P-A-RI-S
Oh ! Paris ! Ces cinq lettres flambaient en ce temps-là au fond de
leurs rêves d'avenir. Ils n'auraient qu'à y venir, s'imaginaient-ils, et Paris leur appartiendrait. Conquis sans coup férir, à la pointe de la plume. Et, pendant, comme après la conquête, ils ne devaient jamais se quitter. C'était une sorte de mariage intellectuel, indissoluble, qu'ils se figuraient avoir contracté. Ne devaient-ils point se voir chaque jour, prendre un appartement en commun, s'intéresser chacun aux efforts parallèles de l'autre, se soutenir aux heures difficiles et se réconforter sans cesse par une fraternelle émulation ? Ici, ils se turent.
Chacun se livrait à un sévère retour sur soi-même. La réalité était par trop différente du rêve. Ce passé si lointain, qu'ils venaient d'évoquer
avec tant de plaisir, leur faisait tout à coup mal. Ils s'efforçaient de sourire. Mais ce sourire était plein d'amertume.
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Ils sortirent du café.
Sur le trottoir devenu désert, bras dessus, bras dessous, ils marchaient silencieux. La pluie avait cessé.
— Nous devrions au moins nous voir plus souvent! soupira timidement Ernest.
— Parbleu ! fit Pierre, je suis de cet avis...
Mais il n'osait insister. Ernest non plus. Déjà, lors de leurs précédentes rencontres, ils ne s'en étaient jamais allés, sans se promettre une
prochaine résurrection de leur intimité. Tiendraient-ils parole aujourd'hui? Pourquoi se battre en vain les flancs et à quoi bon, une fois de plus, l'étalage d'une conviction défaillante ou factice? Comme si la vie pouvait remonter son cours, la rouille du temps se nettoyer, et le passé sortir du néant, jeune et adorable, tel qu'il apparaît dans le mirage du souvenir. Autant valait-il s'en remettre purement et simplement au hasard, pas plus incertain que le cœur de l'homme.
— D'ailleurs, tu as mon adresse ?
— Oui, et toi la mienne... Je n'ai pas déménagé.
— A bientôt !
— A bientôt!
Cette fois, sans se retourner, pre-
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nant chacun une direction différente, les deux anciens amis s'enfoncèrent dans la nuit.
^L y aura quinze ans en octobre, Georges Maubrun, alors tout jeune et bachelier es sciences de la session d'août, vint à Paris faire sa médecine. Son oncle, M. Maubrun, colonel en retraite, qui s'ennuyait en province, l'accompagna et consacra trois se-
maines à lui faire visiter militairement la capitale, les monuments, " le musée d'artillerie surtout et les Invalides, « puis à l'installer dans le quartier Latin. Il lui loua, dans une maison d'aspect sévère, une chambre donnant sur des jardins, lui choisit une pension tranquille, lui prit sa première inscription et le recommanda aux professeurs.
Enfin, le soir du dernier jour, après une promenade à petits pas sur les boulevards, M. Maubrun attablé avec son neveu sur la terrasse du café de la Paix, lui fit de suprêmes recommandations :
— Tu vas rentrer chez toi, 'sagement... Moi, je ne te reverrai plus :
demain matin je file de l'hôtel, pour prendre le premier train.
Et après une pause :
— Tu es un homme, maintenant ! . . .
Travaille, sacrebleu! travaille...
Il secoua brusquement la cendre de son cigare. Le trottoir devant eux flambait ; on y voyait comme en plein jour. Il passait à chaque instant des femmes, en robes voyantes, au visage blanc de poudre de riz, aux lèvres trop rouges. Georges ne les regardait pas. Mais le colonel en retraite les suivait du coin de l'œil.
Tout à coup, après avoir énergiquement toussé, s adressant à son neveu d une voix brusque :
— Et, si tu veux arriver à quelque chose, enfin parvenir, retiens bien ceci: Méfie-toi des petites filles,,. Tout est là!
Georges Maubrun, ayant embrassé son oncle, remonta le boulevard tout seul, la bride sur le cou. Il était enfin un homme, et il fallait se méfier des " petites filles '» ; tout était là! Une justice à lui rendre, c'est qu'il n'accorda pas grande attention à celles qui se pavanaient autour de lui, peintes et plâtrées.
Mais devant le bureau d'omnibus où il venait de prendre son numéro pour rOdéon,il remarqua une jeune blonde, vraiment fraîche et jolie.
