SCÈNE III
Les Préccdens , POUDRET , avec une cafetière , une serviette et un plat à barbe.
poudret , parlant en dehors.
Eh bien!... eh bien! c'est bon... si monsieur Desroches
m'attend, il fallait donc le dire... je ne pouvais pas le deviner... pour être perruquier , on n'est pas sorcier. . . ( à mademoiselle Desroches ) Mademoiselle, j'ai bien l'honneur d être. . . votre très-humble serviteur. . . si j'en suis capable.
Mlle desroches , d'un air protecteur.
Bonjour, bonjour, Poudret; comment va la santé?
POUDRET.
Ah ! mademoiselle , ça va bien , quant au physique -y ( montrant la mâchoire et V estomac ) tout ceci fait trèsbien ses fonctions... {faisant le geste de la houppe ) mais ceci , ah ! mademoiselle ! décadence totale.
MUe DESROCHES.
Vous vous plaignez toujours!
POUDRET.
Voilà un mois que j'ai changé de local , et que j'ai loué une boutique dans la maison de M. Desroches ; et ça n'va pas mieux... Ah ! mademoiselle, les perruquiers sont bien bas. . . ils sont bien bas , les pauvres perruquiers !
Mlle desroches , souriant.
Ce pauvre Poudret !. . ,
POUDRET.
Plaignez- moi , mademoiselle ; vous avez bien raison ; le monde est infesté de charlatans qui démoralisent la coiffure publique... Les barbares! tout est tombé sous leurs ciseau*... les queues, les bourses, les crapauds, les boudins , les catacouas , les chignons , les crêpés , les toupets et les poufs ! . . . Voilà l'effet des nouvelles inventions !
JUSTINE
Mais enfin , mon oncle , si toutes ces belles choses-là ne sont plus à la mode !.. .
POUDRET.
Je vous vois venir. . . Vous allez me faire l'éloge des coiffures modernes ; je sais dans quelles intentions...
JUSTINE
Moi!... du tout... mais enfin...
POUDRET.
Taisez- vous, ma nièce, taisez-vous; vous êtes jeune,
très-jeune ; mais cela vous passera... cela vous passera avec l'âge ( montrant mademoiselle Desroches ) 5 demandez à mademoiselle... Votre inexpérience se laisse séduire par les nouvelles inventions... V Huile de Macassar , l'Eau de Vénus.,, le Baume de la Mecque, et cent autres balivernes qu'ils appellent , je crois , des cosmétiques , et qui ne font pas plus pousser des cheveux que dans le creux delà main!. , . Ah ! si vous aviez usé de la moelle de bœuf, de la graisse d'ours et de la peau d'anguille ! Voilà les vrais conservateurs du cheveu ! . . . Alors , c'était le bon tems , c'était le bon tems. . . pour les perruquiers !
Air : De la walse des Comédiens.
Jours fortunes, jours d'honneur et de gloire, Vous n'êtes plus! . mais à mon triste cœur , Tant qu'il battra, voire donce mémoire Viendra toujours rappeler le bonheur.
Au tems jadis, la poudre he're'ditaire , Dans tous les rangs brillait avec éclat; Elle parait l'élégant militaire , Le jeune abbé... le grave magistrat.
Il m'en souvient!., dans ma simple boutique , Soir et matin se pressaient les chalans ; Et sur leur chef, arrosé d'huile antique , Je bâtissais d'énormes catogans.
Dans tout Paris, dans toute la banlieue, Mon coup de peigne alors était cité ; Quand je faisais une barbe , une queue , J'ai vu souvent le passant arrêté.
Adieu la gloire, adieu les honoraires ! Tout est détruit! nos indignes enfans Ont méconnu les leçons de leurs pères , Et de notre art sapé les fondemens ; La catacoua s'est , hélas ! écroulée.
Ils ont coupé les ailes de pigeons ; Et du boudoir la pommade exilée Se réfugie au dos des postillons.
Ma vieille enseigne est un vain simulacre! J'ai vu s'enfuir tous les gens du bon ton ; Heureux encor, lorsqu'un cocher de fiacre \ mon rasoir vient livrer son menton!
Jours fortunés , jours d'honneur et «le gloire , Vous n'êtes plus! mais à mon triste cœur,
Tant qu'il battra , votre douce mémoire Viendra toujours rappeler le bonlieur.
( On entend sonner?)
JUSTINE
Tenez , tenez \ pendant que vous êtes à causer , voilà M, Desroches qui vous attend , et qui s'impatiente.
POUDRET.
J'y vais.. . j'y vais. . . M. Desroches ( // reprend sur la table sa cafetière et sa serviette , qu'il y a déposées. ) C'est là une ancienne et bonne pratique! Voilà trente ans que sa tête est entre nies mains ! . . . Il n'a pas donné dans le charlatanisme de la Titus, celui-là ; il a été fidèle à la poudre , et a conservé l'aile de pigeon dans son intégrité J ( On sonne encore. ) J'y vais. . . (à Justine) Et vous, Mademoiselle, qu'est-ce que vous faites-là? descendez à la boutique 7 et restez-y en mon absence.. .
Mlle DESROCHES, à Justine.
Oui, petite.. . descends t'apprèter ; et fais-toi bien belle ; tu n'as pas oublié que ce soir nous allons ensemble au spectacle.
POUDRET.
Quoi , mademoiselle , vous lui faites cet honneur ! ( à Justine) Sois tranquille. . . je vais en descendant t' arranger un chignon et un petit crêpé .
JUSTINE , murmurant entre ses dents.
Je serai belle î . . . une. . . une coiffure gothique.
POUDRET.
Qu'est-ce que c'est ?
JUSTINE
Je dis que ça vous fera négliger une pratique.