Le collage
E sors de chez les Germondy , un ménage des Batignolles, où, en ma qualité de célibataire, je vais m'inviter à dîner, quand ça me prend. Eh bien, c'est
absolument comme les autres lundis.
Je ne sais pas ce que j'ai ! Je me sens tout chose. Au lieu de me coucher tranquillement, pour être demain de bonne heure à mes affaires, si je m'écoutais, je crois que je ressortir ais, pour faire je ne sais quoi, des bêtises.
Ce n est certainement pas la nourriture, ni les vins fins. Germondj, un ami très sûr et qui ne ferait aucune cérémonie à cause de moi, ne jouit pas d'un bon estomac. Après avoir longtemps abusé de la table, aujourd'hui, par ordre du médecin, il est obligé d'enrayer. Plus d'huîtres ni de trufïés! Plus de mets exotiques, aux saveurs perverses, relevées par des épices incendiaires !
Mais la soupe et le bœuf, un plat
maigre, un rôti substantiel, arrosé d'un bordeaux de propriétaire. On ne prend même pas de café le soir, dans cette maison. Seulement une tasse de thé léger, avec de la crème et des petits fours, vers les onze heures.
Ce n'est pas non plus l'impression des charmes de madame Germondy.
Outre que le mari est pour moi une sorte de frère aîné, auquel, pour rien au monde, je ne voudrais causer du désagrément, je considère cette femme comme la plus foncièrement honnête, la plus inattaquable de toutes les mères de famille. Même autrefois , lorsqu'elle était toute jeune et gaie, du vivant de ses deux amours de babys, je ne m'y serais pas frotté. Encore moins aujour-
d'hui! Aujourd'hui que, dans le vide de la maison sans enfants , madame Germondy, à jamais triste, commence à avoir quelques cheveux blancs. Elle ne songe même pas à les teindre.
Alors qu'est-ce donc? Je ne me sens plus dans ma sérénité ordinaire.
Pourquoi ?
Un autre lundi.
Ce soir, il y a eu un extra : de la langouste! Cet imprudent de Germondy en a repris trois fois. Puis, pour que la débauche fût complète, au sortir de table, on a tapé sur la chartreuse verte. Mon gourmand a été jusqu'à minuit d'une humeur charmante. Il s'est intéressé à moi, à
ma santé, à mes affaires, à mes plaisirs. Et il a lutine un peu sa femme : « ma bichette ^ par ci, «* ma louloute ^ par là ! Ne se gênant pas devant un intime, il a même embrassé madame Germondy sur une paupière, et au bout du nez, et sous la nuque. Tout cela, d'ailleurs, innocemment, sans la moindre intention, je ne dirai pas égrillarde, mais même réellement conjugale. Si bien que moi, pendant ces ébats, tout en ayant l'air de parcourir le journal, je me disais : « Toi ! quand je te regarde manger de la langouste, tu y prends visiblement tant de plaisir, que tu me donnes aussitôt envie d'en manger. Mais quand je te vois caresser ta femme ainsi, en camarade, tu ne me donnes aucune envie
de me marier. ^ Alors, si je ne songe pas au mariage, pourquoi suis-je encore revenu tout bouleversé de la rue des Moines?
A minuit et demi, quand j'ai eu pris congé de madame, lui, Germondy, en robe de chambre et en pantoufles, est venu m'éclairer . Dans l'antichambre, pendant que je mettais mon pardessus, il m'a recommandé de bien me couvrir. " Va! il ne fait pas chaud ! Brrr! » Et il a eu comme un frisson, sans doute à la pensée de la température qu'il lui faudrait endurer, s'il avait à partir à ma place. Dans Tescalier, pendant que je descendais les premières marches, lui, accoudé sur la rampe, son bougeoir à la main, m'a raconté à demi voix, je ne sais plus quoi,
quelque cliose de drôle assurément, puisque, une fois en bas, tout en demandant le cordon, je l'entendais encore rire. Puis, je me suis trouvé dans la rue, seul.
En remontant l'avenue de Clichy, j'ai marché comme une tortue. Sur le même trottoir, un couple, tout sombre, venait au devant de moi à pas comptés. Ce n'étaient que deux gardiens de la paix. Puis, sans que je lui fisse signe, un cocher arrêta son fiacre. « V'ià, bourgeois ! ^ Puis, à l'angle d'une rue, une main de femme, brusquement posée sur mon bras, m'a fait tressauter. Une femme d'au moins cinquante ans, en bonnet noir !
Place Moncey, pourquoi ai-je fait trois ou quatre fois le tour de la sta-
tue, lentement ? Dans ma rue, devant ma porte, pourquoi ai-je attendu un grand moment avant de sonner? La main sur le bouton, je ne me décidais plus. " Qui sait? Si je passais encore une heure à vaguer? Quelle rencontre ferais-je?
Il suffit parfois d'une de ces déterminations indifférentes pour que toute une existence soit bouleversée.
Malheureusement, il ne m'arriverait rien. Je me trouverais un peu plus désorienté au bout d'une heure.
Rentrons. Mais, toujours pas avant que cette voiture tardive, que. j'entends venir, ait passé... ^
Et la voiture passa devant mon nez, au grand galop, bondée d'habituées du skating de la rue Blanche.
Elles braillaient toutes à la fois
comme une cargaison de folles, et elles avaient un monsieur. Alors, je sonnai. Comme mon concierge devait dormir profondément ! Je sonnai encore. Rien ! Au bout d'un grand moment, presque heureux de ce hasard, j'allais m'éloigner sans bruit : on tira tout à coup le cordon. Mes cinq étages gravis, ma porte ouverte, j'ai frotté une allumette et, avant même de chercher mon bougeoir, j'ai regardé s'il n'y aurait pas de lettre glissée sous la porte. Je n'en attendais pas d'ailleurs ; mais, une lettre, c'est encore une émotion :
un peu d'inconnu que l'on flaire à travers l'enveloppe et que l'on soupèse un moment entre ses doigts, avant d'oser faire sauter le cachet.
Eh bien, non ! pas même une lettre !
Et je me suis définitivement trouvé face à face avec moi-même, seul.
Voilà mon mal. Je le connais maintenant: la solitude! Germondy, lui, à cette heure, est couché bien chaudement à côté de son camarade féminin. Moi, je n'ai pas de camarade.
Et cette pièce, où il y a eu du feu tout le jour, me semble glacée. Mon appartement de garçon, quoique gentiment meublé, me paraît vide.
J'ai le frisson, rien qu'à l'idée de me retirer tout à l'heure dans la chambre Tombant de fatigue et de sommeil, je préfère griffonner je ne sais quoi sur ce papier, plutôt que d'aller me mettre au lit.
« Faire une fin «, pourtant ! Me marier! Examinons froidement la question, comme s'il s'agissait d'au-
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trui. D'abord, j'ai trente et quelques années. Plus la fleur, mais la force de Tàge encore ! Et lecoflre est bon ! Mais j'ai souvent mené une vie de bâton de chaise. Enfin, tout bien pesé, il est tard, mais il serait peutêtre encore temps. Donc, il faudrait se hâter. Or, en pareille matière, ** se hâter «, c'est s'exposer à faire une boulette, surtout avant le rétabhssement du divorce.
Maintenant, je n'ai pas de fortune.
Je gagne ma vie dans mon métier, mais tout juste. Avec femme et enfants, même rien qu'avec le surcroit de dépenses amené par la femme, je ne joindrais certainement pas les deux bouts. Donc, il me faudrait épouser une dot. Eh bien, je ne sais pas comment les autres sont bâtis,
mais cette nécessité de soupeser d'avance les écus d'une jeune fille à introduire dans son lit, me répugne, à moi. Si l'argent que peut apporter la demoiselle entre d'abord en considération soyez logiques : ni sa beauté, ni son intelligence, ni son cœur, ni sa raison, ni sa santé, ne comptent plus. Alors, logiques jusqu'au bout, si vous aimez l'argent, épousez tout de suite quelque vieux laideron plusieurs fois millionnaire.
Pour moi, homme sans fortune et très ordinaire, n'étant ni un héros pour m'empêtrer d'une femme sans le sou, ni un Alphonse pour épouser une dot, mon affaire est nette : je mourrai garçon. C'est-à-dire : seul.
Seul? ce n'est qu'une manière de parler. La vérité vraie, c'est qu'en
trente-quatre ans de célibat, sur lesquels vingt au moins de célibat. . .
actif — on est précoce ou on ne l'est pas ! — j'ai connu intimement une raisonnable collection de femmes:
des femmes de toutes les couleurs, des brunes, des blondes, même des rousses, sans compter deux ou trois quarteronnes et une négresse. J'en ai eu de superbes, de passables et d'affreuses. Des grasses et des maigres, des mûres et de très jeunes, des dévergondées et des honnêtes, des huppées et de petits torchons.
Enfin un vrai tas, plusieurs centaines au moins. Je ne les ai pas comptées, malheureusement. Mais, si elles se trouvaient toutes échelonnées dans l'escalier de cette maison, du rez de chaussée à mon
cinquième étage, il y en aurait une jolie grappe sur chaque marche.
Et cela me fait penser que c'est demain le soir de Célina. Allons dormir.
25 novembre.
Célina n'est pas mon idéal.
Une ou deux fois par semaine, qiiand je passe la nuit avec elle, il m arrive de m ennuyer à vingt-cinq francs par tête. La chair une fois satisfaite, je me sens beaucoup plus seul en sa compagnie, que lorsque je me trouve uniquement en face de moi-même.
C'est « une rouge ». Elle a le tort grave d'avoir les cheveux couleur acajou, tandis que moi je n'aime que
les brunes. Je tolère à peine la blonde aux yeux bleus, à la chevelure dorée ou cendrée, ou nuance beurre fin. Elle n'est pas belle, de profil surtout, avec son nez court aux narines échancrées. Encore, si c'était une de ces laideurs originales, piquantes, auxquelles l'on s'habitue parce qu'elles ont du caractère. Hélas non ! Célina est laide avec banalité.
Les yeux n'ont aucune expression.
Son front, étroit, irrégulièrement bombé, révèle l'entêtement d'une intelligence bornée. D'ailleurs, c'est une paysanne lorraine, née dans un hameau, aux environs de Nancy.
Venue à Paris vers l'âge de dix-huit ans, elle en a aujourd'hui vingt-trois.
Eh bien, pendant ces cinq ans de vie parisienne, non-seulement Tin-
fluence de la grande ville a été nulle sur elle, mais la malheureuse a toujours végété dans un rayon de cent mètres autour de cette gare de l'Est, par où elle était débarquée.
Par exemple, ce qu'elle raconte avec complaisance, c'est la façon dont, partie vierge de chez ses parents, absolument vierge, et ayant pris d'abord le compartiment des « dames seules «, elle changea de wagon à Toul, sur l'invitation d'un monsieur qui lui souriait par une portière; puis, un peu après Bar-le- Duc, des importuns étant descendus, elle fut soudain initiée aux joies de l'amour, en train omnibus, sur la banquette dure des troisièmes.
Alors, depuis deux ou trois mois, pourquoi vais-je régulièrement avec
une femme pareille? Oh ! mon Dieu!
ce n'est pas compliqué. Célinaneme coûte rien.
Les soirs où ça me dit, je me rends,versles minuit, dans certiine brasserie, tout près de la gare de l'Est. Huit fois sur dix, je trouve Célina seule. En tout cas, cela me fait une promenade.
Si elle est seule, Célina vient d'elle-même s'asseoir à ma table, et je lui offre h. souper. Son souper consiste invariablement en une choucroute garnie, arrosée de deux ou trois bocks. Avec ma consommation et rétrenne au garçon, ça ne monte pas à cinquante sous. Quelquefois, je paye aussi son souper de la veille.
Chez elle,j'ai déjà mes petites ha-
bitudes. Elle habite une maison neuve, dont la porte, toute luisante, se referme avec un bruit doux. Peu de marches à monter. La chambre, au premier au-dessus de l'entresol, grande et confortablement meublée, n'est pas une chambre d'hôtel. Célina loge en appartement, ainsi que deux autres dames, chez une veuve, propre et d'aspect honnête. Le lit, spacieux, est excellent, autrement moelleux que le mien. Vautré, disparaissant jusqu'aux yeux comme dans de la plume, et affublé d'une chemise de femme que Célina me prête obligeamment pour la nuit, je dors en bienheureux. Mon cœur pleure au fond de moi ses illusions, mais je fais la grasse matinée. Un peu avant midi, la veuve vient elle-même nous
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allumer le feu et prendre mes ordres pour le déjeuner. Deux déjeuners, servis à part, à trois francs par tête, café compris, ce n est pas une affaire. J'y vais donc de mes six francs, quelques sous en plus pour la bonne. La veuve et Célina paraissent contentes. Et je sors avec le chatouillement d être aimé pour moimême.
Une semaine après.
Très grave! Crise financière, à rétat aigu, vient d'éclater entre Célina et la veuve. La malheureuse Lorraine, à qui sa propriétaire réclame dix-neuf cent soixante-sept francs soixante-quinze centimes d'arriéré, s'est réfugiée dans mon
domicile, depuis trois jours consécutifs, avec du linge. Moi, très perplexe, apitoyé d'une part, tremblant de l'autre pour mon indépendance et ma tranquillité. Enfin, tout cela est excessivement grave. Pourvu, au moins, que la veuve ne lui retienne pas le restant de ses affaires !
