‹ Le coffret, ou Le trésor enfouiChapitre 2 sur 5 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

ISRAËL SERREMAILLE FAIT TRANQUILLEMENT SA FORTUNE. IL PASSE DE PLUS EN PLUS POUR SORCIER.

La guerre avait attaché aux différents denrées des prix hors ligne. Aussi Israël fesait d'excellentes affaires. Il avait monté un de ces magasins qui font l'honneur de tous les gros bourgs et villages, sortes de musées universels où l'industrie humaine coudoie les produits de la terre, une de ces boutiques de bric à brac qui offrent an cnaland un choix merveilleusement étendu, entre un soc de charrue et une aiguille à coudre, entre un ruban de satin et un côté de cuir à semelle, entre le sabot de bois et les plus minces escarpins. Eau de vie de Cognac, rum des îles, liqueurs fines, mêlasse, morue verte et sèche, drap et mousseline, clous et chaudrons, graines de trèfle et d'oignon, pelles et fourgons, indigo et potasse, huiles et savons, papier à écrire et cordes de violon, vaisselles de terre et de faïence, cornichons et petit salé, boudins et confitures, images de saints et chapelets, livres d'heure et almanacs de l'année, calendriers et manches de hache, rien enfin n'était trop disparate pour Israël. Il avait de tout pour ses patrons. Aussi

fallait voir la procession de voitures et de piétons qui se dirigeait vers son magasin ou qui en revenait. Et Israël fesait visiblement beaucoup d'argent ; et comme ses dépenses étaient à peu près nulles, il s'en suivit qu'on le traita d'avare, et que les gros bonnets de l'endroit affirmèrent, en branlant la tête, que le vieux ladre cachait quelque part les nombreux bénéfices qu'il retirait de sa clientèle toujours croissante.

Et notez qu'Israël vivait seul, tout seul, pas de domestique, pas de ménagère ; un homme de peine pour remuer les articles de gros volume, voilà tout. Pour le reste, Israël se suffisait à lui-même.

Et les choses allèrent ainsi durant plusieurs années ; seulement certaines allures mystérieuses que l'on dit avoir observé la nuit à des intervales assez fréquents dans la maison, firent d'abord soupçonner, puis convainquirent les braves habitants de Mask qu'un vis"i teur, qu'on n'osait nommer tout haut, venait faire sa partie de cartes avec Serremaille. Enfin, la chose passa pour certaine, ce qui n'empêcha personne d'aller acheter chez ce dernier.

Israël passa donc pour recevoir la visite de ce personnage* ennemi de l'eau bénite, qui a, dans tous les âges, fait à peu près les frais de tous les conversations aux veillées du village.

Un jour on le vit pâle et chancelant, servant ses pratiques avec une sorte d'hésitation ; il était plus muet que jamais. Etait-il malade ! son visiteur de la nuit lui avait-il joué quelque tour de sa façon ? Personne n'eût pu le dire. Personne ? — à moins que ce

ne fût ce visiteur mais on n'osait pousser plus

loin les conjectures sur un sujet aussi scabreux.

Mais qui pourrait peindre la stupéfaction des habitants de la paroisse et du village de Mask, lorsqu'ils apprirent, un beau matin du mois de novembre 1828,

que le magasin du sorcier restait fermé. Une mine éclatant sous leur toit n'eut pas causé pareil désarroi. Le magasin fermé ! Israël était-il disparu ? était-il malade en danger ? était-il mort ?

On s'attroupa autour de la maison, sans oser toutefois s'en approcher de trop près. On chucotta, et les cancans allèrent leur maudit train. — Comme personne ne se sentait le courage d'aller frapper à la porte, on alla quérir la plus haute autorité civile de l'endroit, Joachim Ghiconais, le juge à paix. Ce ne fut pas sans peine que l'on parvint à lever les scrupules de cet excellent homme, fonctionnaire savant jusqu'à sa signature. Enfin, en piquant son amour-propre, on réussit à l'amener en face de la maison d'Israël, An ! comment décrire cette scène émouvante? Tout fe monde entoure le juge à paix, le presse, le pousse, — lui, tout ahuri, et vouant au diable dont il craignait la vue, tous les honneurs dont son gouvernêment l'avait comblé, frappe un coup timide à la porte principale— puis, tremblotant, détourne la tête. Pas de réponse. Un autre coup môme silence î

Alors il y eut consultation solennelle. Quelquesuns parlèrent d'aller chercher M. le Curé, mais on leur fit remarquer que le curé n'avait pas de merci pour les superstitieux ; que, nou-seulement il leur rirait au nez, mais qu'il les traiterait, comme la chose d'ailleurs était déjà arrivée, de simples d'esprit et d'imbéciles à porter le harnais.

Cependant la foule grossissait de plus en plus ; il se trouva des gens qui, forts de leur nombre, s'attaquèrent résolument à la porte, et qui, voyant qu'elle restait aussi muette qu'auparavant, se décidèrent, avec la sanction de Chiconais, à la régaler de quelques coups de pied bien appliqués. Sous cet argument si frappant, la porte dut céder. Et semblable à un troupeaa

de moutons qui s'élance n'importe où à la suite de son chef de file, la cohorte villageoise envahit les prémisses. Et tout au fond d'une misérable chambre à coucher, on vit un homme étendu sans mouvement sur le parquet.

Hélas ! c'était bien Israël Serremaille dont la dépouille gisait aux pieds de ces curieux épouvantés ! Quelques flaques d'un sang noir diapraient le parquet autour du cadavre. Evidemment le marchand avait dû mourir d'une apoplexie foudroyante. C'était la conclusion à laquelle en arrivaient les deux ou trois personnes dont la peur n'avait pas obscurci totalement le cerveau. Mais ce genre de mort n'allait pas à la foule. C'était le diab'e qui, dans le cours d'une partie de cartes avec Israël, s'était aperçu que ce dernier voulait le tricher, et qui d'un coup de son pied fourchu à la tempe, l'avait étendu roide-mort comme on le voyait là.

Telle fut la fin d'Israël Serremaille, auquel personne ne connaissait ni parents, ni amis.

Les autorités firent mettre les scellés sur la maison; puis, après les délais judiciaires voulus, on constata qne le défunt n'avait laissé aucun testament ; mais ce qui surprit davantage, c'est qu'on ne put découvrir le moindre vestige d'argent monnayé ou de billets de banque, malgré les plus minutieuses recherches de la cave au grenier.

Qu'était devenu le trésor d'Israël ? car il en avait un, la chose ne souffrait pas de doute. 11 ne Pavait pas emporté avec lui, c'était tien sûr aussi. Alors où était-il? 11 n'y eut qu'une voix pour déclarer que le coffre-fort du marchand avait dû être enfoui par lui, soit dans sa cave, scit dans quelqu'endroit bien secret de la ferme.

Ah! les commérages qui suivirent cet événement !

Ali ! quo de têtes tournèrent comme des toupies,, fouettées par cette idée qu», si Ton pouvait acheter la maison, on finirait bien par trouver le coffret caché ! !

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