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hanapt, des œufs d'autruche, des ossements fossiles, des dentelles, des casse-tête, des mocassins, des reliquaires et des frégates en ivoire. Si votre ami — je suppose que le pacotilleur peut avoir un ami — a des prétention» à la science historique, il est capable de vous montrer le merlin de Charles-Martel, le cure-dent de l'abbé Suger et le hausse-col de Corbulon.
Les pacotilleurs sont relativement peu nombreux. Il y a à cela une raison tonte simple, c'est que leurs collections englobant tous les objets connus et inconnus, et ne pouvant se recommander que par la quantité et la variété des échantillons, sont de véritables gouffres que tout l'or de la Californie ne parviendrait pas à combler.
La classe des spécialistes comprend tous les collectionneurs qui, par goût ou par nécessité, s'attachent à une seule catégorie d'objets.
Elle se subdivise en deux groupes :
1° Les Routiniers; 2*^ Les Fantaisistes.
Les routiniers ne sont pas vicieux de nature. C'est la contagion de Pezemple^ c'est l'esprit d'imitation qui les a perdus. On peut dire de la plupart de ces infortunés ce qu'Horace disait de son contemporain Iccius, un amateur forcené de chinoiseries et de bouquins t
Pollicitus melîora!
Ceci posé, il va de soi que le routinier se traîne constamment dans l'ornière creusée par ses devanciers, et que son ambition se borne à collectionner ce qui a déjà été collectionné par d'autres. Or il est certaines séries d'objets colligibles qui relèvent éminemment de la tradition.
Tels sont :
Les tableaux ; Les médailles; Les faïences; Les livres ; Les coquilles.
N'ayez peur qu'un routinier se hasarde jamais hors des limites de ces régions si souvent explorées. Que dis-je ? N'en voit-on pas qui se condamnent à n'en parcourir qu'un petit coin, un arpent, une perche, voire une toise, et qui tour-
nent éternellement dans ce cercle étroit comme récurenil dans sa roue ?
J'en ai connu un qui n'estimait, en fait de tableaux, que les^toiles des peintres nés à Magnyen-Vexin.
Un autre, un coquillagiste celui-là, ne s'est jamais passionné que pour les escargots.
Quant aux fantaisistes, ce sont les enfants perdus, les espiègles, les \éphyrs de la curiosité.
On ne saurait croire à quels écarts d'imagination peut s'abandonner un monomane, quand sa monomanie n'a d'autre règle que le caprice.
Il n'y a peut-être pas un seul produit de la nature ou de l'industrie humaine qui n'ait été l'objet de la prédilection d'un fantaisiste.
J'ai un parent — un grave professeur d'histoire dans un de nos premiers lycées — qui a passé vingt ans de sa vie à collectionner des parapluies.
Il n'est pas rare de rencontrer des gens qui collectionnent des tabatières à musique, des pipes, des casse-noisettes, des almanachs , des nageoires de carpe.
On en cite un qui a créé un musée de moutardiers !
Et vous, Catherine, la perle des cordons bleus, est-ce le maître que vous serviez avant moi, un numismate hollandais, m'a-t-on dit, qui vous a inspiré ce goût désordonné pour les boutons d'uniforme? Boutons plats et bombés, boutons d'étain et de laiton, boutons timbrés d'un simple numéro, de deux canons en croix, d'une ancre marine, d'un cor de chasse, d'une étoile ou d'une grenade, que ne trouvai-je pas dans ce petit sac de peau de daim qui, de ma botte à loto, avait, je ne sais comment, passé au fond de votre malle ? Chacun de ces bibelots , 6 Catherine, vous rappelait-il donc un souvenir ?
£n dépit, ou si l'on veut, en r&ison même des excès où ils tombent, les spécialistes, fantaisistes ou routiniers , sont les seuls collectionneurs dignes de ce nom. Les pacotilleurs , en effet, ont à peine les mœurs et les habitudes du genre. Par cela seul que leur manie s'attaque à tout , elle ne s'attaque à rien en réalité. Aucun objet ne manque jamais à leurs collections, parce que leurs collections
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ne peuvent jamais être complètes. Ils ne connaissent donc pas , ou ils connaissent peu ces désire immodérés , ces angoisses , ce prurit du spécialiste toojoars à l'affût, toujours en quête de l'exemplaire rétif, de cette image de Brutus ou de Cassius qui ne brille que par son absence dans son médaillier ou sur ses tablettes.
Et cette recherche incessante de l'objet introuvable, cette tension perpétuelle, ce tétanos moral de l'idée fixe, n'est-ce pas là en définitive l'excitant nécessaire, le mobile indispensable, la raison d'être enfin du collectionneur?
On dit que le pape Clément VI, touché du désespoir de Pétrarque, lui offrit de le relever de ses vœux afin qu'il pût épouser Laure, mais que le poëte refusa, par la raison qu'il avait encore beaucoup de sonnets à faire.
Le collectionneur est de l'école de Pétrarque.
Pour l'un l'amour n'était qu'un prétexte à sonnets; pour l'autre la passion qui le travaille est surtout un prétexte à explorations.
Qu'il n'ait plus rien à chercher, qu'il n'ait plus rien à découvrir, et il fera comme l'insecte
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qui a achevé de filer son cocon ; il s'engourdira dans Poisiyeté et Tennui.
Seulement, dans ce cas particulier, Pinsecte est mieux avisé que l'homme ; il se transforme en papillon ; l'homme se change en chenille.
IB BOUQ^UINBUR.
B permettra- 1- on maintenant de sortir des généralités, et de compléter cette monographie par une esquisse à grands traits d'un des individus du genre ?