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vêtue en ouvrière. Elle attendait l'omnibus comme lui. Quelques gouttes commençant à tomber, Georges lui offrit d'attendre sous le même parapluie, et lui demanda •* son petit nom ". Elle s'appelait Célestine et demeurait à Montmartre. Elle n'était pas timide, et ses grands yeux clairs vous regardaient en face; mais de subites chaleurs roses lui enflammaient souvent les joues; elle se détournait alors un peu, avec un joli mouvement de pudeur coquette. Le timbre de sa voix était d'une douceur extraordinaire.
Invinciblement attiré, fou de joie ayant oublié son oncle, Georges n'hésita pas à tourner le dos à rOdéon.- Assis à côté d'elle, dans l'omnibus,
il lui parlait tout le temps du trajet, en lui gardant la main dans la sienne. Ils descendirent à la place Pigalle. Georges décida, non sans peine, Célestine à prendre quelque chose dans un café. Puis, il la supplia " de lui laisser voir sa petite chambre ».
Ce n'était qu'un cabinet meublé de vingt francs, au lit étroit. Georges, une fois là, fut très éloquent. Quand il eut obtenu l'autorisation " de ne pas retourner, si tard, au quartier Latin », ce fut soudain à son tour d'être timide, embarrassé. A la fin, il se décida :
— Tiens! je ne suis pas riche...
murmura-t-il.
Et il voulut lui glisser dans la main une pièce d'or, tirée en ca-
chette de son porte-monnaie. Mais Célestine repoussa la pièce :
— Non ! nous reparlerons de cela... plus tard... une autre fois...
Elle rougissait. Lui, la prit alors dans ses bras, et la dévora de caresses. Il voulut l'aider à déboutonner ses bottines. Célestine s'y refusa : elle avait des bottines percées.
Le lendemain, au lieu de se quitter, ils reprirent l'omnibus, cette fois dans la direction del'Odéon. Célestine habita cette nuit la chambre louée par l'oncle dans une maison sévère. On donna congé à Georges Maubrun. Quand il déménagea, au bout de la quinzaine, il était toujours avec Célestine, qui, pour lui, avait quitté la rive droite et le cabinet meublé. Décidément, c'était du sérieux. Cela dura trois mois.
Trois mois heureux d'insouciance et de belle paresse, trois mois légers, qui glissèrent très vite et que Georges, depuis, a toujours regrettés. Il ne mit pas les pieds au cours. La médecine, dont il avait pourtant demandé à ses parents de faire sa carrière, lui semblait une chose absolument inutile et sans objet, tant il se sentait débordant, lui, de santé, de sève, de jeunesse. Une carrière, à quoi bon? Plus tard, on verrait. Mais, plus tard, c'était làbas, très loin! Il ne fallait pas s'en préoccuper maintenant, ni se distraire de rivresse de se sentir vivre.
Célestine, il ne se demandait même pas s'il l'aimait. Ne s'adressant aucune question à son sujet, il ne se creusait pas la tête, ne pen-
sait point au lendemain. En brute, ou en sage, il la prenait comme elle était, ne cherchant qu'à savourer à longs traits la réalité, à s'absorber tout entier dans la possession de l'heure présente.
" Insensiblement, il " s'accoutumait " â elle. La regardait-il, il lui semblait que ce port de tête et cette nuque élégante, cette nuance cendrée des cheveux, ces yeux brillants, ce nez régulier aux petites narines frémissantes, le grain de cette peau de blonde d'une transparente blancheur, — jusqu'aux imperceptibles taches de son, qui, vers les tempes, doraient un front étroit, — il lui semblait que tout cela, fait exprès pour lui, c'était la femme par excellence, celle qui s'adaptait mer-
veilleusement à sa propre constitution. Tandis que les autres, celles qu'il rencontrait dans la rue, au café, au théâtre ou dans l'escalier de sa maison meublée, même les plus belles, malgré l'attrait de l'inconnu et la menterie de la toilette, lui inspiraient si peu de désir, qu'elles lui paraissaient appartenir à un autre sexe que sa maîtresse.
Jusqu'à ce nom de Célestine, qui l'avait agacé le premier jour, qu'il trouvait simple et doux maintenant, après l'avoir trouvé ridiculement prétentieux. Des goûts qu'il ne se connaissait pas, lui étaient nés. Par exemple, au collège, où des aptitudes personnelles l'avaient fait opter pour les sciences, il s'était toujours montré indifférent aux vers, aussi
bien aux français qu'aux latins. La " rime » le laissant aussi froid que la '^ quantité «, il n'avait jamais pu se défendre d'un dédain intellectuel à l'égard d'écrivains employant leur génie à un travail de marquetterie, faisant profession de cha7iter au lieu de penser. Eh bien, maintenant, sur les bancs du jardin du Luxembourg, où il allait souvent lire l'après-midi, en compagnie de Célestine qui lui avait commencé une blague au crochet, ne dévorait il pas les Contes d'Espagne et d'Italie! Il sut bientôt par cœur les Nuits et les stances à la Malibran. Mais, lorsqu'il chercha un autre poète que Musset, Baudelaire ne fit que l'étonner. Puis, il n'acheva pas les Emaux et Camées, dont la marmo-
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réenne virtuosité lui semblait de glace. La blague au crochet de Célestine, non plus, ne fut pas achevée.
