurent les premiers, et iout naturellement coururent au logis prévenir, tout essoufflés, leurs pères et mères qu'un étranger venait
de descendre à l'auberge de François Paul Michel. Dans dix minutes la maison se vit, pour ainsi dire, cernée par une fouie ébahie d'enfans, de femmes de tout âge, et de quelques vieillards, rentiers de profession, pour qui l'arrivée de n'importe qui dans le village devenait un événement.
Cependant l'étranger avait salué la femme de l'aubergiste, laquelle s'était empressée de faire les honneurs de sa maison au nouveau venu, malgré certaine répugnance qu'elle ne pouvait tout-à-fait cacher. Israël Serremaille, car c'était lui, s'était assis tout d'une pièce sur la chaise en paille qu'on lui présentait ; puis, sans autre préambule :
— N'avez-vous pas, dit-il, d'une voix rauque, une terre à vendre à une demi-lieue d'ici ?
— Oui, Monsieur.
— Par où faut-il aller pour s'y rendre ?
— Ça n'est pas ben difficile— vous prendrez au nord par chez Ti Toine Cornichet; vous filerez jusqu'à ce que vous arriviez à une fourche de chemin, vous tirerez à dia (à gauche) et puis la troisième maison aa sud du chemin, c'est là.
— Et quelqu'un, dit Israël qui n'avait pas l'air d'écouter, habifce-t-il la maison de la terre ?
— Ah ! pour ça, non, reprit la pauvre femme en se signant rapidement ; on voit ben que vous n'êtes pai de nos endrettes.
— Eh bien, à qui faut-il s'adresser pour savoir le prix de vente de cette ferme ?
— Dame, je ne sais pas trop... mais je crérais be:ft que Chariot le charron de vis à-vis, peut vous le dire.
— Bonjour donc, ma bonne femme ; et Serremaille se dirigeait vers la porte, lorsque Chariot lui-même, qui s'attendait à se faire traiter par l'étranger, se trouva nez à nez avec ce dernier sur le seuil même de la porte.
—Bonjour, M'sieu, excusez, je ne vous savais pas si près.
Mais Israël qui était un homme ménager de ses paroles comme de ses oboles, lui fit les mômes questions qu'à la femme de l'aubergiste. Chariot, tout fier •Lu rôle qui lui incombait, répondit que lui, Chariot, lui seul et pas d'autre, était chargé de vendre et livrer la ferme et la maison.
—Parfait ! dit Israël, combien ?
— Attendez un peu, dit Chariot, qui n'avait pas l'hakitude d'aller si rondement en affaires, espérez une petite miette c'est-y vous qui voulez acheter?
— Oui.
—Combien est-ce que vous voulez donner?
—Combien demandez-vous?
—Dix mille francs.
— C'est trop prenez-vous huit mille francs ?
—Ah ! par exemple, huit mille francs ! rien que huit
mille francs, une terre de deux arpents, toute
clôturée, toute
—Prenez-vous huit mille francs?
— Ah! je sais pas trop ; la maison est presque toute meuve, les bâtiments
—Prenez-vous huit mille francs?
— Dites donc, M'sieu, c'est pas comme ça que se font les marchés par ici. Attendez un peu, il faut prendre quelque chose,— et il clignotait de l'œil à la femme Ae l'aubergiste qui se dirigea du côté du buffet.
— Je ne prends rien. — Mais vous, pour la dernière fois, prenez-vous huit mille francs?
— Dame ! dame ! c'est que vous allez vite, vous, ehl Hien, oui, je les prends, mais comptant.
— C'est juste. Allons chez le notaire.
Et ils se rendirent de ce pas chez le notaire, qui dressa le contrat, le lut à voix posée aux deux parties
intéressées, fit signer Israël, car pour Chariot, son éducation primaire ne lui avait pas permis d'aller audelà de la croix comme seing manuel.
Et voilà comment, après deniers comptant et bien comptés, Monsieur Israël Serremaille se vit en possession d'une maison d'habitation et d'une ferme de deux arpents sur la belle paroisse de Mask.
