‹ Le CollectionneurChapitre 2 sur 6 · HARVARD UNIVERSITY · texte numérisé non relu

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LIB''ARY l lUN 2 196r.

Q/l mon vieil o/lmi LE COLONEL V

JEgrotans agrotanti, cacîts unoculo.

Mon cher Colonel,

Madame votre sœur, qui connaît votre affreux caractère, m'a défié de vous dédier ce petit livre.

Je me risque.

Mais n*avale\ pas votre moustache, s ...bleu/

LE

<^u'bntbnd-on par ce mot collectionneur?

A plupart des mots, indépendamment du sens général que leur assignent les lois de l'étymologie , ont une acception arbitraire et subordonnée uniquement aux caprices de l'usage.

— Pardon, mon cher Monsieur, mais il me semble que cet aphorisme philologique...

— N'est pas de la première fraîcheur? J'en conviens, mon cher Monsieur; il rancit depuis deux mille ans dans VArt poétique d'Horace,

8 FUSAins BT PASTELS.

▼. S S et sqq,, commQ écriveDt les pions d'outre- Rhin; mais, je vous prie, que prétendez- vous conclure de cette remarque?

— Rien. Continuez.

— Monsieur, puisque vous êtes un homme lettré , vous avez lu, j'aime à le penser, les ouvrages de Fontenelle. Mais vous ignorez peutêtre une aventure assez bouffonne dont cet académicien fut le héros. Oui? je m'en doutais.

Permettez-moi donc de vous la raconter. Esprit méthodique, caractère méticuleux, nature froide et quelque peu égoïste, Fontenelle n'avait garde d'être sérieusement amoureux. Cupidon,

Il Re semprè di lagrime digiuno...

— Plaît-il?

— Un mot de Pétrarque, Monsieur, dont j'ai besoin pour justifier ma métaphore. Cupidon , dis-je, le Roi toujours altéré de larmes, fût mort de soif avant d'exprimer une goutte de rosée de ce cœur aride. Mais si Fontenelle n'était pas amoureux , il était physicien et philosophe, c'est-à-dire curieux. Or je vous prouverai quand il vous plaira , Monsieur, que si la curiosité n'est jamais de l'amour, l'amour, assez souvent, n'est que de la curiosité. Ne vous impatientez pas,

j'arrive au fait. Il y avait quelque part une certaine marquise de G***...

— La spirituelle interlocutrice de la Pluralité des Mondes?

— Précisément. Fontenelle la vit et en devint... curieux. La marquise ne crut pas devoir s'opposer aux investigations du philosophe. Condescendance toute désintéressée d'ailleurs : voir le portrait de Fontenelle. Mais quoi! une jolie femme ne peut-elle faire en faveur de l'astronomie le sacrifice que l'amour du grec infligeait à Philaminte? Ce sacrifice, Monsieur, elle le fit ! Notre homme était donc , ou plutôt se croyait le plus fortuné des astronomes, lorsque tout à coup une question intempestive de la belle marquise le fit choir lourdement des hauteurs du septième ciel :

~~ Est-ce que c'est vraiment vrai , Monsieur de Fontenelle, qu'il y a des académiciens dans la lune?

Etourdi, stupéfait, ahuri, le philosophe mit cinq minutes à accoucher de cette belle réponse :

— Ma foi, Madame, je n'y ai pas été voir.

— Ah! je croyais, reprit naïvement la marquise.

Puis, égayée sans doute par la mine effarouchée de son galant professeur, elle partit d'un bruyant éclat de rire.

lO FUSAINS ET PASTELS.

Il n'en fallait pas tant poar achever de désarçonner le pauvre Fontenelle. C'est pourquoi il prit incontinent son chapeau et sa canne et se précipita vers la porte en écrasant la patte d'an joli petit épagneul , fort innocent de sa mésaventure.

Voilà , mon cher Monsieur, l'anecdote que je vous ai promise.

— Fort bien, mais je ne vois pas quel rapport.. .

— Voici le rapport : Fontenelle ne pouvait souffrir les interruptions. J'ai aussi cette infirmité, Monsieur. Or vous m'avez interrompu dès le début de mon discours et je vous déclare qu'il me serait impossible de renouer le fil de mes idées. Permettez-moi donc de passer outre.

ANTIQ^UITé DE LA GOLLI GOM ANI E.

B premier collectionneur dont l'histoire fasse mention est Noé.

