‹ Le coin de feu d'un hollandaise; ou, Les colons de New-York avant l'Indépendance. Roman américain, traduit de Paulding par le traducteur de La France et l'Italie, de Lady MorganChapitre 1 sur 41 · Le coin de feu d'un hollandaise; ou, Les colons de New-York avant l'Indépendance. Roman américain, traduit de Paulding par le traducteur de La France et l'Italie, de Lady Morgan · texte numérisé non relu

Le coin de feu d'un hollandaise; ou, Les colons de New-York avant l'Indépendance. Roman américain, traduit de Paulding par le traducteur de La France et l'Italie, de Lady Morgan

Vers le temps de la guerre du Canada, une famille d'une certaine distinction vivait sur les rives fertiles de l'IIudson , à cent milles environ de la bonne ville d'Albany. Cette famille , à laquelle nous donnerons le nom de Vancour, se composait de trois frères, Egbert, Denis et Ariel. Leur

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père avait été l'un des premiers et des plus considérables des émigrés hollandais par lesquels cette province fut peuplée , et tous trois faisaient honneur à leurs respectables ancêtres par une sévère intégrité , une hospitalité libérale , un généreux dévouement au bien public.

A la mort du vieux patriarche qui prolongea sa vie utile et laborieuse jusqu'à près de cent ans, ses propriétés, suivant l'usage de ces temps de simplicité primitive , furent partagées à l'amiable entre ses enfans. La part de l'aîné ne se distinguait de celle des autres que par l'ancienne maison d'habitation qu'elle renfermait. Ce fut là le seul hommage rendu à ce droit d'aînesse, qui engloutit chez la plupart des nations chrétiennes l'héritage des cadets , et les condamne à une existence peu conforme à leurs premières habitudes pour donner à un héritier unique le moyen de vivre dans une opul-ence superflue. L'aîné des Vancour n'aurait pas même réclamé cet avantage si ses frères ne le lui eussent pas volontairement accordé.

A cette époque les chefs de famille ne croyaient pas nécessaire de faire un testament, et l'on voyait beaucoup moins de procès à propos des partages qu'il ne s'en élève aujourd'hui que chaque divi-

sion d'un héritage est décrite si minutieusement dans un acte fait sous les yeux d'un légiste, qu'il ne faut pas moins de trois ou quatre cours de justice, autant d'années et le double d'hommes de loi pour expliquer l'oracle. On conçoit que cette dernière méthode doit être la source de mille contestations, s'il est vrai, comme je l'ai entendu dire à un grand plaideur, que l'assemblage de trois mots d'une langue quelconque peut toujours donner lieu à trois différentes interprétations. Quoi qu'il en soit, au temps dont il s'agit, aucun étranger n'était appelé pour régler une succession ; les Gis connaissaient les volontés de leurs parens , et s'y conformaient religieusement.

Une autre bonne coutume de ce temps, était colle de payer ses dettes avant do mourir, au lieu de laisser à ses héritiers la charge rios folU'S dépenses que l'on aurait faites pondant sa vio. Quand le chef de la famille Vancour cessa de vivre , il paya la seule dette qu'il eût au monde , celle de la nature.

A l'époque où commence cette histoire , le bon Hollandais était mort depuis plusieurs années, et le dernier de ses fds, Ariol, courait le risque d'être bientôt compté parmi les vieux gar-

çons ; Denis , le second frère , était veuf sans enfans ; Egbert avait le bonheur de posséder une femme de mérite et une fille charmante qui venait d'achever son éducation dans une pension à New- York.

Dans la division des terres, la part d'Egbert^ où se trouvait la maison patrimoniale, était au centre ; celle de Denis à droite , et celle d'Ariel à gauche : toutes ensemble occupaient un espace d'environ deux milles entre l'Hudson et une rangée de collines. M. Yancour le père, en vue de cet arrangement entre ses héritiers, avait fait construire en différens temps deux maisons d'habitation aux deux extrémités de ses propriétés, afin d'épargner à ses fils cadets le soin et les frais de leur exécution.

Le manoir de famille, occupé par Egbert Vancour, était , comme la plupart des maisons de ce temps , construit de manière à servir pendant plusieurs générations : c'était un grand bâtiment carré en petites briques jaunes, que le père Vancour avait fait apporter de Hollande, autant par respect pour la mère patrie que par un certain attachement aux anciennes habitudes, qui dominait alors , et n'a pas tout-à-fait cessé de dominer dans l'esprit des habitans de notre hémisphère.