Je choisirai ledit individu parmi les spécialistes; ce sera un bibliomane, si vous le voulez bien, et même une variété du bibliomane^ un simple bouquineur.
Le bouquineur se distingue de ses congénères par des caractôres qui lui sont propres.
Ainsi f tandis que les autres bibliomanes chassent leur gibier partout où ils espèrent le faire lever, chez les libraires, dans les ventes publiques, quelquefois même dans les bibliothèqdés de leurs amis, vous ne verrez jamais le
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bouquineur fureter ailleurs que dans l'étalage da coin, dans les bottes poudreuses qui encombrent les quais et les ponts, dans les tas de ferraille mis en vente par les Auvergnats, dans les paperasses amoncelées sous les comptoirs des charcutiers et des débitants de tabac.
Peut-être allez-vous penser que les livres recherchés des bouquineurs se rencontrent plus fréquemment chez les brocanteurs que chez les libraires ?
C'est précisément le contraire qui est vrai.
Alors, c'est par économie et par faute d'argent que les amateurs de bouquins se donnent tant de soucis?
Pas le moins du monde ; je connais des bouquineurs millionnaires et prodigues.
Vous ne comprenez pas? Écoutez donc, car nous touchons au beau de la chose.
Le bouquineur a un trait de ressemblance avec la femme enceinte. L'un et l'autre ont des envies, et chez l'un et l'autre ces envies ne peuvent être satisfaites que moyennant certaines restrictions.
Ainsi, une femme grosse désire ardemment manger du lièvre ; mais il faut que ce lièvre ait
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nue patte blanche; qu'il ait été tué dans tel champ, et non dans tel autre; le matin et non pas le soir; par un temps clair, et non par le brouillard.
Le bouquineur n'est ni moins exigeant, ni moins systématique.
Il a envie d'un bouquin, mais seulement à de certaines conditions. Pour n'en citer qu'une, la plus impérieuse de toutes, à la vérité, il faut nécessairement que ce bouquin soit un renard*
Nota : On appelle renard un livre rare et cnrieux, déterré par un amateur dans l'étalage d'un brocanteur qui en ignorait le prix.
On voit par là que ce qui passionne le plus le boaquineur, c'est moins le bouquin lui-mfime que la manière dont il espère le conquérir.
Le beau mérite, en effet, que d'entrer dans un magasin bien assorti , de feuilleter les catalogues, de choisir un article , de le payer au prix marqué, et de le mettre ti^qnillement dans sa poche.
Mais battre le pavé des quais pendant tonte une semaine, explorer, scruter, bouleverser une centaine de boîtes éraillées, moisies et fétides, pais enfin, au milieu d'une cohue de rossignols
frippés, lacérés, éreintés, maculés et ignobles, sentir frissonner sous sa main un petit joyau typographique , méconnu du rustre qui l'a prostitué sans vergogne^ voilà ce qui peut s'appeler une bonne fortune et un triomphe!
On ne sera plus surpris dès lors que, pour se procurer de pareilles jouissances, le bouquineur vraiment digne de ce nom brave tout respect humain et s'expose, le front «erein^ aux railleries des hommes comme aux inclémences du ciel. J'en ai vu un attendre une heure durant, sous Tabri d'une porte cochère, au milieu d'un courant d'air meurtrier, qu'un rayon de soleil permît au brocanteur voisin de rouvrir ses boîtes qu'une double toile cirée défendait de la pluie.
Tous sont capables de mettre en oubli les affaires les plus sérieuses, les devoirs les plus sacrés, la fête de leur femme et le baptême de leur premier-né, s'ils rencontrent sur leur route les séductions d'un étalage.
Il est de notoriété à l'hospice Dubois qu'un bouquinomane, alité, presque mourant, profita d'une absence momentanée de sa garde-malade pour se vêtir à la hâte et courir au quai Voltaire.
Veut-on savoir maintenant quels sont les livres que les bouquineurs pourchassent avec cette inr croyable frénésie ?
Lesuns^ — ce sont les dilettanti de l'espèce, — recherchent les éditions sorties des presses des typographes célèbres, comme les Âlde, les Junta^ les Estienne^ les Mamert-Patisson, les Cramoisy, les Elzevirs.
D'autres courent après les traités d'un caractère spécial, comme \& Manuel du pêcheur d'ablettes, le Guide-âne des juges de paix, VArt d'élever les vers luisants.
D'autres enfin achètent indifféremment tous les ouvrages dont les sujets leur semblent curieux oa singuliers.
Voici quelques échantillons des titres qui affriolent le plus cette dernière catégorie de collectionneurs :
— Le Palmier des oasis, suivi de VArt de vérifier les dattes;
— Considérations sur les causes de la Grandeur et de la Décadence de la marine du Limousin;
— De Vinfiuence de la musique militaire sur le moral des bêtes à laine ;
— Examen comparatif de l'idiome des Indiens
Comanches et du dialecte particulier des habitants de Chaillot,
De tout ce qui précède il âemble naturel de conclure que le bouquineur possède une instruction gaillarde, curieuse ou solide, selon la spécialité à laquelle il s'est adonné.
Erreur profoîide.
Le bouquineur ce le cède en ignorance qu'au maître d'école et à la carpe.
Il possède des milliers de livres ; mais il aimerait mieux mourir de soif, le plus cruel, dit-on, de tous les genres de mort, que de se condamner à en lire un seul.
Pourquoi donc le bouquineur entasse-t-il ces montagnes de papier?
On n'a jamais pu le savoir.