10 décembre.
La chose est faite! Maintenant, Célina et moi, nous sommes ensemble.
La chose vient d'arriver à la suite d'une descente que Célina a risquée héroïquement chez la veuve, afin de repécher au moins ses lettres et des photographies. Elle est revenue en
larmes, suffoquant de douleur, la respiration lui manquant et tremblant comme la feuille. La veuve s'était jetée sur elle, prête à la griffer et à la mordre, la traitant de voleuse, menaçant de la faire battre par sa bonne et par les autres pensionnaires. Alors, moi, pour consoler Célina, je l'ai prise dans mes bras et l'ai tenue longtemps contre ma poitrine.
— Infortunée Célina ! lui ai-je crié dans un élan de pitié lyrique, tu es ici chez toi désormais ! . . . Sèche tes larmes ! Te voilà dans un port, à l'abri des tourmentes du sort et du baljottage des hommes... Ma petite femme, je te remplacerai peu à peu les frusques que t'a gardées cette mégère.
Et, séance tenante, je l'ai conduite dans un magasin de nouveautés, pour lui acheter une confection de soixante-deux francs. Au retour, dans un bazar, nous nous sommes montés en vaisselle.
Trois jours après.
Notre « lune de miel v ne sera pas longue.
Dès le premier jour, en se réveillant chez moi, « chez nous «, Célina semble effarée comme une bête nouvellement en cage.
— Onze heures ! ma Célina, il faudrait déjeuner !... Entends-tu ? « le Chaudron ", ma femme de ménage, est depuis longtemps arrivée...
Célina ne me répond que par un grognement et se retourne contre le mur. Chez la veuve, à la fin, Célina, en pensionnaire qui s'enfonce, ne déjeunait plus. Timidement, elle ne se levait que pour le dîner, à des six heures du soir. La choucroute qu elle tâchait de se faire offrir vers minuit à la brasserie, remplaçait le repas du matin.
— Voyons, il est midi, Célina !
Le Chaudron, pendant ce temps,
s'impatiente. En donnant des coups de balai dans la cloison, elle crie :
— Monsieur, votre charbon brûle... Moi, je n'ai plus rien à faire!... Si vous ne vous levez pas, je file.
Enfin, j'ai réussi à amener Célina dans la salle à manger, devant le
Chaudron. Ma petite femme, frileuse et à moitié nue, affublée d'un vieux pardessus d'été à moi, en guise de robe de chambre, se met presque dans la cheminée. Elle touche à peine à son beefsteack aux pommes.
Le Chaudron l'impressionne : un vrai barbon celle-ci, quinquagénaire, moustachue, sale de peau et de vêtements, la lèvre inférieure pendante. Moi, pour éviter des froissements, je fais l'aimable entre les deux, et, profitant de ce que le Chaudron est également Lorraine, je les présente l'une à l'autre : " Vous êtes compatriotes ! ^ Célina, mal éveillée, reste froide, mais le Chaudron se montre familier et bienveillant.
Le lendemain pourtant, en retrou-
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vant Célina dans mon lit, la mégère fait la moue, sa lèvre inférieure pend davantage. Le troisième jour, s'apercevant que Célina a un peu nettoyé la cuisine, le Chaudron change encore do tactique. En nous sentant à déjeuner, elle m'accable, moi, de prévenances gênantes. Par exemple, lorsqu'elle apporte les côtelettes, elle me souffle à l'oreille :
" Tenez, monsieur, prenez donc celle-ci. L'autre est bien assez bonne pour elle ! ^ Puis, à un moment où Célina se lève afin d'aller prendre son mouchoir, le Chaudron saute presque sur moi, toute vibrante, pour me dire dans le cou :
— Est-ce qu'elle ne va pas bientôt 7101CS lâcher?... Nous n'avons pas besoin d'elle ici !...
Ce " nous '» me dégoûte, comme un contact imprévu de sa lèvre pendante, comme la menace de quelque accouplement monstrueux. En même temps, dix-huit mois de service à coups de poing se dressent dans ma pensée. Je revois tout : la poussière laissée sur les meubles, et la crasse agglomérée dans les coins, et les toiles d'araignée oubliées au plafond. Danse du panier déguisée, objets cassés ou disparus", vols probables, demandes d'augmentation, insolences tolérées par lassitude, familiarités acceptées par bonhomie, tout me remonte à la fois.
— A la porte. Chaudron ! je vous chasse !
Et, lui jetant dans l'escalier ce qui lui est dû sur son mois, je re-
ferme, soulagé. Puis, je reviens embrasser ma petite femme, qui me tiendra bien propre, elle, qui ne me donnera pas des soins mercenaires .
Hélas ! ma petite femme me reçoit mal. J'attrape un coup de coude dans l'estomac.
Elle tremble et pleure de rage.
Elle en veut ** à cette sale garce ^. Si elle la tenait ! Mais, en attendant, mon estomac me fait mal.
Et puis, c'est qu'elle est affreuse ainsi. Un masque dur lui déforme les traits. Célina me fait peur ! Je sens qu'il s'en faut d'un rien pour que sa fureur se tourne contre moi.
Même soir.
Parbleu, il a fallu que ça crève !
Non- seulement elle est violente, mais je viens de me convaincre qu'elle est bête, bête à couper au couteau.
Nous dînons. Elle a mis le pot-aufeu, un pot-au-feu exquis par exemple, comme le Chaudron ne m'en faisait pas. Je viens de reprendre pour la troisième fois du bouillon.
Soudain, heureux de me sentir là, devant un bon feu, pas seul, en robe de chambre et en pantoufles, le ventre à table, j éprouve le besoin de faire une fumisterie et je me mets h lui dire, la bouche pleine : " Tiens, j'ai assez de toi... Tu me fais de la
mauvaise cuisine : je te déteste ! '»
en m'efforçant de faire passer dans ma voix toute la tendresse caressante d'un jeune premier, entendu l'autre jour à l'Ambigu. Possible que je réussisse mal les imitations d'acteur: soit ! Mais la malheureuse ne se doute même pas que je plaisante. Voilà qu'elle se lève comme une furie, casse volontairement une assiette.
Abasourdi , vexé , riant malgré moi d'un rire nerveux, je me lève et vais droit sur elle, oh ! pour l'embrasser. Elle me repousse brutalement. Je reviens sur elle, les bras grands ouverts : " Pardonne-moi, mon pauvre bébé. Tu ne m'as pas compris, c'était une simple plaisanterie. '» Vlan ! je reçois une gifle.
C'est trop fort, cette fois ! La joue me brûle. Sa gifle, je vais probablement la lui rendre. Je me retourne, mais plus de Célina ! Dans la chambre, où elle s'est sauvée, que faitelle donc, accroupie devant la commode ? Parbleu ! elle sort ses affaires du tiroir que je lui ai donné, elle fait déjà son paquet pour partir.
Partir ? Et où irait-elle à cette heure, sans argent, lorsque moimême, ruiné par nos achats d'installation, je n'en ai plus? Ce n'était pas la peine alors de la protéger contre la veuve, de la recueillir chez moi, d'acheter de la vaisselle et une confection de soixante-deux francs. Je regrette déjà amèrement de m'être jeté dans cette aventure ; je ne puis me résoudre non plus à un dénoue-
ment brusque et bêta. Aussi, le cœur gros, ne ricanant plus, étouffant un sanglot, je m'élance sur elle. Elle a beau se débattre; je l'enlève comme une plume ; je la porte jusque sur le lit. Là, elle se débat toujours et m'égratigne la main.
Mais je la tiens bien, et je l'embrasse quand même, furieusement, et je me mets enfin à pleurer, à pleurer sur elle, davantage encore sur moi. Mes larmes parviennent seules à la calmer. Pleurnichant un peu h son tour, elle m'embrasse longuement.
Enfin, après être allés nous laver les yeux avec de l'eau fraîche, nous nous remettons à dîner.
En mars.
Trois mois ! Voici déjà trois mois que je me suis mis avec une femme!
Eh bien, pendant tout ce temps, j ai vécu malheureux. Notre existence à deux est devenue un enfer.
Cette pauvre Célina a le caractère inégal, ombrageux et difficile.
Quand, par extraordinaire, elle semble de bonne humeur, ce n'est pas tenable! Ses gaîtés de grosse poule turbulente m'étourdissent, me portent sur les nerfs. De mauvaise humeur, au contraire, elle casse tout. Pas de semaine où nous ne soyons obligés de renouveler une grande partie de la vaisselle.
Le peu d'argent que nous avons
s'en VH chez le marchand de porcelaines. Dans les simples mouvements d'impatience, les verres et les assiettes sont brisés en mille morceaux. Ses colères sérieuses s'attaquent à des pièces plus importantes, aux plats, compotiers, carafes, chandeliers, cuvette et pot à eau. Enfin, quand elle entre en fureur, les gros meubles eux-mêmes souffrent. La table se renverse, le lit est écorné, les chaises volent en l'air, les rideaux se déchirent. Je tremble alors pour les tableaux, pour la pendule et pour les glaces.
Même, cette stupide et ruineuse manie de passer sa rage sur les choses inanimées commence à me gagner. Moi, le plus débonnaire des hommes jusqu'ici, et qui ai toujours
eu beaucoup de soin de mes affaires, l'autre soir, au moment où Célina venait de me verser du thé dans une tasse de mon service japonais, je ne sais ce qui ma pris ! Poussé à bout, à la suite de quelque idiote querelle d'Allemand, j'ai tout jeté dans le feu : thé, tasse et théière.
Quoi d'étonnant, d'ailleurs, que nous soyons perpétuellement en bisbille! Nous ne venons de la même province, ni n'appartenons à la même condition sociale ; de race, de tempérament, d'éducation, nous différons; nous n'avons ni les mêmes idées, ni les mêmes habitudes, ni les mêmes goûts.
Nous ne nous entendons d'abord pas en cuisine. J'aime le rôti cuit à point, lorsqu'il commence à rendre
le sang; madame avale la viande crue. J adore le laitage, les œufs, la volaille, la pâtisserie et les beaux fruits bien mûrs; je me tiens autant que possible dans une gamme d'alimentation douce. Madame, elle, se ruine l'estomac avec de la moutarde et du vinaigre, rafiole de crudités, ne vivrait que de radis, de cornichons et de salades. Et il en est de tout comme de la cuisine.
Elle ne se coiffe ni ne s'habille comme je le voudrais. A tort ou à raison, je prétends avoir des goûts distingués; elle, malgré le milieu où je l'ai ramassée, m'apparaît une bourgeoise, une atroce bourgeoise.
Bouffie de vanité, féroce d'amourpropre, entêtée comme une mule,
elle ne songe qu'à " paraître chic ^ ; mais, ce qui lui semble " chic ", me déconcerte et me i-évolte. Susceptible à l'excès avec cela, dénuée d'indulgence, tranchant sur tout, portée à supposer des absurdités chez autrui, me suspectant aussi bien moi, que mes intimes, que le cercle entier de mes relations, jalousant les femmes. Enfin, elle manque de culture intellectuelle, elle sait à peine lire et écrire. Orthographe, pitoyable. Histoire, géographie : néant! En arithmétique, elle a entendu parler des quatre règles, mais avoue les avoir oubliées. Telle est Célina. Je commence à la connaître. Eh bien, qui le croirait? elle et moi, l'autre matin, en prenant notre café, la cigarette
aux lèvres, nous avons eu une discussion politique.
Oui ! une longue et acharnée discussion médico-moralo-socialo-politique, et à l'occasion de Louise- Michel encore, dont le nom se trouvait dans un journal que je lisais à Célina ! Moi, qui ne vote jamais par indiff'érence, et qui vendrais mes droits politiques pour une boîte de cigares bien secs, Célina a fini par me mettre en colère. Nous nous sommes sottement égosillés pendant une heure. A la fin, elle m'a cassé un sucrier.
10 avril.
Du matin au soir, et du soir au
matiD, avoir cette femme à son côté ! Au moins, si j'exerçais une de ces professions qui obligent à passer la journée loin de chez soi. Hélas !
sans cesse à la maison, cloué devant ma table de travail, obligé, par la nature de mes occupations, de m absorber pendant des heures en oubliant le monde extérieur, j ai Célina derrière moi. Au moment où je crois entnn'oir la solution des problèmes les plus (complexes et les plus délicats, elle m'adresse la parole. Que je m'enferme dans mon cabinet, elle viendra gratter à la porte.
Même, si j'obtiens qu'elle s'abstiendra de frapper, elle se livrera dans la pièce voisine à quelque occupation bruyante, fera rouler les fauteuils, trembler le parquet, battre
les portes, ou se mettra à chanter pendant des heures. On dirait qu'elle tient à ne point se laisser oublier.
J'ai vieilli de dix ans. Je finirai par tomber malade. Suis-je pris d'un besoin de solitude, d'une envie de ne plus sentir cette femme sur mon dos, il me faut motiver mes sorties. Une fois dehors, seul enfin, après quelques suaves bouffées d'air libre, voici que la perspective de rentrer empoisonne mon plaisir. De quel front dur va-t-elle m'accueillir au retour ? Un regard soupçonneux me fouillera des pieds à la tête et m'interrogera tacitement : '• Il est peut-être allé voir des femmes. ^
Je lui suis au contraire trop fidèle.