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Au centre de la maison était une vaste salle à boiseries de chêne , au fond de laquelle se voyait un large escalier d'une pente extrêmement douce, et dont la rampe se composait de lourds pilliers d'acajou qui se touchaient presque, et semblait avoir servi de modèle aux jambes des bons bourgeois de la contrée. Il est en effet très remarquable que , soit par l'absence de ces modèles classiques , soit par quelque autre cause, on ne voit plus parmi nous de ces mollets rebondis sur lesquels se reposaient la massive corpulence de nos grand-pères.

L'ameublement do la maison répondait à sa noble simplicité dorique. Il ne s'y trouvait rien de trop beau pour l'usage, rien qui n'eût un emploi utile, excepté certaine pièce d'apparat, où l'on n'entrait que dans de grandes occasions, et qui renfermait les anciens meubles de famille. Là se voyaient des chaises rembourrées à dos élevés , couvertes en satin broché , fabrique dans le pays des ancêtres; deux énormes vases de porcelaine du Japon, ornant les deux côtés d'une cheminée haute de près de cinq pieds; et le trésor des trésors, une armoire plaquée en cuivre, semblable au cabinet de Hollande que Guillaume lîl importa de ce pays en Angleterre , et que Ton con-

serve à Hamptoncourt. Mais les objets les plus précieux de cette collection étaient plusieurs bons tableaux des écoles flamande et hollandaise, que M. Vancour le père avait apportés de son pays, et qui furent détruits dans la suite par un incendie.

L'Hudson coulait à un quart de mille de cette habitation, devant laquelle s'étendait une belle prairie ornée çà et là par des ormes superbes, déployant un immense parasol sous lequel les troupeaux venaient ruminer pendant la chaleur du jour. Quatre de ces beaux arbres entouraient et cachaient presque entièrement la maison, et servaient de retraite à des milliers d'oiseaux. Un ruisseau, descendu des montagnes voisines, coulait d'un côté à une centaine de toises de la maison; et du côté opposé, un bocage offrait à la vue la plus riche variété de fleurs et de feuillages , à l'oreille un agréable concert qui ne lassait jamais ni les auditeurs ni les chanteurs. A travers ce bosquet on avait pratiqué un chemin invisible, seul passage pour arriver au manoir; en sorte qu'on ne voyait tout autour qu'un magnifique tapis vert, dont aucun sentier ne rompait la douce monotonie.

Le fleuve, qui semblait dormir au milieu de

ses rivages verdoyans , était en harmonie avec le repos du paysage ; son cours se distinguait à peine , et des saules au feuillage argenté, et d'autres arbres peu élevoe qui se nourrissaient de ses eaux limpides , enrichissaient ses bords, vers lesquels s'inclinait doucement la prairie. Des lianes, des vignes, s'élançaient d'un arbrisseau à l'autre , et formaient un berceau impénétrable à la pluie. L'Hudson n'ayant qu'un quart de mille de large en cet endroit, l'on pouvait distinguer tous les objets de la rive oppo.sée, entendre tous ses bruits champt^lres. D<' ce côté la plaine se terminait par des rochers taillés à pic, dont les flancs grisâtres étaient émaillés de mousses, et les sommets couronnés de pins majestueux.

Il existe dans les aspects imposans de la nature, les précipices, les montagnes élevées, les vastes forêts , quelque chose qui réveille de grandes pensées, des sentimens énergiques. Mais ses beautés plus douces , les prés enrichis de fleurs, les bosquets retentissans du chant joyeux des oiseaux, les champs de blé ondoyans, les ruisseaux paisibles, ont un ciiarme non moins puissant sur l'imagination ; et ces divers spectacles ont trèscertainement une influence marquée sur le caractère humain. L'habitant d'une région agreste

et montagneuse préfère les entreprises fatigantes et périlleuses aux tranquilles et faciles travaux de de la culture. Il aime mieux risquer sa vie pour se procurer par la chasse un abondant repas, et se priver en d'autres momens , que de gagner sa nourriture journalière à la sueur de son front. Mais l'habitant d'une plaine fertile qui recueille de son sein généreux une ample récompense pour chaque heure de travail qu'il lui consacre, aime le repos, la sûrelé; tout changement lui déplaît, excepté celui des saisons ; il est rarement agité de passions violentes , et sa vie , si rien n'interrompt son cours naturel , coulera probablement aussi paisible, sinon aussi pure que le ruisseau tranquille qui baigne ses champs.