Je ne cite pourtant ce patriarche que pour mémoire ; il n'est pas démontré, en effet, qu'en réunissant dans l'arche une paire de tous les animaux connus, il ait eu pour but unique la création d'un muséum zoologique. Mais ce que personne ne contestera, c'est que la colligomanie ait été la passion favorite et, si j'osais le dire, la toquade des Égyptiens. Est-ce qu'ils ne s'étaient pas avisés de collectionner leurs ancêtres } et non pas vraiment d'affreuses poupées de cire, comme celles qu'on empila plus tard dans les armoires patriciennes de Rome :

Humeroque minorem Corvinum, et GalbAm auriculis nasoque carentem;

mais des personnages réels, des êtres hamaîos qui avaient vécu, qui avaient ri, qui avaient pleuré, qui avaient aimé. Et ces pieuses reliques proprement vernies, ficelées et emmaillottées dans leurs étuis de sycomore, passaient à l'état de meubles meublants, et figuraient très-convenablement dans un procès-verbal d'inventaire. Hérodote affirme qu'en un cas pressant leurs propriétaires ne se gênaient pas pour les mettre au Mont-de-piété. Qui sait si l'on ne trouvera pas dans le tombeau de quelque usurier contemporain des Pharaons un carnet de papyrus portant une mention de ce genre: « Prêté à l'arpenteur Metmosès mille sicles de Tbèbes sur le corps de son grand-père, un peu avarié ! »

Un autre peuple africain, les Carthaginois, avait aussi la manie des collections. Il est certain qu'après la bataille de Cannes, Annibal recueillit les anneaux d'or des chevaliers romains restés sur le carreau et qu'il en emplit trois médimnes attiques. C'étaient les décalitres de l'époque. Ces glorieux trophées furent ensevelis plus tard sous les ruines de Carthage. De temps à autre , les Arabes en trouvent et en font des boucles

IB COLIBCTIONNEaR. I3

d'oreilles» Un spahi fort en thèmes, de mes amis, a acheté deux de cet héroïques bibelots à ane juive de Constantine; il mourra dans la persuasion qu'il possède les chevalières de Paul- Emile et de Terentîus Varron.

Ce n'est qu'un peu plus tard que le goût des collections se répandit chez les Romains ; mais il se manifesta dès le début avec une intensité remarquable. Quel furieux collectionneur que Verres! Tableaux, statues, coupes, trépieds et candélabres, tous les dieux et toutes les déesses, tous les héros et toutes les courtisanes de la Grèce, tous ces divins chefs-d'œuvre d'or, d'argent et d'ivoire que les soldats de Mummius brisaient pour en faire des cimiers à leurs casques, ces créations du génie, ces trésors, ces merveilles, il les entassait pêle-mêle dans l'atrium de son palais devenu comme le musée de Cluny du quartier des Carines.

Ce fut là le premier et aussi le plus magnifique triomphe du bric-à-brac romain. Auguste , tout empereur qu'il était, n'eût pas osé balayer le monde comme un simple proconsul, et pourtant il cultivait aussi la curiosité.

Il avait réuni , dans 8a petite maison du mont Palatin, un splendide assortiment de vases de Corinthe; mais il se bornait à cette spécialité. Les Romains se moquaient de lui , et lui déco* chaient à ce sujet force railleries. Un jour même, un mauvais plaisant, s'attaquant du même coup à la manie de César et à la réputation assez suspecte qu'avait laissée son père, se permit de charbonner sur le piédestal d'une des statues impériales cette inscription irrévérencieuse:

Pater Argentarius; ego Corinthiarius.

Tous les goûts, dit-on, sont dans la nature< Auguste affectionnait les vases de Corinthe, Lucullus préférait les vieux galons. Il possédait cinq mille manteaux! Quel client pour le Prince- Eugène de l'époque! Un semblable vestiaire n'était pas sans quelque analogie avec le harem de Bajazet qui, dit-on , était peuplé de trois mille houris. Vestiaire et harem enfermaient sans doute plus d'un trésor inutile. Lucullus, toutefois, plus généreux en ceci que le sultan, prêtait volontiers à son prochain ce dont il n'usait pas pour lui-même. Les entrepreneurs de specacles lui empruntaient souvent sa garde-robe.

Voilà par quels moyens on parvenait à nipper cette prodigieuse figuration qui alternait, hélas! sur le théâtre de Marcellus avec les ours et les panthères , et qui mettait trois ou quatre heures à défiler devant le public pendant les entr'actes d'une comédie de Rubrenus Lappa, ou d'un drame larmoyant de Pupius.

Ne vous moquez pas trop de la friperie de Lucullus. Voici un philosophe, le stoïcien Sénèque, qui s^était fait cadeau de cinq cents tables. Cinq cents tables! ni plus ni moins; c'est Xiphilin qui Fa dît. Et quelles tables ! toutes en bois de citre! Peut-être demanderez- vous ce que c'est que le bois de citre. Je l'ignore, et il est à croire que je l'ignorerai toute ma vie; tout ce que je sais , c'est que le bois de citre croissait dans les gorges de l'Atlas et qu'il coûtait les yeux de la tête. Ces curiosités-là se vendaient au poids. On mettait la table dans un plateau, de l'argent par boisseaux dans l'autre; quand les plateaux s'équilibraient, le marchand prenait l'argent et l'acheteur le meuble. Cicéron s'était un jour passé cette fantaisie au prix d'un million de sesterces ! Qu'est-ce que ces gens-là mangeaient donc, bon Dieu! sur ces tables miraculeuses!

Des cervelles de perroquet, j'imagine, et des

langues de rossignol, comme Tempereur Hélio»' gabale.

Je ne citerai plus qu'un exemple de la manie des collections chez les Romains. Il est aTérê^ par le témoignage de Dion Cassius et de Suétone que Domitien collectionnait des mouches.

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