Si une occasion se présentait, j'au-
rais joliment tort de me gêner.
D'ailleurs, à cause d'elle, je suis devenu peu difficile en femmes. Des laiderons crottés que, jadis, je n'eusse pas même regardés, me semblent désirables. Tandis qu'à côté de Célina, les sens restent émoussés par l'habitude, l'appétit n'est plus. Quand je la prends encore dans mes bras, j'ai beau l'étreindre désespérément; le souvenir de ce qu'elle m'a fait souffrir me paralyse. Une froideur involontaire, sans être de l'impuissance effective, a, d'elle à moi, supprimé le plaisir.
Et je m'endors enfin, à l'étroit dans notre lit, mal à l'aise. Déplorable coucheuse, Célina se tient en chien de fusil. Je me réveille les épaules découvertes, glacées, mais les reins
en sueur, tout endolori par le poids de son corps.
Il avril.
Que peut bien être devenu " le Chaudron ? « Je ne l'ai jamais rencontré.
Ce n était pas une perfection, loin de là ! Elle m'achetait des côtelettes de brebis. Lui adressais-je quelque observation, sa lèvre inférieure pendait, pendait. Mais, pas mauvaise femme en somme, elle me faisait rire, en me racontant un tas d'histoires sur ses autres patrons.
12 avril.
Dimanche dernier, vers minuit et
demi, nous rentrions par fa rue Chaptal, Célina et moi.
Depuis l'église Notre-Dame-de- Lorette, Célina m'a lâché le bras.
Elle me boude. Voici deux jours qu elle ne fait que ca, bouder. D'ailleurs, il y a des circonstances atténuantes : ses yeux sont significativement cernés.
Soudain, en passant contre une maison en reconstruction, à travers les planches de la palissade, nous entendons un miaulement faible.
Moi, je n'y prends garde, mais Célina s'arrête. Célina aime au moins les animaux. Un tout petit chat, quelque orphelin abandonné, errait parmi les pierres de taille du chantier, la queue en l'air, au clair de lune.
Célina, toute remuée, passe son bras entre les planches.
— Mon minet, mon mignon chéri !
Le minet se laisse prendre. Célina
saute de joie.
— Le voilà, mon amour d'amour ! . . .
Tout noir, avec des taches blanches !
Vois, comme il est mignon et doux. . .
Il me prend peut-être pour sa mère. . .
Et de lui embrasser le museau, les oreilles, les pattes, puis de me dire, sur un ton de supplication caressante :
— Si tu voulais?... Laisse-moi l'emporter. . .
Parbleu, je veux toujours, moi, lorsqu'on me demande une chose ainsi! Surpris et charmé, j'embrasse même Célina en pleine rue.
— Embrasse-le aussi, lui !
Une fois chez nous, après lui avoir donné à manger et à boire, Célina frotte de beurre ses pattes.
Le petit chat se lèche avec ardeur.
Je ris.
. — Tu ne sais pas ? me dit gravement Célina, c'est pour qu il ne s'en aille plus?... Ça se pratiquait chez mes parents, à la ferme... Va î maintenant, on pourrait tenir la porte grande ouverte...
Depuis que '^ Momiche " est installé chez nous, Célina ne me casse plus la vaisselle. Occupée de son chat du matin au soir, le cajolant, lui parlant comme à une personne, elle me laisse travailler.
Momiche n'est pas propre, et fait un peu partout, excepté dans le plat rempli de cendres qu'on a installé
pour lui à la cuisine. Tout l'appartement " sent le chat. »» Je recommande à Célina de corriger ce sans-gène; elle a l'air de m'écouter, mais se contente de nettoyer les ordures, en grondant le coupable, pour la forme. Elle ne veut pas en venir aux voies de fait, et me défend moi-même d'agir.
Momiclie s'est-il assis sur le bas de sa robe, elle ne se lèvera pas, de peur de déranger Momiclie. Le gredin comprend qu'elle est indulgente et faible, compte là-dessus, devient un vrai tyran : j'aime mieux ça !
La nuit, Momiche, frileux, neveut absolument pas coucher sur le lit, à nos pieds ; il ne se tient tranquille que lorsqu'on l'a laissé so blottir sous les draps, entre nous deux.
Moi. je ne trouve pas cela bien propre. " Célina, il a des puces ! »
Mais Célina me ferme la bouche, avec un baiser. Puis, au lieu de s'endormir comme autrefois, en chien de fusil, elle s'allonge au fond, le long du mur.
Enfin, depuis que nous sommes trois, Célina a beaucoup gagné. Le boulet que je me suis mis au pied est moins lourd. Elle a une occupation, " un enfant. ^ On dirait qu'en mettant du beurre aux pattes du jeune animal, il lui en est resté quelque chose, une douceur dans le caractère.
Le surlendemain.
Bonsoir, notre chat '.Pendant que
la blanchisseuse comptait le linge avec Célina, Àlomiche aura trouvé la porte entrebâillée. Malgré les bons traitements, l'ingrat s'est sauvé.
Malgré le beurre !
— Eh bien, il est joli ton moyen !
ai-je l'imprudence de dire à Célina.
Vous saviez vous y prendre, à la ferme... Maintenant, peut-être que le beurre de Paris ne vaut pas celui de chez vous.
Je suis bête de taire de l'esprit I Célina n'a pas l'air en traiji de rire. KUe me Jette à la figure le livre du blanchissage, et part en courant, nue tète, à la recherche de son chat.
— Momiche !... Momiche !...
clame-t-elle avec désespoir en dégringolant nos cinq étages.
Ses " Momiche " s'enfoncent dans la profondeur de la maison, puis ne m arrivent plus. Et me voilà en tète-à-tête avec la blanchisseuse, une gamine qui ne paraît pas quinze ans, au visage de papier mâché, aux yeux meurtris. Tout en roulant le linge sale dans un de mes draps, accroupie, elle me regarde en-dessous.
— C'est, je crois, la première fois que vous venez ?
— Oui, m'sieu ; je suis nouvelle chez ma patronne.
— Ouvrière ? apprentie ?
— Oh! ouvrière, m'sieu... répondelle, en se mettant debout, mais sans cesser de me tourner le dos.
Et elle ajoute qu'elle a seize ans et demi, bientôt dix-sept. On ne le
dirait pas ! Mal retenue par quatre épingles dorées, sa résille blonde laisse échapper des cheveux cendrés, peu épais, une simple ^ queue de rat. ^ Je lui demande son nom.
— Flore, m'sieu.
J'ai envie de la faire parler encore; mais que lui demander? Pendant qu'elle introduit dans le panier son paquet de linge, le tortillement de son échine de chèvre, maigre et souple, me préoccupe. Puis, il ne me reste qu'à la payer. Je regarde le livre ; c'est sept francs vingt-cinq.
Je mets huit francs dans sa petite main brûlante, que je garde un moment dans la mienne.
— Les quinze sous sont pour vous!
Flore, sans me dire merci, me
regarde une seconde en face, allu-
niée. Puis, détournant aussitôt la tête, elle ne s'en va pas. Son panier à terre, une main sur la porte ouverte, elle reste là, très près de moi, tendant le cou, considérant avec attention une eau-forte pendue au mur. Que peut-elle y comprendre, aux Petits cavaliers de Velasquez, parManet? Que semble-t-elle attendre ? Tout à coup, sans me dire bonjour, elle détale, ayant reconnu avant moi le pas de Célina dans l'escalier.
Sans bruit, j'ai refermé derrière Flore. Un violent coup de poing ébranle la porte. J'ouvre. Célina rentre, les yeux pleins de larmes.
Je comprends que Momiche n'est pas retrouvé. Elle aura en vain battu le quartier . Son désespoir me fait mal. Je voudrais la consoler.
— C'est un malheur, ma pauvre Célina... Que veux- tu? Ça arrive tous les jours... Et tu t'es fatiguée?
Tu auras voulu courir jusqu'à la rueChaptal !
Pas un mot de réponse, pas un geste. Comme je connais ma Célina, je m'attends à quelque chose de terrible. Ses plus violents emportements commencent ainsi, par la surdité volontaire, par le mutisme.
Mais je ne résiste pas à l'envie de l'embrasser; je m'avance, d'ailleurs avec précaution. Alors, elle éclate:
— Lâche ! voyou ! salop !
Cloué sur place, je lui dis doucement d'un ton de reproche :
— Qu'est-ce qu'il te prend, ma pauvre chérie ?... Nous avons donc un gros chagrin...
— Pignouf !
Et, sans que je m'y attende, car elle n'a jamais fait cela, Célina me lance un coup de pied. Son pied a beau n'être chaussé que de pantoufles: il m'atteint à un endroit extrêmement sensible et me fait un mal atroce.
Je suis tout pâlfe. Je me traîne jusqu'à la toilette, où tout en me bassinant l'endroit avec de l'eau fraîche, afin d'éviter quelque suite fâcheuse, je m'aperçois que je cherche encore le motif de la fureur de Célina. A-t-elle entendu quelque chose en remontant l'escalier? Flore lui aurait-elle parlé des quinze sous?
Je ne suis rassuré qu'à la fin, lorsque Célina vient me retrouver et m'accable de nouvelles injures. Af-
folée par la disparition de son chat, la sotte s'imagine que je lai fait s'évader, et ne veut pas admettre un instant que Momiche a pu prendre tout seul la poudre d'escampette.
2 septembre.
Encore quatre mois d'écoulés! La vie d'enter continue.
Nos deux existences cheminent côte à côte, avec des heurts imprévus , des froissements éternels.
Entre les crises, reviennent des périodes d'accalmie, dues à une double fatigue réciproque. Nous ressemblons alors à deux malades, qui, au milieu de souffrances plus sourdes, gardent l'angoisse des tortures pro-
chaînes. Jamais d'éclaircie définitive.
Rarement un de ces rayons de soseil fugitifs, comme celui qui s'était insinué chez nous à la suite de Momiche. Chaque fois, d'ailleurs, ces moments de répit sont payés cher.
Célina se montre ensuite plus tyrannique et plus irritable, comme si elle avait à rattraper le temps perdu.
Je reconnais que j'ai mes torts.
Souvent malgré moi, parfois sciemment, pour ne pas me contraindre ou pour me livrer sur elle à quelque expérience, je la consterne et je la blesse. Elle me le rend bien ! Il faut être juste : malgré les tortures qu'elle m'inflige à son tour, Célina n'est point un monstre. Il faut même lui reconnaître des mérites. D'abord, elle ne ment jamais. Malgré son
passé déplorable, j'ai la certitude qu'elle m'est absolument fidèle. Dans l'atmosphère plus saine et plus intelligente où je la fais vivre, elle gagne tous les jours. Oui! c'est une femme comme les autres. Son manque d'éducation première ne peut lui être imputé. Elle a sans doute le caractère ombrageux ; chez elle, qui a poussé aux champs, parmi les dindons et les vaches, le cœur se présente d'abord enveloppé d'une première écorce rugueuse : mais, sous l'écorce, rien n'est mauvais. En ses moments de santé et de lucidité, elle montre un fond d'honnêteté native. Je ne me crois pas un être bien méchant : pourtant, elle vaut mieux que moi.
Elle m'aime à sa manière.
Jeudi, 4 septembre.
Flore sort d'ici. Tous les jeudis régulièrement, vers une heure.
Flore continue de nous apporter le linge. Décidément, cette gamine aux candides yeux battus, cette fleur pauvre de trottoir parisien, exhale un parfum de vice précoce.
Célina étant toujours présente, je ne parle pas à Flore, mais je la regarde à la dérobée. Je cherche à me trouver sur son passage, comme par hasard. Puis, c'est toujours moi qui lui paye les notes de blanchissage, et je m'amuse à lui glisser quelques sous d'étrenne secrète. La gredine comprend. Pas un muscle de son visage pâlot ne bouge.
Elle referme tout de suite la main.
5 septembre.
Rue de Rivoli, aujourd'hui, pendant une averse, j'ai rencontré Germondy, comme moi réfugié sous les arcades.
Mon premier mouvement est de l'éviter. Lui, m'a reconnu, fend la foule et vient à moi.
— Vous n'êtes donc pas mort!...
On ne vous a plus vu depuis des mois, malheureux! La rue des Moines vous fait peur?...
Je balbutie en invoquant de pauvres prétextes . Ce qui me fait peur, c'est d'entrer dans certaines explications, comme ça, à brûle-pourpoint, et au milieu de la bousculade de passants mouillés . Ah ! si nous étions installés l'un en face de l'au-
tre, commodément, dans un bon café calme, peu fréquenté ! Comme je saisirais l'occasion de me déboutonner une fois pour toutes, de découvrir enfin ma plaie à un excellent garçon que j'aime, plus âgé que moi, plus sérieux peut-être, en tout cas mieux assis dans la vie ! Germondy compatirait sans doute à mes embarras, me donnerait quelque conseil. Je lui offre donc un madère.
— Oh! impossible, mon brave... Voyez ! l'averse s'achève...
Il est pressé ! A Paris depuis deux jours, pour ses affaires, il repart le soir même, afin d'aller rejoindre sa femme, en villégiature à Cabour, comme tous les étés. Ici, par politesse, je me vois obligé de lui demander, d'une voix distraite, des
nouvelles de sa femme. Oh ! elle va mieux ! L air de la mer lui est toujours favorable! Puis, il me donne un tas de détails : •* Nous ne nous sommes presque pas baignés... La plage est même peu fréquentée...