On a dit mille fois que les habitans des montagnes étaient plus attachés à leur pays que ceux des plaines ; mais je doute de la vérité de cette assertion. Eloignez un homme quelconque de ses premières habitudes de vie, il les regrettera toujours amèrement : le naturel des basses terres se trouvera aussi malheureux au milieu des torrens et des précipices d'une région montagneuse, que le montagnard le sera dans la tranquillité laborieuse d'une féconde vallée.

Quoi qu'il en soit , les frères que nous venons

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de faire connaître au lecteur, participaient à un très-haut degré du caractère du lieu de leur naissance et de leur résidence ; mais ce caractère était modifié par certaines particularités de leur position. Leur séjour, tout paisible qu'il était en général , était loin d'être exempt d'alarmes. A trente ou quarante milles à la ronde, erraient des tribus sauvages, dont le naturel farouche, inconstant, vindicatif, rendait l'amitié précaire et la haine terrible. Il est vrai que les colons étaient alors en paix avec leurs dangereux voisins, ou plutôt ces derniers commençaient à se soumettre à leur inévitable destinée; toutefois on ne pouvait se fier à ce calme apparent ; et souvent dans le silence de la nuit, ils approchaient des établissemens les plus avancés , où ils commettaient d'horribles atrocités. Cet état de choses entretint long-temps parmi les premiers habitans de ce pays un esprit guerrier, l'habitude des expéditions périlleuses : à la fois agriculteurs et soldats , ils avaient tous les moyens de se défendre et savaient en user. M. Egbert Vancour avait dans la milice, dont l'organisation était permanente, le rang de colonel ; et dans plusieurs occasions il avait montré beaucoup d'habileté et de courage.

Les Vancoiir étaient riches, et vivaient d'une manière honorable ; l'aîné surtout habitant le manoir principal, et tenant une maison régulière, recevait souvent nombreuse compagnie de New- York, d'Albany et d'autres villes voisines. Son hospitalité franche, obligeante, sans apprêt, s'étendait à tout visiteur de ce genre à être admis à sa table ; et il était rare qu'il ne s'y trouvât pas quelque étranger, soit ami , soit parent éloigné. Madame Vancour, comme on l'appelait par respect, pour lui donner un titre plus considérable .que celui de mistress , Madame Vancour, née et élevée à New-York, offrait dans son caractère un mélange des qualités des Hollandais et de celles des Anglais. A cette époque la ville de New-York était devenue le centre de la mode , à cause de la résidence des gouverneurs , qui déployaient parfois une magnificence royale , et toutes les étiquettes d'une cour. La garnison, toujours nombreuse , peuplait la capitale d'habits rouges , alors aussi abondans en cette ville que les homards le sont maintenant dans nos garde-mangers. Ces intrépides enfans de Mars étaient le principal objet de l'ambition de nos belles citadines. Heureuse la jeune personne, heureuse la mère qu} pouvaient former une alliance avec le lieutenant

d'une compagnie de grenadiers anglais. Son excellence, de même que toutes les excellences, avait bon nombre d'aides-de-camp pour écrire ses /^invitations , découper à table, faire ses honneurs, l'informer des nouvelles du monde ; et la tradition nous apprend qu'à cette époque une digne matrone de la capitale ne pouvait dormir tranquillement la nuit qui précédait un bal chez le gouverneur, agitée qu'elle était par la pensée que sa fille pourrait danser avec un aide-de-camp! Ceux-ci de leur côté rêvaient à s'enrichir en épousant des héritières, et plusieurs des plus beaux domaines du pays avaient été donnés , avec la main d'une beauté de seize ans, pour une paire d'épaulettes , à la haute satisfaction des mères, qui croyaient participer à la gloire de leurs filles. Je n'affirmerai pas , toutefois , que leur triomphe fut entièrement partagé par les pères et les frères; car déjà ces brillans étrangers et les airs de supériorité ouverte qu'ils se donnaient , avait éveillé dans le cœur des colons un sentiment qui, mêlé par la suite à de plus puissantes impulsions, produisit une révolution dont l'influence a été et sera long-temps sentie dans tout le monde.

Les Vancour avaient plusieurs parens à iNew-

York, parmi les gens les plus distingués de cette ville ; et manquaient rarement de leur faire une visite de quelques semaines pendant l'automne. Ils étaient toujours bien reçus, et comme le gouverneur , quand les affaires l'appelaient à Albany , se prévalait de leur hospitalité, il croyait devoir s'acquitter envers eux en les accueillant convenablement pendant leur séjour à sa résidence. Ces communications avec la société entretenaient chez eux certaines habitudes, certains sentimens que l'on rencontre rarement ailleurs; cependant l'ensemble de leur caractère tenait plus de la franchise rustique de la campagne. Dans leurs manières extérieures , rien ne les distinguait des personnes les plus polies; mais dans leur façon de vivre et de penser, ils différaient essentiellement des gens du monde. Ces mœurs d'une noble simplicité sont maintenant tout-à-fait passées de mode, et ce qui les a remplacées n'offre assurément aucune compensation réelle pour leur perte.