Un soir de carnaval, les masques faisaient du vacarme sur le boulevard Saint-Michel . Célestine, sur qui cette période de saturnale exerçait depuis quelques jours une néfaste influence, sortit seule à onze heures moins le quart, sous prétexte d'aller acheter de la soie. Avant de descendre, elle embrassa Georges tendrement :
— La mercerie de la rue Racine sera encore ouverte... Mon chéri, je reviens*..
Et, toute rougissante, elle se sauva, sans fermer la porte. Il y avait bal de nuit à Bullier. Elle ne revint pas.
Après une nuit d'attente à la fenêtre — comme dans Musset — penché en dehors, écoutant, tâchant de reconnaître un pas, vers le matin, Georges n'y tint plus. Il sortit, courut d'instinct jusqu'à Bullier.
Quatre Alphonses éreintés et autant de petits souillons dansaient la polka finale. Pas de Célestine ! Il rentra, ressortit, passa la journée à fouiller des brasseries. La nuit venue, il alla avec des camarades ** au Bas Rhin »», où, affectant d'être très gai, il but des bocks jusqu'à la fermeture. Chez lui, vers deux heures du matin ^ il trouva
l'armoire à glace ouverte, la chambre sens dessus dessous. Célestine était venue enlever ses affaires.
Dormir au milieu de ce fouillis, seul ! Georges n'en eut pas le courage. L'œil sec, la peau brûlante, secoué de tressaillements fébriles, il sortit de nouveau. Quelques grosses gouttes de pluie lui firent du bien. Devant lui, sur le trottoir mouillé, une femme relevait ses jupes, marchant à petits pas. Il lui parla.
Une fois chez celle-ci, dans un lit inconnu, la bougie éteinte, il commença à voir clair en lui. La femme s'aperçut qu'il pleurait. Elle voulut le prendre dans ses bras, naïvement, pour le consoler. Georges préféra se rhabiller.
Pendant plusieurs semaines, il vécut tout à son idée fixe, ne mangeant plus, perdant le sommeil, fuyant ses camarades, passant les nuits à courir après Célestine.
Il retrouva sa trace. Entraînée par l'exemple de ses amies, cédant à des dispositions naturelles, Célestine était devenue cocotte. La première fois, du plus loin qu elle l'aperçut, elle prit la fuite. Puis, voyant que Georges n'était pas bien terrible et
avait un certain tremblement dans la voix en lui parlant, elle devint moins farouche, accepta des invitations. Georges passa encore des nuits avec elle, mais sans le charme d'autrefois. "On me l'a positivement changée! » se disait-il. Même physiquement, elle n'était plus la même.
La noce l'avait amincie, affinée.
Maintenant elle portait des toilettes qui lui allaient à ravir. Les autres l'eussent trouvée plus séduisante, lui pas ! Peu à peu, il " se déshabitua '» de l'aimer : lui, restait fidèle à ï ancienne.
Cette « ancienne ", avec laquelle il avait passé trois mois heureux et qu'il ne reconnaissait plus en Célestine, Georges se mit à la chercher ailleurs. Pendant des années et des
années, il fouilla, à droite, à gauche, en haut, en bas : l'hiver ici, dans la fourmilière parisienne ; leté, en province, sur des plages courues ; et au fond des petites villes où l'herbe pousse mélancoliquement entre les pavés ; et en pleine campagne, au fond de véritables solitudes. Il la poursuivit dans toutes les conditions sociales, au fond des divers tempéraments, et sous maintes nationalités. Parfois, une minute, une nuit, une semaine, il s'imaginait l'avoir enfin rencontrée. Puis, douloureusement, ses yeux se dessillaient : ce n'était pas elle ! Même, ayant depuis longtemps perdu tout espoir, il continue sa recherche, par habitude. Aujourd'hui, docteur de la Faculté de Paris, spécialiste de-
venu à la mode, mari d'une femme riche, mais laide, et d'une laideur bête, Georges Maubrun cherche encore.