Des vents de l'ouest insupportables... « En attendant, un temps précieux s'écoule. Il ne pleut plus.
Un rayon de soleil couchant perce les nuages, prend en enfilade les arcades. Au moment où je vais aborder enfin un sujet, dont, malgré notre intimité, je n'ose parler sans une espèce de honte, Germondy arrête un fiacre vide et monte.
— Où voulez-vous que je vous mette ?... Du côté de la Madeleine ?
L'idée de sentir mon cri de souf-
france coupé par les cahots de la voiture, ne me tente pas.
— Merci. Je vais à la Bastille, moi!
Et, nous nous sommes séparés.
Même jour.
En y réfléchissant, malgré les poignées de mains et les protestations cordiales, je trouve que Germondy, dans cette rencontre, s'est montré froid. Il ne m'a plus invité, comme les années précédentes, àaller passer quelques jours dans leur villa au bord de la mer. D'ailleurs, je n'y aurais quand même point mis les pieds. Lorsqu'on vit avec une femme, il est impossible de con-
server dans leur intégrité ses anciennes relations. Peu à peu un cercle d'abandon et d'isolement se creuse autour de vous. Parents, amis intimes, instinctivement, ou par discrétion, ou par égoïste indifférence, vous tiennent à l'écart.
6 septembre.
Avec ça, mes affaires vont mal.
Je ne gagne pas davantage et mes dépenses se trouvent triplées. Je m'endette. Pour avoir acheté coup sur coup deux robes à Célina, je ne me suis pas trouvé en mesure de payer un billet souscrit à mon tailleur. Vers les fins de mois, je n'ai plus la ressource économique
de dîner fréquemment en ville :
maintenant il faut que la marmite bouille tous les jours. Et Célina, par là-dessus, qui me fait des peurs, en se croyant à chaque instant enceinte.
Ce n'est jamais vrai, heureusement.
N'importe ! j'ai les charges du mariage, avec quelques autres soucis.
Une nuit.
J'ai voulu veiller, ici, dans mon cabinet. J'ai prétexté une besogne pressante. Après s'être fait énormément prier, elle a fini par se mettre au lit. J'espère qu'elle dort. Il faut pourtant que je me méfie. Elle serait capable d'arriver sur la pointe du pied. Pauvre Célina! si tu savais ce
qui se passe en moi, à quoi je rêve!
L'an dernier, à cette époque, encore mon maître, je me rendais le soir dans une brasserie, près la gare de l'Est. Parfois, à travers la glace ternie de buée, je la trouvais attablée avec des messieurs, rieuse, faisant la folle. Alors, bête que j'étais et n'ayant sur elle aucune intention sérieuse, je n'entrais pas :
ça me faisait quelque chose ! Puis, certains soirs, elle était seule à une table, devant un bock à moitié bu, l'air malheureux et délaissé. Ces soirs-là, au contraire, souffrant pour elle de son abandon, devinant des angoisses secrètes, je lui parlais presque contraint et forcé, par charité, et j'eusse préféré la trouver en
joyeuse société. Eh bien, aujourdhui, un an après, aussi peu fixé sur mes véritables sentiments, je me ronge dans l'incertitude.
Je rêve de lâcher Célina, de recouvrer ma liberté, de me morfondre à nouveau dans la mélancolie de la solitude. Je saigne de ne pouvoir me jeter tête baissée dans des sensations nouvelles. Mais je n'ai pas la force de trancher moi-même ce lien qui me fait saigner. Si je n'aime pas assez Célina pour me résigner à passer ma vie avec elle, je l'aime trop pour avoir le courage de la rupture; je voudrais que l'idée de me quitter lui vînt, à elle la première.
D'ailleurs, je ne m'illusionne point sur mon compte. Je sais ce qui se
trouve au fond de mes tergiversations. Parbleu ! s'il n'y avait qu'à poser le doigt sur un bouton électrique, pour que tout fût consommé, je me déciderais immédiatement.
Hélas! la réalité se passe autrement! Il y aurait des secousses, des tiraillements, des cris, des attaques de nerfs. Enfin, un drame : un inconnu de scènes violentes, d'actes forcenés, d'explications douloureuses, toutes choses dont la menace me consterne et me rend faible. Voici déjà longtemps, au milieu d'une de ses colères, je ne sais à propos de quoi, elle me disait : « ... Je m'en irai! Mais je veux qu'il te reste des souvenirs de mon passage. Je briserai, brûlerai, crèverai tout! Je laisserai chez toi un cimetière. »
Elle le ferait. Ce n'est pas que je sois avare, que je tienne par trop à mes vieilleries. Je me sens prêt à un sacrifice. Je lui abandonnerais mon mobilier, le lit et sa literie, les fauteuils, la pendule et la glace, et la salle à manger, la batterie de cuisine, le linge de maison, tout enfin, à l'exception de mon cabinet.
Ici seulement, où j'ai passé les meilleurs moments de ma vie, mes heures les plus dignes, les plus utiles, — les plus anxieuses parfois, mais de cette anxiété du travail, saine et parfois féconde, — ici, je suis tellement accoutumé aux moindres objets, qu'ils me semblent faire tous partie intégrante de moi-même. Je ne parle pas seulement de mes quelques toiles données par des amis, ni
de mes livres. Ce serait une mort pour moi si une main osait s'abattre sur ce bureau, se vengeait sur mes travaux commencés, ou détruisait un seul de mes papiers, le plus insignifiant en apparence.
Mon Dieu! que n ai-je de l'argent!
L'argent simplifierait tout. Il me deviendrait facile de me garantir contre les éventualités rageuses d'une tempête. Il n'y aurait même pas de tempête. Je lui meublerais quelque autre appartement dont je ferais une bonbonnière, ou je louerais à son intention quelque petite maison aux environs de Paris. Une fois installée là, ayant un chez soi, Célina s'accoutumerait à me voir de loin en loin ; puis nous nous séparerions un jour, sans secousse, à
l'amiable. Peut-être resterais-je son ami! Au lieu de cela, je redoute des abominations prochaines. Pauvre, j'en arrive à rêver des choses folles, oui! des moyens de théâtre, des lâchetés et des traîtrises. Un ami, par exemple, qui la séduirait, par dévouement pour moi, afin qu'ensuite je les surprisse tous deux en flagrant délit...
Encore un lundi.
Comme il y a quinze mois, je sors de chez les Germondy, où je recommence à m'inviter à dîner.
Mon meilleur ami ne se porte pas mal. Nous avons mangé du bar exquis, très frais, expédié directement de l'Océan, avec des riz de
veau au jus et du faisan truffé. Pendant le repos, Mme Germondy ma semblé une femme nouvelle, heureuse de quelque grande joie, rajeunie. Enfin, au salon, lui m'a donné Texplication : « Une nouvelle, mon brave ! Préparez- vous à être parrain avant six mois! ♦» Et Mme Germondy est devenue toute rouge. Autant que j'ai pu, je me suis associé à leur bonheur, en reprenant parfois du kummel russe. Puis, je me suis trouvé dans la rue, seul. En remontant à petits pas l'avenue de Clichy , tout à coup, au milieu de mes réflexions, j'ai tressailli. Un contact désagréable ! Celui de la vieille femme, en bonnetnoir, qui vous pose une main sur l'épaule ! Mais j'ai ressenti bien autre chose, en me
revoyant ici, dans mon appartement de garçon, vide de Célina. Depuis deux semaines que c'est fini, chaque soir , à l'heure où je rentre , j'éprouve le même serrement de cœur.
Moi qui avais la naïveté de calculer une rupture, de redouter ceci, de vouloir éviter cela! commue si c'était quelque chose que nos prévisions! comme si la réalité ne déjouait pas les calculs et les pruden ces! Quand l'heure a sonné, notre liaison s'est dissoute d'elle-même, comme une pincée de gomme jetée dans de l'eau froide. Même aucun des accidents contre lesquels je voulais me garer, ne s'est produit.
Comme nous nous étions mis ensemble, nous nous sommes trouvés
un jour détachés l'un de l'autre:
sans savoir.
Le concours préliminaire de certains menus faits avait sans doute préparé la catastrophe. Une absence de quelques jours, que je n'ai pu éviter de faire, aura habitué Célina à ne plus me voir sans cesse. Pendant ces jours-là, des parlottes le soir chez la concierge, une intimité subite avec certaines locataires, d'autres causes encore, ont dû troubler la pauvre Célina. Sa tète aura travaillé. Sans compter qu'une fois, en allant à son marché, elle s'est, je l'ai su, trouvée nez à nez avec la veuve. La veuve, redevenue accommodante et doucereuse, — je vois ça d'ici — aura longuement parlementé avec elle. Mais
tout cela aurait pu se réparer. C'est encore moi le plus coupable. Le seul coupable ! Moi, qui rêvais machiavéliquement de la surprendre en quelque flagrant délit, je me suis stupidement laissé pincer avec Flore.
Oh ! cet avorton de Flore ! Quand j'y pense! L'autre matin, il y aura quinze jours mercredi, je m'étais levé de très bonne heure, afin de donner un coup de collier pendant le sommeil do Célina. Même, étant allés au théâtre la veille, nous nous étions couchés tard ; connaissant ma Célina, qui aime à dormir la gras^se matinée, je me voyais trois ou quatre heures de bon travail assuré. Assis à peine à mon bureau, je venais de prendre la plume ; mes soucis et mes
chagrins complètement oubliés , j'étais déjà plein d'espoir, me sentant ce matin-là une grande lucidité d'esprit, lorsque soudain j'entends qu'on monte l'escalier. On arrive à la porte. Puis, rien; je crois m'être trompé. Puis, au lieu de sonner, on frappe. On gratte plutôt: oui, un discret et timide frottement, celui d'un doigt familier. Redoutant un coup de sonnette qui réveillerait Célina, je m'empresse d'ouvrir, croyant voir le porteur d'eau. Non! c'est Flore !
Elle apporte une serviette oubliée la veille en nous rendant le linge, oubliée peut-être exprès. Posant sonpanier àterreau milieu de l'antichambre, elle me remet la serviette.
Puis elle ne s'en va pas. "Vous êtes
bien gentille ! " lui dis-jeen souriant. Et je cherche dans mes poches ; le hasard veut que je n'aie pas un sou sur moi Je me permets alors une familiarité, je veux lui prendre la main. Mais elle recule d'un pas vers la fenêtre, en jetant un regard eifrayé sur la porte, restée grande ouverte, par où l'on pourrait, en eiFet, nous voir de l'escalier. Alors, curieux de savoir si j'ai deviné sa pensée, je ferme doucement cette porte, puis je viens lui reprendre la main. Cette fois, elle ne se dégage pas. Sans rougeur à la joue, sans tremblement involontaire, de l'air le plus naturel, elle reste là, tout contre moi, paraissant s'y trouver bien. Invinciblement attiré, je m'avance encore ; déjà, à travers le
mince corsage d'indienne, mouillé de Tégouttement du linge au lavoir, je sens son cœur, son petit cœur, battre régulier comme un tic tac de montre ; et sa résille blonde, aux quatre épingles dorées, m'arrive au visage, laissant passer de ses cheveux cendrés qui me chatouillent les lèvres. Je commence à perdre la tête. Que doit-il se passer dans la sienne ? Attend-elle quelque chose ? Est-ce une innocente, un instinctif désir qui s'ignore? ou une lymphatique et molle nature, résignée à subir? ou, encore, quelque précoce rouée, insensible mais prête à tout? Ses clairs yeux bleus, cernés d'un grand cercle, ne m'apprennent rien. Le papier gris de l'antichambre, tout uni, sans eau-
forte de Manet, semble l'absorber.
Puis, tournant le cou du côté de la fenêtre, elle considère le toit ardoisé de la maison d'en face. Moi, l'éfléchissant aux conséquences, pensant à Célina qui n'est pas loin, je me retire un peu. Pourtant, j'ai peine à me résigner au regret éternel de l'occasion manquée. L'envie est forte, j'effleure sa joue pâle. Voilà, soudain, qu'avec un abandon adorable, sa petite tête se laisse aller, et je la sens, là, toute tiède, peser dans le creux de ma main. Alors, c'est fini ! je ne lutte plus ! je ne pense plus! j'ignore où je suis et ce que je fais. J'ai pourtant conscience que le frêle corps de Flore est dans mes bras, qu'elle s'abandonne. Puis, une porte franchie, je nous vois
tous les deux dans la cuisine, abattus sur la table, mêlés Tun à l'autre, ne faisant qu'un. Et cela dure jusqu'à une sorte de commotion électrique :
la porte brusquement ouverte me bat les talons et Célina nous voit.
— Cochons ! Ne vous dérangez pas...
Elle voulait balbutier autre chose, mais sa voix s'étranglait. Une seconde d'angoisse inexprimable.
Puis, elle, si emportée d'habitude, si peu maîtresse du premier mouvement, comment a-t-elle fait pour ne pas se jeter sur moi, pour se retirer silencieuse et digne ?