Denis et Ariel, l'un et l'autre isolé, comme veuf et comme célibataire , passaient la plus grande partie de leur temps au vieux manoir, où ils se croyaient chez eux , aussi bien que lorsqu'ils étaient dans leur propre maison. Les deux frères

aînés s'aimaient tendrement, et se plaisaient à se faire mutuellement compagnie à leur manière tranquille et posée. Souvent ils restaient ensemble ** une matinée entière sans échanger une douzaine de mots et se communiquant leurs pensées par certains sons à demi articulés, certains gestes a peine perceptibles, qu'ils comprenaient comme leur langue maternelle. Ariel au contraire ne pouvait supporter un quart d'heure de repos sans tomber dans l'assoupissement ; sans cesse on le voyait aller et venir; et jamais ses talens pour la greffe des arbres , ses mille petites connaissances sur l'économie domestique ou rurale, ne le laissaient manquer d'affaires, soit chez lui et ses frères, soit chez ses voisins.

Il était surtout précieux pour tout ce qui regardait la bonne chère ; personne ne se connaissait mieux que lui en champignons ; il avait des recettes innombrables pour conserver et apprêter les comestibles de tous genres : bref, il était rare qu'il se trouvât sans quelque projet à suivre au bénéfice de quelques-uns de ses amis. 11 avait mené à bien peu de ses entreprises personnelles; mais il pouvait cependant donner les conseils les meilleurs et les plus exacts sur tout ce qui concernait les autres. Denis, d'un tour d'esprit tout op-

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posé, avait en horreur la moindre innovation en agriculture, et méprisait souverainement les machines inventées pour épargner le travail manuel , regardant comme un fait incontestable que ia main de l'homme est l'instrument le plus parfait qui puisse exister. Ariel , une certaine année, employa toutes ses récoltes en grains pour chercher les moyens de détruire les insectes et les rats ; tandis que son frère Denis sauva la moitié des siennes ■par de simples soins conservateurs. Bref, soit par un motif, soit par un autre, l'un devenait toujours plus riche, et l'autre manquait toujours d'argent.

«Elles n'arriveront pas aujourd'hui,» disait un matin Denis , après avoir passé près de deux heures assis vis-à-vis de son frère aîné , la tète penchée l'unvers l'autre sans proférer un seul mol.

«Elles n'arriveront pas aujourd'hui, «répéta Egbert ; et la conversation resta encore suspendue plus d'une heure.

« Je pense que le temps s'éclaircira avant midi, » reprit Denis en tournant les yeux vers les nuages, qui se divisaient, et laissaient voir un petit espace de ciel bleu.

« Je le pense, » répondit Egbert, et ils jugèrent le sujet épuisé.

Les voyageuses attendues étaient la femme et

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la fille du colonel Vancour : la dernière , ayant fini son éducation, revenait de New-York chez ses parens, sous la conduite de sa mère. Le lecteur ^ voudra bien se rappeler que c'était long-temps avant l'invention des bateaux à vapeur, qu'un paquebot albanais ne se serait jamais hasardé alors h faire voile sans avoir le vent favorable , et achevait rarement sa course sans être arrêté dans les bas-fonds de la rivière. Je me ressouviens moimôme d'être resté, à une époque bien plus récente, sept jours entiers sur l'Hudson à la distance de sept milles d'Albany , dislance qui paraissait si considérable, que personne ne songea à débarquer pour achever la route par terre ; tous attendirent qu'un vent d'est ou une forte pluie les remît à flot, et prirent patience en fumant et en mangeant. Dans le fait, on n'était ni aussi pressé , ni aussi affairé que nous le sommes maintenant. Un homme employait sa vie entière à faire sa fortune ; de nos jours, ils ne peuvent y consacrer un temps aussi long, puisqu'ils ont non-seulement à gagner cette fortune, mais à la dépenser avant de mourir. JNos pères n'auraient certainement pas risqué d'aller avant leur terme dans l'autre monde pour abréger un voyage dans celui-ci.