Cette transaction si lestement conduite et si promptement terminée, ce paiement de huit mille francs effectué, séance tenante, en présence du notaire, les paroles rares et rudes d'Israël, tout cela avait un peu étourdi ce brave Chariot, dont la tête tournait comme les roues qu'il fabriquait de son métier de charron. Il s'empressa de régaler la foule qui l'entoura à sa sortie de l'étude du notaire, de toutes sortes de détails faux mais bien propres à surexciter l'imagination de gens déjà bien disposés au merveilleux. L'étranger était muet ou à peu près. — Sa redingotte avait des poches d'une profondeur ! son portefeuille était gros comme ça ! — et il montrait ses deux énormes poings — et les billets de mille francs ! ah ma frime 1 il y en avait assez pour acheter toute la paroisse et le gouvernement ; bref, disait Chariot, en baissant la voix et laissant siffloter ces mots entre ses dents :
— On ne sait pas trop — c'est peut-être
— Dis donc, Chariot, hurla Patoche le forgeron, par dessus toutes les têtes des premiers rangs, dis donc, sont-ils bons tes billets !
— Tu feras bien, dit le bedeau, qui en sa qualité de crieur publique, servait en conscience toutes les nouvelles à la poste, tu ne ferais pas mal d'aller consulter un peu M. le Curé.
— C'est ça, c'est ça ; allons montrer ces billets à M. le Curé, s'ils ne sont pas bons, il va bientôt te le dire.
Et les cancans et les suppositions allaient leur train de diable. Ce pauvre Israël, s'il n'était pas Lucifer en personne, était du moins un sorcier en accoïntance intime avec lui. Enfin, comme tout a une fin dans ce monde, la nuit arrêta court les cancans envenimés de cette bonne pâte de gens qui ne feraient pas de mal à une mouche, mais qui lapideraient de grand cœur un homme qu'ils croiraient appartenir de près ou de loin à la race de ^.sorciers.
Le lendemain, qui était un Dimanche, tous les habitants de la paroisse, répandus par groupes sur la place libre que l'on trouve partout en face de l'Eglise Paroissiale, se racontaient l'événement de la veille; la venue d'Israël prenait des proportions gigantesques. — D'où venait-il ? qui était-il ? Qu'est-ce qu'il venait faire dans la maison de défunt Cabanon? A toutes ces questions, chacun hasardait sa supposition qui n'était jamais la borne, au dire du voisin qui lançait aussi la sienne pour la voir rejetée par les autres compères.
— Enfin, on verra bien plus tard, dit un des anciens. Voilà le troisième coup de la grand'messe. Entrons, entrons, mes enfans, vous savez bien que M. le Curé n'aime pas qu'on arrive après V Asperges commencé.
Et les braves gens entrèrent en masse et pieusement entendirent la sainte messe et les bonnes et charitables instructions du digne pasteur de leur paroisse.
A l'issue de la Messe, la première nouvelle qui terrassa, pour ainsi dire, les fidèles paroissiens, fut qu'Israël avait disparu. Disparu ! Sauvé ! après avoir payé huit mille francs ! Il n'y avait plus à en douter, c'était un sorcier.
Cette sainte journée du Dimanche fut bien mal employée cette fois-là. Le diable dut voter des remercîments à Israël, car, de fait, c'était bien Israël Serre-
maille qui fesait les frais de toutes les conversations; c'était lui qui tournait toutes les têtes.
Quatre jours plus tard, nouvel émoi. La maison de la ferme était de nouveau habitée, et, non seulement habitée, mais meublée. Tout cela était arrivé durant la nuit précédente ; et le plus hardi bon à rien du village qui s'était aventuré jusqu'à aller regarder par la fenêtre, au risque de se voir escamoter par Satan, avait rapporté qu'il avait vu le sorcier entouré de toutes sortes de belles marchandises, qu'il y en avait pour gros.