Le soir, nous avons encore dîné ensemble comme d'habitude, l'un en face de l'autre, chacun enfoncé dans nos pensées, nous passant le
pain et nous versant à boire, mais gardant le silence désolé de ceux qui n'ont plus rien à se dire. Nous mangions pourtant dans notre chambre, sur la petite table que, Célina et moi, nous placions souvent tout contre la cheminée. Moi, n'ayant pu rien prendre à midi, j'avais faim ! J'ai fait honneur plusieurs fois à l'excellent pot-au-feu, hélas ! le dernier. Puis, un reste de gâteau de riz avalé, le café bu et la nappe enlevée, Célina s'est tiré silencieusement les cartes. Je fumais mon cigare, en la regardant. Pourquoi cette malencontreuse dame de carreau sortait-elle tout le temps, " une blonde ! « Flore, n'est-ce pas ? Et je cherchais à lire dans le regard de celle qui interrogeait l'avenir ou le
passé. Son front étroit, bombé avec entêtement, restait impénétrable.
Un moment, tout en étudiant religieusement ses cartes, distribuées en cinq paquets : « Pour ma maison — Peur moi-même — Ce que f attends — Ma surprise — Ma consolation, ^ elle s'est mis à fredonner un air. Même, sa dernière réussite achevée, nous avons fait notre partie d'écarté quotidienne. Cela a produit comme une détente. Un sourire, court, lui est revenu sur les lèvres, et elle s'est oubliée jusqu'à me tutoyer : " Ne tourne pas le roi ! » t* Ne va pas te marquer la vole ! »♦ Alors, j'ai été sur le point de lui demander pardon. Le cœur gonflé, prêt à me mettre à ses genoux, je me levais : un regard qu'elle m'a
lancé, m'a cloué sur place. Bien m'en aura pris ! Un couteau de table traînait sur la cheminée, à sa portée. Nous avons pourtant dormi encore l'un à côté de l'autre, toute la nuit, profondément. Puis, le lendemain, au retour d'une course matinale, d'où je rapportais une bague et un bouquet pour notre réconciliation, je n'ai plus trouvé Célina.
Trois heures et demie du matin.
J'ai tressailli. Un pas de femme dans l'escalier ! Puis, rien! un bruit de clefs. Ce n'était que la locataire du quatrième, qui rentre tard.
Le bouquet, vite flétri, n'a duré que la semaine ; je l'ai jeté. La bague
est ici. blottie dans le coton de la petite boîte ; mes yeux se sont mouillés, à la vue du myosotis en turquoises, qui attendra.
J'ai d'abord cru que Célina reviendrait d'elle-même. Puis, ayant su qu'elle était retournée chez la veuve, je me suis fait violence pour ne pas aller la relancer. Puis, comprenant que c'était bien fini, cessant d'espérer, j'ai repris une femme de ménage. Vers dix heures, demain matin, des coups de balai dans la cloison vont me réveiller, et j'entendrai une voix :
— Monsieur, votre charbon brûle. . . votre côtelette aussi ! . . Moi, si vous ne vous levez pas, je file!..
Ce sera le Chaudron.
u commencement d'avril, il a fait quelques soirées magnifiques. Par une lune pleine, toute ronde, suspendue dans la direction du Champ de Mars, comme un superbe louis d'or, les Champs-Elysées, vraiment dignes de leur nom, semblaient un lieu de
délices surnaturelles. Devant les cafés-concerts, qui n'avaient pas fait leur réouverture, des promeneurs attardés respiraient avec émotion les effluves du renouveau. Soudain, à l'entrée de " l'Allée des Veuves, « un fiacre, contenant une femme seule, s'arrêta. Le fiacre était payé.
La femme se contenta de refermer bruyamment la portière et s'éloigna, non sans avoir adressé au cocher un familier signe de tête.
— Eh bien ! dit celui-ci du haut de son siège, il n'y a qu'à la regarder se carapatter. . . Mince ! elle vous a une jolie cuite, la particulière !
Il y avait de ça. Hortense ne faisait pas positivement des festons en marchant; mais, de la façon dont elle filait sous les beaux arbres,
yeux allumés, frimousse au vent, chignon de travers, on devinait quelque chose de pas ordinaire.
Ce n'était pas tant ce qu elle avait bu là-bas, tantôt, à la Vacherie, lorsque la voiture avait fait halte.
Non ! s'il lui prenait à présent des envies de crier, de sauter, de se rouler sur le gazon ras des pelouses, c'était du contentement, plutôt encore qu'un plumet en règle. Cette fille venait d'avoir de la chance.
Dès huit heures et demie, à peine au sortir de table, en arrivant dans la grande allée, elle avait fait une bonne rencontre. Au nez des camarades jalouses, un étranger très sérieux, à lunettes d'argent, l'avait emmenée pour un tour en voiture. Aussi, des fiertés la pre-
naient, et levant en l'air son nez retroussé, elle regardait la lune, semblable là-haut à un beau napoléon tout neuf. Elle en avait trois, elle, dans son porte-monnaie, de beaux napoléons tout neufs. A peine onze heures, et avoir déjà fait soixante francs! Disposée à accepter une nouvelle promenade, elle recommençait à sourire aux passants bien mis, lorsque tout à coup, non loin du café du Chalet, elle se trouva nez à nez avec Chichite, qui lui dit à brûle-pourpoint :
— Bonsoir, payse... Tu vas me payer quelque chose?
Hortense voulait passer outre.
Mais Chichite, une de ces gaillardes qui n'ont pas froid aux yeux, lui barra le chemin.
— Sacré payse! tu as eu de la chance, toi... tu viens d'étrenner...
Qu est-ce que tu paies?
Hortense, qui n'avait pas mauvais caractère, ne se fâcha pas tout de suite.
— Tu te trompes, ma fille. . . je n'ai pas fait un sou... répondit-elle avec douceur.
Sans être plus fausse ni plus ladre qu une autre , Hortense n'avait qu'une idée: éviter la tuile, se débarrasser n'importe comment de cette gouappe de Chichite, et, sans perdre de temps, se remettre au travail. Toute lancée qu'elle était, elle voulait fermement rester sérieuse. Que diable ! on n'est pas en veine tous les jours. Tantôt, en se tirant les cartes, elle avait vu ça :
tous les trèfles étaient sortis ! Aussi, maintenant qu'elle avait gagné de quoi payer sa chambre, ce serait bien sot à elle de ne pas faire le même soir son costume neuf et, qui sait? peut-être son chapeau.
— Pas un sou ! affirma- t-elle avec aplomb. J'ai pas même dîné...
Et, apercevant à quelques pas la
baraque d une marchande de limonade fraîche, de coco, de sucre d'orge, elle eut la présence d'esprit d'y courir.
— Avez-vous un morceau de viande, madame la marchande?
Chichite arrivait furieusement sur les talons d'Hortense. Tout ça, c'était de la frime. On ne la lui faisait pas ! Encore si elle ne l'avait pas vue grimper en voiture avec le pékin chic ! Car, à coup sûr, celui-là n'était pas un poseur de lapin. Entre camarades, se monter ainsi le coup n'était pas honnête.
Et, comme l'autre faisait encore mine de détaler, Chichite la saisit par le bras, en vociférant :
— Un cognac!... Tout de suite, un cognac!... Ma payse vous le
paiera, madame la marchande, moi, je n'ai pas un rond...
— Tu n'as pas le rond ! fit Hortense à bout de patience. Zut à la fin !.. . Faut pas tant en donner à ton Gustave. . . et tu auras aussi de la galette !
Et elle dégagea violemment son bras. Cela se gâtait. Elles avaient autant bu l'une que l'autre. A leurs éclats de voix, venaient d'accourir sept ou huit filles, lasses de rôder inutilement dans les allées peu fréquentées. Les lazzi et les rires de cette galerie envenimèrent 1^ querelle.
— Et si je l'aime, moi, Gustave! ...
Et s'il me plaît de lui en donner...
alors?
— Alors! merde... pour toi et pour lui !
Puis, des gros mots, sans qu'on sût qui avait commencé, Hortense et Chichite en vinrent aux voies de fait. Hortense, comme une chatte enragée, souple et terrible,.bondissait. L'autre, imposante par la masse, un vrai dromadaire dont les deux bosses semblaient n'en faire qu'une, assénait dans le vide de formidables coups de poing.
D'abord, elles ne se firent pas grand mal. Une gifle bien appliquée chanta pourtant sur la bonne grosse
joue de Chichi te. Mais le nez retroussé d'Hortense fut tout de suite en sang. Folle alors, poussant d'aigus cris de rage, celle-ci lit un saut en arrière; et, ramassant son en-toutcas tombé au commencement de la dispute, elle voulut en assommer l'autre ; mais la pomme lui resta à la main, tandis que l'en-tout-cas se brisait contre la baraque. D'émotion, la marchande en renversa une carafe de limonade, et se mit à crier à la garde. Amusée et grossissant à vue d'œil, la galerie se tordait.
Quand la garde arriva enfin, il fallut un certain temps pour relever et séparer les deux femmes, qui, réunies par les hasards de la rixe, ne formaient plus qu'un seul être :
un monstre informe, roulé à terre.
gigottaAt de ses huit membres en- ;
chevêtrés, ballottant ses deux têtes, j
en train de se grifier lui-même, de |
se mordre. Cela au milieu d'une pe- |
louse de jeune gazon, fraîchement ^
arrosée et devenue un lit de vase ]
noirâtre. i
Le lendemain matin, vers cinq heures, au poste du Palais de l'Industrie, dans un « violon ^ , Chichite fut éveillée à demi par la sensation d'être couchée à la dure, sur un banc de bois. Presqu'aussitôt, une crampe à la cuisse gauche la fit s'apercevoir qu'elle n'était pas seule.
Hortense dormait là profondément, pelotonnée à ses pieds, prenant une de ses larges cuisses pour oreiller.
Sans s'éveiller complètement, encore pompette, Chichite ne fit
que dégager sa jambe. Mais, n'ayant pas chaud, elle remonta contr'elle ce corps moite. Pour ne pas tomber du banc étroit, instinctivement, l'autre finit par la prendre tout à fait dans ses bras. Et elles dormaient encore ainsi, vers sept heures, lorsqu'un gardien de la paix vint les déboucler.
— Eh bien ! mes tourterelles, vous ne vous êtes pas mangé le nez cette nuit ?... Je le savais bien, moi, qu'une fois ici, vous vous tiendriez chauds vos petits petons...
Avant de comparaître devant le commissaire de police, elles durent attendre une heure et demie, dans le poste, au milieu d'une vingtaine de gardiens de la paix. Ces messieurs se montrèrent aimables. Il ne faisait pas chaud, et le poêle ronfla comme en hiver. On leur prêta une vieille brosse chauve, un peigne à moustaches.
Bien qu'ayant couché ensemble, dans les bras l'une de l'autre, elles ne s'étaient pas encore parlé. On
leur permit d'aller à la fontaine, dans la cour. Là, après s'être observées quelque temps du coin de l'œil, sans se départir de leur grande froideur, elles se rendirent pourtant certains petits services.
— Voudriez-vous, s'il vous plaît, m'aider à rattacher mon chignon ?
— Madame me donnerait-elle un coup de brosse là, entre les deux épaules ?
— Madame, je vous remercie...
Soudain, s'étant regardées bien
en face, l'une et l'autre, en même temps, elles pouffèrent de rire.
— Quelle cuite, hier ! avoua Hortense. Dis, étions-nous bêtes, toi et moi ?
— Sacré payse, va ! s'écriait l'autre, très émue.
Elle ne put que répéter, sept ou huit fois de suite, son " sacré payse. « Tout finit par un déjeuner copieux en cabinet particulier. Hortense offrit ça d'elle-même, dans sa joie, dès que le commissaire les eut relâchées. Les soixante francs y restèrent, et l'on se passa joyeusement de Gustave. Vers cinq heures du soir, Hortense et Chichite, les mains égarées, la bouche à la peau, dormaient pâmées aux bras l'une de l'autre.
UNE FEMl COMME IL FAUT
ANS être un don Juan, mon
ami Etienne T... fut de tout
temps ♦* un grand féminin.»
Sous ce rapport, la nature l'avait
extraordinairement doué. Il devait
cela à quelque fatalité héréditaire.
A six ans, il avait pour bonne
une forte Bernoise, fraîche de teint, de sang calme, plantureuse et nonchalante comme les vaches élevées dans les gras pâturages de l'Oberland. Sans penser à mal, innocent comme l'enfant qui vient de naître, le petit Etienne passait des aprèsmidi à palper les joues, le cou, la taille de cette fille. Il la baisait vingt fois de suite à pleine bouche, puis rétreignait,de toute la force de ses frêles membres. Un jour, dans la salle à manger, en présence de son grand'-oncle qui lisait les journaux,le jeune chat amoureux, ayant grimpé le long des hanches de la Bernoise, s'était écrié à haute voix et sans savoir ce qu'il disait : « Je t'aime.,, parce que je te touche ! « A douze ans, lorsqu'il fit sa pre-
mière communion, il aimait, mais tout différemment, la fille d'une amie de sa mère. La petite n'avait que dix ans et demi. Celle-là, il ne la touchait pas du bout du doigt et il osait à peine lui souhaiter le bonjour en rougissant, lorsque leurs mères s abordaient, sur le Mail, le dimanche, puis faisaient ensemble un tour de promenade. Elle et lui marchaient en avant, côte à côte ; lui rai de et gauche, sérieux, mordant la poignée en cornaline de sa canne. Enfin, au bout de trois cents pas, il se décidait à lui dire :
« Quelle récréation de la méthode Lecarpentier êtes-vous en train d'étudier, mademoiselle?»
