SCÈNE II
Mlle DESROCHES , JUSTINE.
Mlle DESROCHES.
Oui. . . bien du plaisir. . . tu l'entends. . . voila comme sont les frères.
JUSTINE
Ah bien ! mon oncle Poudret est encore pire 5 car enfin M. Desroches, votre frère, veut bien entendre parler de mariage; et tout ce qu'il dit là-dessus me semble assez raisonnable... Pourquoi ne voulez -vous pas de M.Durand, qui me paraît un mari comme un autre, et c'est déjà beaucoup.
Mlle DESROCHES.
Ah l Justine... tu ne peux pas me comprendre. . . S'il était le premier en date , je ne dis pas -, mais quand le cœur est déjà prévenu par une inclination antérieure?
JUSTINE
Quoi ! Mademoiselle. . . vous avez une inclination ?
Mlle DESROCHES.
D'autant plus violente , qu'elle a été spontanée dans le
principe , et qu'elle est sans espoir dans ses conséquences 5 car qui sait si jamais nous pourrons nous rencontrer !..
JUSTINE
Est-ce qu'il n'est pas cle ce quartier.
MUe DESROCHES. , N
Cest ce que je ne puis dire.
JUSTINE
Est-ce qu il n est pas à Paris !
Mlle DESROCHES.
Je n'en sais rien.
JUSTINE
Mais au moins vous le connaissez ?
Mlle DESROCHES.
Oui , certes !. . . Je connais son cœur î. . . mais pour son nom et son adresse, je les ignore totalement... un bel inconnu.. . un jeune homme que j'ai vu , la semaine dernière , à Meudon. . . dans une partie de campagne. . , la mise la plus élégante. . . la coiffure la plus soignée. . . et une voiture, un jockei. . . tout ce qu'il y a de mieux. . . Juge après cela si je peux penser à M. Durand?... Si tu savais, Justine, ce qae c'est qu'un amour contrarié, ou une inclination sans résultat!
JUSTINE
Allez , allez. . . je le sais aussi bien que vous , et depuis long-tems. .. Est-ce qu'autrefois mon oncle Poudret n'a- Vait pas dans sa boutique un jeune apprenti qui était de mon âge. . . est-ce que nous n'avions pas juré de nous aimer toujours ?
M,le DESROCHES.
Eh bien ! pourquoi n êtes-vous pas mariés?
JUSTINE
C'est l'ambition qui en est cause : mon oncle consentait à nous unir , à condition que son élève lui succéderait et prendrait son fonds de boutique. . . mais lui , qui était jeune , qui avait de l'ardeur , qui ne demandait qu'à parvenir 7 n'a pas voulu être perruquier 5 il aspirait à être coiffeur, et mon oncle , qui tenait à la poudre et aux anciennes idées } s'est brouillé avec lui. , . et ils ne se voient plus.
MIIe DESROCHES.
Et qu'est devenu ton amant ?
JUSTINE
Il est devenu un monsieur comme il faut., . un artiste à la mode : il demeure rue Yivienne , il a uu salon pour la. coupe des cheveux et une école de perfectionnement. .... Il s'appelle M. Alcibiade.
Mile DESROCHES.
Alcibiade ! c'est un beau nom.
JUSTINE
Et puis, il est si joli garçon , si aimable , et il a tant de talent ! Aussi je trouve tout naturel qu'il ait de l' ambition , et qu'il cherche à faire fortune... vous sentez bien qu'il serait plus agréable pour moi d'être dans un beau salon , avec des miroirs et des meubles en acajou... Mais j'ai peur que toutes ces splendeurs ne l1 éblouissent 7 que X huile de Macassar ne lui porte à la tête, et qu'il ne finisse par m'oublier.
Mlle DESROCHES.
Allons ; ne vas-tu pas être jalouse?
JUSTINE
Ecoutez-douc... il coiffe le faubourg Saint-Germain, la Chaussée d'Antin, et même la nouvelle Athènes.
Air : Du partage de la richesse.
Plus d'une dame , et jolie et coquette ,
Doot le peignoir embellit les attraits ,
En néglige' , l'admet à sa toilette ;
Je sais qu'il m'est fidèle... mais
Les occasions rend't tout facile ;
On dit qu'aux ch'veux il faut les prend" soudain...
Jugez alors si j' dois être tranquille,
Lui qui les a tous les jours sous la main ! Aussi je prévois qu'un jour j'aurai bien des chagrins... mais enfin ça m'est égal, je me risque, et pourvu que je devienne un jour madame Alcibiade... Ah ! mon Dieu! c'est mon oncle.