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Depuis plus de dix jours la jeune personne , sa mère et le vieux nègre Djeck , qui les accompagnait, étaient attendus, et chaque jour le colloque cité plus haut avait lieu entre les deux frères. INous avons oublié de dire que le colonel Vancour n'avait pu escorter lui-même ces dames, parce que, lors du départ de sa femme, il fut nommé commissaire pour traiter avec les c inq nations. Pendant la semaine qui venait de s'écouler, la pluie avait été presque continuelle, et les trois frères commençaient à manifester leur impatience chacun à sa manière ; les deux aînés par de fréquentes émigrations du coin du feu à la fenêtre; le plus jeune en sortant de la maison toutes les cinq minutes dans les intervalles de temps serein, et se plaçant carrément sur ses grosses jambes courtes , pour examiner les mouvemens de la girouette.

Enfin vers le soir le soleil perça les nuages à l'occident, répandit une riche teinte dorée sur l'humide paysage, et changea en autant de diamansles gouttes de pluie arrêtées sur les plantes et sur les feuilles agitées des arbres. Un bon vent de sud s'éleva, et bientôt une flottille de sloops avec leurs blanches voiles parut, naviguant joyeusement sur le fleuve. Les frères sortirent tous pour

tâcher de reconnaître le Dauphin sur lequel devaient être les dames. L'infatigable Ariel descendit sur la chaussée, en face de la maison , cria, fit des signaux , héla chaque bâtiment à mesure qu'il passait, pour demander si le Dauphin arrivait, éclaircissant de temps en temps sa voix par un hé-heni d'habitude, qui finit par eflarouclier une volée de canards réfugiés depuis les dernières pluies dans une baie voisine , où rien n'avait encore troublé leur repos. Cependant un sloop succédait à l'autre sans s'arrêter, et notre Arifel, perdant patience , marchait tu trépignant d'un bout de la chaussée à l'autre; pestani contre h* Dauphin , qu'il nommait le plus détestable des bâliinens, et contre son capitaine , le plus paresseux, le plus lent, le plus slupide des hommes.

« Je le connais bien », disait-il , « je gage ma vie qu'il est maintenant eilgravé.

<« Non, oh, hé ! non ! Dieu nous soit en aide ! le voici , le voici enfin •> ! El il courut avec une telle précipitation au devant du navire , qu'il se heurta violemment contre une borne, et maudit derechef le Dauphin et son capitaine , sans oublier la borne.

Ariel ne s'était point trompé , c'était le Dauphin iui-mème , et peu de minutes après madame

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Vancour et sa fille Catalina étaient reçues au coin du feu de leurs meilleurs amis, avec une de ces émotions muettes mais profondes, que la nature dicte , et que la nature sait comprendre. Tous , excepté Ariel, ne se parlèrent que des yeux. Mais une des particularités les plus remarquables de ce digne célibataire, était sa propension à faire du bruit dans toutes les occasions de joie ou de tristesse ; plus il était ému , plus il était bruyant, et cette propension se montrait jusques dans son sommeil, pendant lequel il avait coutume do ronfler plus fort et surtout plus long temps qu'aucun ronfleur connu. En cet instant il tournait autour de la jeune demoiselle , en criant : <- Hem , hem , comme vous voilà grande : sur mon ame je ne vous aurais pas reconnue, ma nièce ! Vous êtes presque de ma taille, en vérité: » puis il mesurait sa personne ramassée, avec celle de l'élégante Catalina. Enfin quand il eut épuisé toutes les exclamations dont il put s'aviser, il se mit dans un grand fauteuil , et doraiit jusqu'à ce qu'il fut agréablement éveillé par le son des fourchettes et des assiettes que l'on plaçait sur la table. — « Eh bien ! qu'avons-nous à souper? n dit-il , en se levant et en faisant le tour de la tabie, pour prendre connaissance du menu.

« Mais OÙ donc est Sybrandt? » dit madame Vancour. J'espérais le trouver ici pour nous sou- ^ haiter la bienvenue.

«C'est vrai, Denis, «dit Egbert, «qu'est devenu ce garçon ? »

« Je ne sais. »

Ariel fit un de ses éclats de rire provocateurs , €n s'écriant : « Je parie que le pauvre garçon s'est glissé hors de la maison, aussitôt qu'il a su que le Dauphin était en vue. »

Egbert haussa les épaules. Denis dérangea par un mouvement impatient la symétrie d'un plat de céleri , l'orgueil de dame Philis , la souveraine de la cuisine. Ariel fit lin hem retentissant, et madame échangeant avec sa fille quelques regards significatifs, sourit légèrement. Sybrandt ne parut point de toute la soirée; mais on ne dit rien de plus sur ce sujet.

Comme ce jeune homme doit jouer un rôle important dans notre histoin-, nous prendrons cette occasion pour le faire connaître à nos lecteurs.

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