Dix-huit mois plus tard, pendant les vacances, à la campagne, par
une superbe soirée d'été, sous un ciel sans lune criblé d'étoiles et illuminé à chaque instant par des éclairs de chaleur, sur une meule de foin fauché encore bouillant du soleil de la journée, dans les bras d'une brune fille de ferme, âgée de seize ans et demi, il avait perdu sa virginité. Avec son nez en pied de marmite, la campagnarde ne rappelait en rien le type grec, et son haleine sentait l'oignon cru mangé à dîner.
Mais elle avait d'admirables petites dents serrées, des lèvres charnues, fraîches et humides ; ses deux sourcils , qui se rejoignaient, ne formaient qu'un long buisson noir touffu. Puis, les rondeurs de ce corps bien pris étaient à la fois dures et douces au toucher, comme des boules tièdes
de métal poli. Et les deux enfants ne comptaient pas encore trente ans, à eux deux. Pendant la grande heure qu'ils passèrent sur leur foin, une chouette, du haut d'un chêne voisin, jetait continuellement son cri monotone et plaintif.
Malgré toute cette précocité, d'instinct, de cœur, et de sens, Etienne, tant qu'il vécut dans une petite ville de province, ne progressa pas très vite dans son éducation sentimentale. Il était encore étonnamment « jeune, ^ lorsqu'à vingt quatre ans sonnés, pour prendre une carrière, il dut venir habiter Paris.
Après divers tâtonnements, il finit par se loger aux Batignolles, tout au bas de la rue Boursault. Ce n'était pas central, mais le loyer coûtait moins cher. Puis, avait-il quelques instants à perdre, le square des Batignolles se trouvait à deux pas.
Il prit bientôt Thabitude d'aller s'y promener tous les jours, vers cinq heures, lorsqu'il en avait fini avec ses occupations. Le square devint peu à peu comme son jardin particulier. Il y lisait, il y fumait,
il y regardait passer les femmes. Les femmes !^ Etienne en était encore à cette période de la vie d'un très jeune homme, où l'on se représente une liaison avec une femme mariée comme le paradis sur la terre, comme la plus complète, la plus intense et la plus raffinée des voluptés. Etienne, en amour, ayant le romantisme de se croire las des cocottes, las des filles du peuple aussi, vachères, bonnes ou petites ouvrières, aspirait donc à une liaison « plus haute », et regardait plus ardemment que les autres toutes celles qui lui semblaient des femmes comme il faut. 11 ne tarda pas à jeter son dévolu sur une habituée du square, qui lui parut réaliser toutes les conditions du programme.
Elle était absolument jolie. Le type parfait de la Parisienne de vingt-cinq ans, blonde. Une idéale figure régulière, sans grande expression par exemple, ressemblant même beaucoup à ces aimables têtes coloriées qui embellissent les boîtes des confiseurs. Mais elle avait une fraîcheur de lys et de roses. Et combien de détails délicats ; le nez joli, l'oreille imperceptible, l'œil velouté, la bouche appétissante! Et quelle façon de marcher, de s'asseoir, de se lever ! Quelle grâce ingénue à porter la toilette ! Quant à être vraiment « une femme honnête ", pas l'ombre d'un doute. Elle arrivait toujours seule au square, mais c'était pour prendre sa fillette, un vrai petit oiseau, de deux ou trois
ans, qui sautillait en marchant, comme sur le point de s'envoler. La bonne, une Bretonne portant le costume du pays, mais déjà stylée, ne parlait à madame qu'à la troisième personne.
Etienne se persuada tout de suite qu'il aimait. Pour un Parisien de fraîche date, il ne fut pas trop emprunté. Dès le lendemain du jour où, dans son for intérieur, il s'était décidé à tenter la conquête, il manqua son ministère afin d'arriver de bonne heure, et, sans avoir l'air de rien, il fit causer la Bretonne. Madame Dubreuil avait vingt -neuf ans, bien quelle n'en parût pas vingt-cinq. En dix ans de mariage, elle n'avait jamais eu que cette enfant. Quant au mari, M. Dubreuil,
c'était un sous-chef au ministère de la marine. Etienne resta stupéfait.
Sans être dans le même bureau, il connaissait parfaitement de vue ce Dubreuil, un pauvre être rachitique, la risée de tous au ministère. Pas d'erreur possible ! la Bretonne le lui dépeignait bien tel qu'il était, avec ses yeux en boule de loto, poilu comme un singe .
Enhardi par cette découverte, à quelques jours de là, il profita de ce que madame Dubreuil, en arrivant au square, avait renvoyé la bonne à la maison. Il s'installa tout à côté d'elle, sur une chaise. Elle lisait un roman d'Octave Feuillet; lui, du bout de sa canne, se mit à dessiner lentement des ronds sur le gravier.
Puis, ôtant son chapeau, après s'être
un peu passé la main dans les cheveux, tout à coup, au moment où madame Dubreuil tournait une page, il lui adressa la parole avec une politesse réservée, et lui demanda le nom d'abord, puis Tâge, de cette gracieuse enfant ** qui ressemblait à sa mère. «
La glace une fois rompue, le roman d'Octave Feuillet servit de transition pour arriver à parler sentiment, passion, union des âmes.
Au bout d'une heure de cette conversation, quand on se leva pour partir, la jeune femme accepta son bras jusqu'à la porte du square.
Là, il offrit à la petite une tasse de lait de chèvre.
Avec son mouchoir, la mère essuyait la bouche de l'enfant. La chè-
vre bêlait. Mais madame Dubreuil ne voulut jamais accepter une tasse pour elle. Elle riait beaucoup, de son rire clair, gai comme le son d'une pluie de louis d'or tombant dans un plateau d'argent.
— Alors, puisque vous n'acceptez rien, je vais vous embrasser.
— Ici ? malheureux ! ! !
— Eh bien, ailleurs !... Oh! je vous en suj)plie ! . . . Ailleurs ?
— Nous verrons... plus tard...
Le lendemain, sans trop de difficulté, Etienne obtint que madame Dubreuil viendrait le voir le jour suivant, à quatre heures très précises, " heure militaire »>.
Le matin, il se rendit comme d'habitude à son ministère. Vers trois heures, il voulut partir. Mais son chef de bureau le fit appeler et le retint longtemps. Tout s'en mêla.
Le cheval du fiacre où il sauta, marchait comme une tortue : il n'arriva chez lui qu'à quatre heures dix.
Depuis dix minutes, madame Dubreuil, tranquillement assise dans la loge de la concierge, attendait.
Dans cette bonne fortune inespérée, Etienne devait avancer de sur-
prise en surprise^ Cette femme, qui lui avait cédé si facilement, était un corps admirable. Un vrai Stradivarius d'amour, pour un Paganini comme lui. Mais, dans l'exaltation du triomphe, il lui resta assez de lucidité pour s'apercevoir que le Stradivarius n'avait pas d'âme. Sous ses caresses les plus ardentes, madame Dubreuil restait un marbre.
Elle n'avait pas fini de remettre sa voilette devant l'armoire à glace, qu'Etienne avait fait une autre découverte : elle lui serait profondément indifférente, toujours. Etaientce les acres et surhumaines amours coupables qu'il avait rêvées?
— C'est aujourd'hui mardi ? ditelle du seuil delà porte ; à vendredi, à la même heure.,. Ne me fais
plus attendre, n'est-ce pas?... Et même, si ça te va, ce sera tous les mardis et les vendredis à la même heure?
Plusieurs mardis et vendredis se succédèrent. Etienne, pour s'expliquer la froideur de madame Dubreuil, avait d abord cru à l'émotion naturelle d'une première faute. Il sut bientôt qu'il n'y avait rien à espérer, même de la sécurité tranquille de l'habitude. A la pauvre jeune femme manquait décidément un sens !
Outre que cette froideur amoureuse naturelle réagissait sur Etienne, celui-ci en arriva à se demander ce qu'elle venait chercher chez lui.
Pourquoi tromper sou mari aussi consciencieuseiiienl et sans remords?
Deux fois par semaine, elle montait quatre étages, se déshabillait, se mettait au lit, se rhabillait : quelle corvée pour une personne de cette organisation! Et, pour en avoir le cœur net, un certain vendredi, il s'en expliqua ingénument avec madame Dubreuil. Moins étonnée que distraite, celle-ci le laissa développer son interrogation. Lui, s'efforçait d être clair, ne recourant qu'à des termes choisis, convenables et sérieux, presque médicaux. EUe^ comme si on lui eût parlé une langue qu'elle ne savait pas, attendait patiemment qu'il eût fini, en feuilletant un album.
Puis, elle lui expliqua doucement
qu'il lie fallait point s'exagérer son insensibilité. Elle croyait bien avoir éprouvé ce dont parlait Etienne, deux ou trois fois par an peut-être, seulement avec son mari. Et comme le jeune homme semblait abasourdi, elle ajouta :
— Mon mari ! je ne l'ai certes jamais trouvé beau! Mais au bout de neuf ans, mon ami. tu comprends :
on finit par avoir habitude l'un de l'autre.
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A sept heures du matin, le mardi suivant, un coup de sonnette discret le fit sauter du lit, et il alla ouvrir en robe de chambre. Une atroce vieille femme lui remit cette lettre de madame Dubreuil :
" Mon Etienne,
» Voici une marchande à la toi- ^ lette à qui je dois une note de huit w cent cinquante-trois francs, que n mon mari ne sait pas. C'est de cet
« hiver, où je suis allée un peu M dans le monde. Me voilà bien en- » nuyée, cette femme me tour- » mente. Si tu ne peux la régler, « donne-lui au moins un acompte, « pour la faire attendre.
« Ta chérie qui t'embrasse. «
Etienne, de très mauvaise humeur, ferma la porte au nez de la mégère. Il n'entendit plus parler de madame Dubreuil, qui l'a guéri à jamais des femmes mariées. 11 en est arrivé à respecter le mariage.
Eci se passait quelques mois après la guerre. Il était environ trois heures de Faprès-midi. Pas encore de clients dans la maison. Toutes ces dames, à
l'exception des quatre dont c'était le jour de sortie, se tenaient dans la grande salle du rez-de-chaussée, sorte d'estaminet, décoré de glaces et garni comme un café de nombreuses tables de marbre.
Quelques femmes, étendues sur les banquettes ou accoudées sur les tables, sommeillaient ; d'autres babillaient en fumant des cigarettes.
Et, devant la cheminée, le coiffeur, ^ Monsieur Francis »» , un bon gros père, tout rond et jovial, qui avait déjà expédié huit de ces dames, démêlait maintenant la tignasse rouge de Camélia, Alsacienne superbe.
Fernande, une brune bien distinguée, les cheveux déjà défaits, attendait son tour, en lisant le journal.
Et, par la porte ouverte du vestibule, on apercevait ^ Madame », dans son fauteuil, en train de se tricoter des bas.
Soudain il échappa à Fernande une exclamation douloureuse. Et, comme plusieurs de ses compagnes la regardèrent, elle ajouta d'une voix vibrante de pitié :
— Si vous saviez, Mesdames!...
Mon Dieu ! mon Dieu ! si vous saviez!...
Elle n'en put dire davantage. La voix lui manquait. Pâle, les yeux brillants comme si elle allait pleurer, elle se mit à faire de grands pas
et des gestes violents, sans lâcher le journal.
M. Francis, son démêloir à la main, en resta saisi. Celles qui dormassaient sur les banquettes se dressèrent un peu sur le coude, éveillées par l'étonnement. Et elles considéraient curieusement leur camarade, secouées plus ou moins dans leur torpeur, flairant de Tinconnu, déjà gagnées elles-mêmes par cette émotion sincère dont elles ignoraient encore le motif.
Alors, lâchant son tricotage, Madame s'avança. Dans sa continuelle sollicitude pour ce qui pouvait intéresser le physique ou le moral de son personnel, elle vint prendre la main à Fernande.
— Que t arrive-t-il, ma belle? On
voit que tu as quelque chose... le cœur t'étoufïe !
— Tenez, Madame, lisez ! répondit-elle simplement. C'est là!...
Madame reçut le journal, qu'elle flaira quelques secondes. Mais ne trouvant pas l'endroit et lisant peu couramment, elle passa la feuille au coiffeur.
M. Francis, homme instruit, lâcha la tignasse rouge de Camélia, pour lire le passage à haute voix. C'était un simple fait divers. Il s'agissait d une famille de réfugiés alsaciens, décimée depuis l'invasion, réduite à une misère noire. En quelfiues mois, d'une position aisée dans un gros village du Haut-Rhin, les infortunés se trouvaient précipités en plein dénûment, sur le pavé de Montmartre. Les deux frères, cuirassiers à Reischoffen, tués dans la même
charge! Le père mort de douleur pendant la Commune ! Atteinte d'une maladie incurable, la mère dans son lit! Et quel lit! Un grabat nauséabond occupait l'angle d'une mansarde, pièce unique où tout un petit monde mourait de faim et de froid : deux fillettes en bas âge, dont la grande avait six ans et demi, et un gosse de onze ans, remarquablement intelligent.
A l'âge où l'on n'est bon qu'à jouer aux billes, le précoce soutien de famille faisait tout, partant le matin pour mendier, puis, montant l'eau dans un seau bossue que lui prêtait une voisine, et balayant avec un vieux balai en paille, dont le manche était plus haut que lui.
Enfin l'article se terminait par un
pressant appel à la charité des lecteurs.
M. Francis lisait bien. A mesure qu'il avançait dans le récit de cette infortune, une émotion plus forte s emparait de Fernande. Quand il eut fini, celle-ci fit tout haut des commentaires, revenant sur certains détails, évoquant des particularités, laissant se répandre son cœur. Dieu de Dieu! était-il vraiment possible que du pauvre monde pût tomber si bas ! Et c'était surtout le sort de ce gosse, si courageux et si intelligent, qui la navrait. On eût dit qu'il lui était quelque chose, qu'elle le voyait, là, montant de l'eau et faisant le ménage. Comme elle l'aurait mangé de baisers ! A la fin, n'y tenant plus, elle fut obligée
de s'asseoir. Et, détournant le visage, fouillant dans ses poches pour prendre son mouchoir, elle fondit en larmes.
Et les autres aussi se trouvaient émues. Comme la joie ou la peur, une foudroyante pitié exerce sa contagion. Dans la vaste salle du rezde-chaussée, elles étaient dix-sept en comptant « Madame v, éprouvant toutes plus ou moins ce qu'éprouvait Fernande, chacune par exemple selon sa nature particulière, avec son sang calme ou ses nerfs excitables, les unes et les autres diversement modifiées par Tâge, le degré d'intelUgence, l'état sanitaire, par tout un ensemble de circonstances physiques et morales.
Camélia, que M. Francis avait
pourtant fini de coiffer, se passait en revue devant la glace tout en poussant de gros soupirs. Une autre, également Alsacienne , sanglotait comme Fernande. Plusieurs, silencieuses, les yeux rouges, se mouchaient très fort, puis restaient inertes, assises dans leur coin. D autres se donnaient beaucoup de mouvement, jacassant comme des pies borgnes, se livrant à toute sorte de réflexions apitoyées qu elles accompagnaient d'exclamations lamentables. Obligée d'aller et de venir, pour donner des ordres, Madame se mêlait de temps en temps à la conversation, et hochait mélancoliquement la tète.
Alors, sans qu'on sût au juste qui en avait ouvert la bouche la pre-
mière, Tidée leur vint subitement, à toutes à la fois, de secourir cette misère, en se cotisant.
i'/fê
— Tenez! mesdames, dit la petite Lucie, une brunette éveillée, moi, je commence...
Et, sans hésiter, elle remit à Fernande treize francs cinquante qu'elle avait dans ses bas. Beaucoup firent comme elle. Les autres montèrent prendre de l'argent dans les chambres.
M. Francis, qui n'en avait plus qu'une à coiffer, eut beau se dépêcher : il n'évita pas la tuile, et ces dames lui soutirèrent une pièce de
it.
cent sous. La bonne qui mettait déjà le couvert, la cuisinière et les garçons, durent chacun donner quelque chose. A la fin du dîner, Madame, le visage enluminé, ayant bu un verre de vin de plus, fit passer à Fernande un louis sur une assiette à dessert.
Ce soir-là, la maison resta ouverte jusqu'à une heure très avancée.
Toute la nuit, dans les divers salons, en guise d'aumônière, une blague de velours circula et fut présentée aux sociétés de passage. Plus d'un cœur dur, pingre au salon, s'humanisa une fois monté aux étages supérieurs, dans les chambres. Enfin, vers quatre heures, le gaz éteint, la porte fermée, ces femmes s'endormirent, plus harassées que de coutume; mais elles éprouvaient ce
contentement secret que procure une bonne action accomplie. Fernande surtout et Camélia, couchées dans le même lit et le magot entre elles, sous l'oreiller, ronflaient comme deux bienheureuses.
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Compté le lendemain matin, au déjeuner, le magot se trouva être de sept cent quatre-vingt-quinze francs, Madame ajouta cinq francs pour faire les huit cents. Mais, de bon conseil et pleine d'expérience, Madame mit leur crédulité en garde contre une imprudente précipitation. Il fallait y voir clair et savoir ce qu'on faisait, n'est-ce pas, même en faisant la cli,arité ! Le journal, précieusement conservé, indiquait bien l'adresse de cette malheureuse
famille, à Montmartre. Mais ils étaient quelquefois si blagueurs, tous ces journalistes! Et puis les reporters eux-mêmes pouvaient avoir été induits en erreur par de malhonnêtes gens, par d'adroits filous ; cela s'était vu. Avant de se dessaisir de la somme, il fallait donc faire parvenir un léger secours, par quelqu'un qui rapporterait des renseign(?ments.
Envoyé l'après-midi même avec vingt francs, le sommelier de la maison, un brave homme, revint et donna des détails précis. Le journal n'exagérait rien, au contraire. La mère, clouée dans son lit, n'avait pas quinze jours à vivre. Les deux fillettes, sur un tas de paille, grelotaient de fièvre. Le courageux
petit garçon était joli comme un cœur.
Le lendemain , en robe de soie montante, gantées, s'efforçant d'avoir de la tenue, Fernande et Camélia allèrent visiter leurs pauvres. On les prit, à Montmartre, pour deux très grandes dames.
— Vous êtes des anges et des saintes, vous ! murmurait la moribonde en joignant les mains.
Sur le conseil de Madame, une partie de la somme, prélevée, servit à payer la pension de l'enfant dans un lycée. Pendant des années, une sorte de fondation charitable dans la maison, paya cette éducation.
Chaque nouvelle venue, en entrant, était avertie qu'elle aurait à verser tant par mois. Il a dû en passer,
pendant ces années, des Fernande, des Camélia, des Lucie, des Paquita, des Dolorès! Leur fils adoptif à toutes ne s'est jamais douté qu'il a eu autant de mères.
\DAME Hermance, une femme ^ ^i du Rat-Morty très comme il faut, mais pas jeune, et toute couperosée , rentrait chez elle, rue Mosnier. Elle entr ouvrit la porte de la loge.
— Pas de lettres?... Pas de dépêche ?
La concierge répondit par un signe de tête négatif.
— Personne n'est venu ?
Même réponse. Et on lui passa son journal, un journal financier.
Alors, de son pied cambré et bien chaussé, resté vif, elle monta Tescalier quatre à quatre. Son époux, « pauvre vieux chéri ", devait venir la prendre pour dîner. Quand il ne télégraphiait pas, c'était son jour, toujours le même depuis vingt ou vingt-cinq ans.
Au second étage, elle échangea quelques mots avec la mèreBastien, qui partait pour le marché , son énorme panier à la main. Elle avait le nez bien soucieux, la mère Bas-
tien. De ses quatre chambres, deux seulement se trouvaient louées « à des femmes qui payaient bien » . La belle de deux cents francs, et la petite bleue de soixante, restaient inoccupées.
— Vous penserez à m'envoyer quelqu'un , madame Hermance , vous qui connaissez du si beau monde !
— Si vous croyez que c'est facile. . .
Enfin! je m'en occuperai...
— C'est que ça presse... à cause de mon terme !
— Comptez sur moi.
Enfin madame Hermance arrivait au quatrième, sa clef à la main; tout d'un coup, elle se jeta de côté, 'en relevant ses jupes.
— Allons, bon î voilà mon imbé-
cile de bonne qui aura laissé faire des saletés à Zézette ! . . .
En effet, un mince filet d'urine sorti de l'appartement , formait une petite mare au bord de la première marche. Ça commençait à s'égoutter dans Tescalier. Comme elle allait la battre, aujourd'hui, cette malpropre, cette bête de petite chienne!
Choisir pour ses inconvenances le soir même où sa maîtresse attendait « pauvre vieux chéri v, si délicat, lui, et si méticuleux! Elle tourna coléreusement la clef dans la serrure.
Dans un coin de l'antichambre déjà obscure, une grosse dame assise attendait, son petit sac passé autour du bras.
— Que faites-vous donc là, vous?
Qui êtes-vous?
La grosse dame voulut remuer, parler. Mais elle était comme figée dans sa corpulence. Et les mots ne sortaient pas .
Impatientée, madame Hermance appeia. Sa domestique, arrivant de
la cuisine avec de la lumière, expliqua que cette personne avait voulu à toute force attendre madame.
— Eh bien ! vous ne me reconnaissez pas? articula enfin l'énorme personne, péniblement, d'une voix lourde et pâteuse.
— Comment ! vous seriez ! . . . Non !
vous n'êtes pas madame Boreau !
Et madame Hermance écarquillait ses yeux perçants. Comment !
cette madame Boreau, jadis limonadière du Chalet des fleurs, coquet et galant café , rendez-vous des officiers de toutes armes composant la garnison de Fontainebleau! cette belle madame Boreau, coqueluche de plusieurs promotions de l'école d'application, artillerie et génie, tous fils des premières familles de
France, sortis de Polytechnique!
cette brillanteetpassionnée madame Boreau, enrichie par les graines d'épinard et si bonne en même temps pour maint adjudant sans fortune!
Fallait-il en croire ses yeux? En trois ans, elle était donc devenue ça!
Et madame Hermance la détaillait. D'abord, un empâtement de traits, plus de taille! Elle ne s'y arrêta pas, elle, n'ayant rien à craindre de ce côté, maigre à perpétuité, sèche comme une allumette.
Mais, ce qui la frappait, c'était l'expression inaccoutumée de ce visage raidi, surtout ce regard vide, comme hébété, pensant à autre chose. Elle lui demanda si elle ne relevait pas de maladie.
Au lieu d'avouer une récente attaque de paralysie, madame Boreau ne parla que d'une foulure au pied, qui, disait-elle, lui rendait la marche difficile. Elle vanta même son appétit. Soudain, au milieu de sa phrase, sans motif, ses yeux se mouillèrent. Et madame Hermance s'aperçut alors de ceci : entrée depuis un moment, l'innocente Zézette flairait le bas des jupes de madame Boreau. Horreur! ce qui avait coulé jusque dans l'escalier, sortait de làdessous. Dans sa repoussante infirmité, la malheureuse ne se doutait même de rien.
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— C'est que je ne peux pas vous garder plus longtemps, dit madame Hermance en respirant son flacon de sels.
Un dégoût venait d'emporter sa compassion, même ses curiosités.
L'autre faisait mine de ne pas entendre.
— Il faut partir tout de suite!
répéta-t-elle.
Elle attendait quelqu'un, elle lui accorderait plus de temps une autre fois.
Madame Boreau semblait vissée sur sa chaise. Maintenant elle avait recouvré le plein usage de la parole; en soufflant comme un phoque, elle s'efforçait d'intéresser à son sort cette ancienne cliente. Hermance se souvenait-elle du Chalet des fleurs ? N'est-ce pas, c'était bien tenu ? " Vous y avez passé de bons moments, vous! des trois ou quatre jours de suite, en cachette de pauvre vieux chéri ? Et notre fameuse partie de Barbizon, à cheval, nous deux, avec deux capitaines du train?
Mes enfants! quelle cuite! » Une telle cuite, qu'ils avaient dû revenir en voiture ; une roue avait failli se briser contre un marronnier de la forêt; quelle secousse et quelle peur!
Puis, on avait ri ! Tout cela, c'était
UNE RUINE m
le bon temps. Hélas! Hermance, heureusement pour elle, ne se doutait pas combien c'était dur de tout perdre à la fois : santé, plaisirs, position.
Ici, les yeux de madame Boreau coulèrent comme une fontaine. Le nez toujours sur ses sels, mais reprise de commisération et de curiosité, Hermance la laissa parler encore.
Un fils de général, oui ! Hermance, un comte, pour de vrai, lui avait emporté dix mille francs. Tout était tombé sur elle, à la fois. Des sommes considérables à payer coup sur coup, pour son mari enfermé dans une maison d'aliénés. Un vol!
cinq cents francs qu'un sergentmajor lui avait pris dans son tiroir,
pendant qu'elle marquait des heures de billard! Pour un simple billet protesté, le Chalet des fleurs vendu. Depuis, rien ne lui avait réussi. Tout récemment, à Trouville, déjà malade, elle avait encore tenté quelque chose ; son associé, un officier d'administration en retraite, lavait dépouillée de ses dernières ressources. Aujourd'hui, sans un sou, ne connaissant plus personne sans domicile, partie la veille d'un hôtel, sans régler, avec un peu de linge qu'elle avait là dans une serviette, et ce sac contenant des papiers, elle venait la supplier...
— Tenez, voici ce que je puis faire! s'écria madame Hermance.
Et elle lui mit une pièce de cent sous dans la main.
— Maintenant, vous savez, j'attends mon époux. . . Vous reviendrez !
Mais la malheureuse, au lieu de s'en aller, parlait de se coucher là, à terre, sur le parquet. Où irait-elle avec cent sous ? Elle n'était pas une mendiante. Il lui fallait un asile de quelques jours, « en attendant d'avoir trouvé une place de dame de compagnie ». Si on la mettait dehors, il faudrait qu'on la descendît au bas de l'escalier, comme la boîte aux ordures. Elle poussait des hurlements étoufi'és, qui firent aboyer Zézette. Et « pauvre vieux chéri »
par là-dessus, pouvant arriver d'un moment à l'autre, lui qui n'aimait pas les scènes. Décidément, madame Hermance se trouvait joliment embarrassée.
Ce fut, soudain, comme une inspiration d'en haut.
— Le fils d'un général, vous a emporté dix mille francs : auriez-vous un papier constatant la créance?
Un billet ? non ! Mais madame Boreau devait avoir la correspondance du jeune prodigue. Et, ouvrant son sac, elle en sortit aussitôt une liasse de petits papiers jaunis :
lettres, cartes de visite, photographies graisseuses, vieux billets à ordre. Elle commençait là dedans une recherche.
— Ça suffit! s'écria madame Hermance, ayant flairé d'un coup d'œil expérimenté toute cette paperasse.
Renfermez vite tout ça et venez...
Je vous ai trouvé votre affaire !
Elle la conduisit séance tenante
au second étage. La mère Bastien n'étant pas rentrée, elle parla à la fille. Quand la mère revint du marché, la nouvelle locataire se trouvait déjà installée dans la petite chambre bleue.
Dans la chambre bleue, à part quelques taches inévitables sur le parquet et sur la descente de lit, — avertie de Tinfirmité, la mère Bastien avait la précaution de disposer la nuit une toile cirée, — madame Boreau se comporta très sagement.
A table, comme on ne voyait pas encore la couleur de son argent, elle eut le tact de se montrer moins exigeante que les deux autres pensionnaires. Un peu dégoûtées les premiers jours, ces dames exi-
geaient que leur couvert fût mis très loin du sien. Mais, Je café servi, comme madame Boreau tirait remarquablement les cartes, il y avait bientôt rapprochement.
Puis, dans le courant de la soirée, le tapis de la table remis, lorsque, apportant son fameux sac, madame Boreau en vidait le contenu devant ces femmes, le commencement de sympathie se changeait en respect.
Que d'éloquents souvenirs dans ce fouillis de lettres, de cartes, de papiers timbrés, de photographies!
Rien que de belles connaissances!
Tous comtes, marquis, ou porteurs d'épaulettes ! Un lieutenant-colonel de gendarmerie, dans le tas, et un officier de marine ! Enfin, il n'y avait pas à dire, toutes sortes de
preuves palpables que cette ruine pas ragoûtante avait été une femme au-dessus de l'ordinaire. Par exemple, un contrat de mariage, un vrai !
Une lettre de notaire, l'avertissant de passer à l'étude, pour toucher trente mille francs à la fois! Un billet tendre où le fils d'un général lui en empruntait dix mille, en l'appelant « ma Providence » !
Devant ces reliques d'un grand passé, la mère Bastion et sa fille se sentaient rassurées. Elles eussent préféré de l'argent comptant. Mais puisque madame Hermance avait certifié qu'il n'y avait rien à craindre, on pouvait bien y aller d'un peu de crédit. D'ailleurs, madame Boreau ne s'endormait pas. Pour recouvrer les vieilles créances, dans
l'espoir de se créer quelques ressources, elle se mit à écrire tout de suite au ban et à l'arrière-ban de ses anciens.
Les deux autres pensionnaires l'aidaient dans cette correspondance. Pour avoir les adresses, la petite Bastien alla emprunter dans un café Y Annuaire ynilitaire.
En moins d'une semaine, vingt-cinq lettres, de diverses écritures et d'orthographe variée, furent ainsi jetées à la poste, la plupart non affranchies. « Pas besoin de trois sous pour celui-ci ! il sera trop heureux d'avoir des nouvelles de sa chérie. « Puis, toute cette activité épistolaire déployée, il n'y eut plus qu'à attendre.
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Quinze jours d abord s'écoulèrent, puis un mois, puis deux. Le facteur n'apportait rien pour madame Boi^eau. La mère Bastien commençait à faire son nez. Bien des fois, elle était montée au quatrième : Hermance ne s'y trouvait jamais. La mère Bastien parlait d'aller la relancer au Rat-Mort. Lorsqu'un soir, pendant que l'on était encore à table, bruyant coup de sonnette.
Un tout petit homme en blouse demandait madame Boreau.
UNE RUINE ni
— Ah ! monsieur, elle vous attend... Donnez-vous la peine d'entrer.
Madame Boreau se leva, émue.
C'était un marchand de fromages, établi à Fontainebleau. Elle lui avait écritcomme aux autres, dans le tas, prétendant lui avoir vendu jadis un cheval. Devant tout le monde, ils se donnèrent une poignée de main.
Ils ne s'étaient pas vus depuis des années. Et ils restaient là, au milieu de la salle à manger, debout l'un devant l'autre, silencieux, un peu gênés. La mère Bastien les engagea alors à passer dans leur chambre, s'ils avaient quelque chose à se dire.
Au bout de trois quarts d'heure, madame Boreau et le marchand de fromages sortirent de la chambre
bleue. De son pas raidi de paralysée, elle le reconduisait elle-même jusqu'à la porte de l'appartement. On entendit un bruit de baiser. Puis, la porte refermée, elle alla trouver la mère Bastien dans la cuisine.
— Tenez ! dit-elle en lui mettant dans la main deux pièces de cent sous, c'est encore le plus gentil de tous, celui-là... Tout le monde ne m'en ferait pas autant, allez 1
IA semaine dernière — le jour de cette pluie torrentielle qui se prolongea dans la soirée — vers sept heures, deux vieux jeunes gens ayant dépassé la trentaine, deux amis de collège, se trouvèrent tout à coup nez à nez dans le passage Joufïroy.
— Tiens ! Ernest ! . . .
— Comment! Pierre, cest toi!
Et leurs mains se serrèrent avec
une chaleureuse cordialité. Leurs visages rayonnaient de la joie de cette rencontre. L'idée de dîner ensemble leur vint à tous deux en même temps. Quelques minutes après, ils se trouvaient attablés Tun devant Tautre dans un restaurant du passage. Ils avaient choisi la table la plus écartée.
Tous deux mangèrent dabord au lieu de parler. Pierre surtout, une bonne fourchette, mettait les morceaux doubles. Vigoureux et trapu, déjà gros, il choisissait sur la carte les mets les plus substantiels .
Plus petit, mince et chétif, se tenant un peu penché de côté, le regard
doux, vaguement tendre et distrait, avec ça toute la barbe, un grand front bombé, prolongeant un crâne lisse précocement chauve, Ernest ne prit qu'une sole et du poulet. La digestion, pour lui, devait être toute une affaire. Et il buvait religieusement de l'eau de Saint-Galmier.
— Toujours le même, mon pauvre Ernest ! s'exclamait l'autre, la bouche pleine. Toujours petit mangeur ! et malade imaginaire !
— Oui! aussi patraque!... voulait répondre Ernest; mais il n'y parvenait pas, secoué à chaque instant d'un fou rire nerveux, qui lui humectait l'œil et le penchait davantage de côté. Le front de Pierre s'était rembruni; à travers le lorgnon, ses yeux de myope, expri-
maient la peur d'avoir manqué de tact, le remords d'avoir trop étalé une égoïste satisfaction de gaillard solide. Mais non ! Ernest prenait aussi bien la plaisanterie qu'autrefois. De même, celui-ci avait plaisir à retrouver tout entier, avec défauts et qualités, son Pierre d'il y a vingt ans. La bouche pleine, tout en coupant du pain et en se versant à boire, il leur arrivait à chacun de couver l'autre du regard, à la dérobée.
La première fringale apaisée, ils causèrent. Depuis six mois qu'on ne s'était vu, que de choses! Ernest, pour recueillir un mince héritage, avait dû faire un long séjour en province. Pierre avait manqué se marier. Puis, des aventures parti-
culières, l'entretien passa aux préoccupations courantes et professionnelles.Tous les deux étaient hommes de lettres. Pierre faisait du roman et du théâtre, tandis que son ami, acoquiné à la politique, rédigeait le premier-Paris d'un journal.
Chacun, autant pour se montrer aimable que pour satisfaire sa curiosité, amenait à son tour la conversation sur la spécialité de son ami.
A mesure qu'ils se mettaient ainsi au courant l'un de l'autre, le repas traînait en longueur. Le dessert fut interminable. Puis, ils prirent le café. Neuf heures sonnaient. Et ils étaient restés les derniers consommateurs. Le garçon, qui désirait quitter son tablier, tournait autour
d'eux. A la fin, ils demandèrent l'addition et partirent.
La pluie tombant de plus belle, ils se promenèrent quelque temps dans le passage, bras dessus, bras dessous. Pierre fumait un cigare. Depuis des années, Ernest, lui, avait renoncé au tabac. Maintenant, ils parlaient élections, intransigeance et opportunisme, politique extérieure. A un certain moment, Ernest tira même de sa poche son dernier article, et son ami le lut consciencieusement, devant un bijoutier, dont l'étalage, scintillant de pierreries, vous éblouissait.
Au lieu d'adresser à son ami des élogesde complaisance, Pierre avoua que la politique le laissait froid, même la politique d'un ancien condisciple. A son tour, ayant voulu exposer le sujet d'une pièce à laquelle il travaillait, il s'aperçut, dès le second acte, que le politicien avait des absences d'attention.
Ils se lâchèrent le bras. Les paroles devenaient rares. Maintenant, leurs deux esprits étaient à cent lieues. Il leur fallait faire effort pour
revenir Tun à l'autre ; puis après quelques mots échangés du bout des lèvres, comme on ne se gêne plus entre vieux camarades, voilà qu'ils repartaient en pensée. De même qu'à table leur grand appétit s'était vite calmé, leur fringale d'amitié se trouvait apaisée. Rassasiés de confidences, n'ayant plus du tout faim l'un de l'autre, ils songeaient à lever la séance. Alors, bien qu'il ne fût pas même dix heures, Ernest, qui demeurait à Passy, manifesta doucement la crainte de manquer le chemin de fer.
— Farceur ! fit Pierre, tu as jusqu'à minuit quarante...
Mais il n'insista pas. Lui, aurait encore le temps d'aller dans un théâtre où il jouissait de ses entrées.
Et, comme ils arrivaient à la sortie du passage, il considéra le ciel : — ^ Tiens ! tiens ! il ne pleut presque plus! ^
— Une éclaircie ! oui, il faudrait profiter!
Le parapluie ouvert pourtant, ils étaient au milieu du trottoir, devant un kiosque. Aucun ne s'opposait à la séparation. Plus qu'à se donner la poignée de main d'usage. Ils se la donnèrent. Mais chacun restait en place. '
— Allons ! en voilà encore pour six mois ! murmura l'un.
L'autre, sans l'entendre, baissait le front plongé dans quelque réflexion analogue. Enfin, ils se tournèrent le dos, et chacun fit quelques pas, lentement, très lentement.
Puis Ernest, s'étant tout à coup retourné , aperçut Pierre , planté presque à la même place et se retournant comme lui. Cette fois, ils éclatèrent de rire.
— C'est curieux ! dit mélancoliquement Ernest. Chaque fois que nous nous retrouvons, c'est la même chose! Nous sommes comme un vieux couple — amant et maîtresse — qui se reverrait après des années de rupture... Resoudons-nous pour un moment la chaîne interrompue, nous avons chaque fois de la peine à nous arracher l'un à l'autre !
Alors ils entrèrent dans un café ruisselant de lumière et se firent apporter deux grogs américains, des cigares. Perdant toute prudence, revenant à une ancienne habitude, ^' cette patraque d'Ernest ^ se mit à fumer.
— Tu vois ce que tu me fais faire ! . . . Tu veux donc ma mort !
Et il poufïait de son fou rire nerveux. Pierre riait aussi et donnait à Ernest de grands coups de coude, un peu brutal dans ses expansions,
lui. Maintenant, ils se sentaient heureux, légers. Ils avaient vingt ans de moins ! Redevenus pour un instant ce qu'ils étaient en classe, autrefois, à l'époque oti l'on traduit Cor7iélius Nepos, ils auraient presque fait des farces. Pour un rien, ils eussent envoyé quelque boulette de papier mâché — sur le professeur? non! mais sur la dame qui se tenait au comptoir — au comptoir ayant la forme " d'une chaire. "
Mais cette bouffée de gaminerie fut courte. Avec gravité, maintenant, ils égrenaient de nouveau le chapelet émouvant des « Te souviens-tu? " Une lois de plus, ils se mirent à revivre côte à côte leur rêveuse adolescence. Leur liaison ne commençait-elle pas absolument
comme le début de Madame Bovary : " Nous étions à l'Etude, quand le Proviseur entra, suivi d'un nouveau... « Le nouveau, Ernest, fut placé au bout d un banc, à côté de Pierre. Ils s'étaient prêté des plumes et des livres défendus.
En troisième, ils avaient commis leurs premiers vers : Ernest, l'intransigeant d'aujourd'hui , avait chanté : ** Les zouaves du pape tués à Castelfilardo! « En rhétorique, les jours de sortie, tous deux avaient été fous en même temps de certaine Italienne poitrinaire, qui leur avait donné à chacun sa photographie. Rivalité bizarre, amour en partie double, ayant quand même fait bon ménage avec l'amitié.
Et la littérature? Oh! ils avaient le travail facile, en ce temps lointain ! Tous deux avaient barbouillé en cachette du papier, et commencé à écrire des romans tendres ou féroces, etéchafaudé des scénarios de drames. De l'imagination ?
Parbleu ! à corser cinquante feuilletons d'aventures, à rêver sans cesse éveillé, à être dans la lune en plein midi ! Au sortir de classe, ils avaient souvent fait le grand tour, pour se lire leurs élucubrations en marchant, le long des promenades désertes de la petite ville.
— Puis, te rappelles-tu le magique attrait de ces cinq lettres :