PORTRAIT PHTSIQJJE ET MORAL OU COLLECTIONNEUR
ONTAiONE rapporte, d'après Valère-Maxime, qu'un magistrat romain, un préteur nommé Cippué, s'étant mis au lit sous l'impression que lui avait laissée le spectacle émouvant d'un combat de taureaux, fut tout surpris, à son réveil, d'apercevoir sur son front une triomphante paire de cornes.
Cet étonnement du préteur Cippus était sans contredit bien naturel; ce qui Test moins, c'est de voir un philosophe sceptique comme Montaigne attribuer un fait aussi étrange au pouvoir de l'imagination. On ne saurait nier toutefois qu'une préoccupation intense et incessante puisse, à la longue, modifier profondément nos facultés, et
par suite l'enveloppe matérielle qui leur sert de cage.
Et remarquez bien qu'il n'est pas question ici du visage, ce miroir de VâmCy comme on l'appelait déjà avant le déluge ; non, je veux parler de l'économie générale du corps et de tous les organes physiques, qui sont les instruments et les serviteurs, mais aussi, — notez ce point, — les interprètes de nos passions.
'Tout le monde sait que certaines professions impriment à notre corps des allures toutes particulières. Il ne faut pas être un bien habile observateur pour reconnaître du premier coup d'oeil :
Un tailleur, à la convexité de ses tibias;
Un matelot, au roulis de ses épaules et au balancement cadencé de ses bras ;
Une danseuse, à l'exagération de ses muscles soléaires ;
Un capitaine de pompiers, à la pose olympienne de sa tête.
Ces caractères, en effet, ne sont que la traduction apparente de causes purement physiques; ce sont des plis que. le corps contracte par suite de la permanence ou de la répétition trop fréquente de certaines attitudes.
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Mais les attitudes de l'âme, qui les a vues?
Et comment les affections qui lui sont propres peuvent-elles modeler notre corps en creux ou en relief, si leur essence, tout immatérielle, ne comporte ni dépressions ni saillies? Comment encore l'âme humaine, soit que vous lui assigniez pour résidence le cerveau, comme Euler, ou la rate, comme Guillaume Flugge, ou le bout du nez, comme je ne sais plus qui, peut-elle modifier d'une façon quelconque la forme d'un tibia ou d'un cubitus? Grave problème que je ne me charge pas de résoudre. Et pourtant il est incontestable que pour quiconque a appris à y lire, le corps humain , j'entends le corps entier, de l'épaule gauche à l'épaule droite , et des talons à la tête, est un livre très-déchiffrable et quelquefois très-indiscret.
Je connais un homme, non pas un médecin ou un philosophe, comme on pourrait le croire, mais un opticien, un modeste fabricant de pincenez et de baromètres qui a fait, dans ses moments de loisir, une étude approfondie de ces choses obscures. Cet homme, ce savant, est parvenu à diagnostiquer avec une certitude absolue le caractère, les penchants et les aptitudes du premier venu, vu de dos! Montrez-lui un
passant quelconque, ce monsieur par exemple qai ▼icnt de tous coudoyer et qui trottine maintenant à vingt pat, .devant vous, le ne2 au vent et un parapluie sous le bras, et mon opticien vous dira si Tindividu en question est un ivrogne oq un joueur, et, dans ce dernier cas, s'il cultive de préférence le baccarat ou le bézigue. Demandezlui d'après quel indice s'est formée son opinion, et il vous fera remarquer, que sais-|e ? un renflement imperceptible de l'omoplate, une déviation microscopique de la malléole interne. Partant de là, il ne fera pas difficulté de vous expliquer tout son système, et après dix minutes d'attention, vous serez convaincu comme lui qu'un avare n'a pas le genou fait comme un ambitieux, et qull y a tout un abîme entre le mollet d'un entomologiste et celui d'un mélomane.
Ces considérations un peu abstruses sembleront peut-être hors de propos; elles ne sont point pourtant étrangères à mon su^t, et je les ai jugées indispensables pour faire accepter, sans contestation, et tel que je vais le reproduire, le portrait physique du collectionneur. L'original de mon portrait m'a été communiqué par mon
fabricant de baromètres, dont les arrêts, en pareille matière, ne sauraient être discutés non plus que des axiomes.
Je commence.
La colligomanie n'est pas un lit de Procuste. Le collectionneur est donc indifféremment de haute, de moyenne ou de petite stature*
La partie supérieure de son corps, le buste, si j'ose m'exprimer de la sorte, se projette audacieusement en avant, et forme avec les os du bassin un angle moyen de trente-cinq à quarante degrés.
Un collectionneur cambré serait un monstre.
Il a le pied large , aplati et légèrement infléchi en dehors : — un pied honnête et contemplatif;
Les mains longues, noueuses, velues et d'une netteté douteuse ;
Le cou comme les mains ;
Le front pelé, uni et luisant;
L'œil gros, sphérique et à fleur de tête;
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Le sourcil constetné ; L'oreille* ^/a/tf et mobile; Le nez bien apparent : un net gênant, ambitieux et tapageur.
Nota : Encore que leÉ collectionneurs, à Paris, du moins , n'assistent jamais à des combats de taureaux, on en connaît plusieurs qui portent des cornes.
Au moral , si Pon fait abstraction de la passion dont il est l'esclave , le collectionneur se distingue surtout par des qualités négatives. A parler franc , il n'a ni vices ni vertus : des propriétés seulement , comme les choses. On en cite un dont les muqueuses sécrètent un sédiment calcaire. Une fonction de madrépore.
Ce cerveau inerte, flasque, engourdi, avachi, a pourtant une fibre irritable; avisez-vous de l'agacer et elle vibrera avec de tels sifflements, elle dardera des sons tellement stridents, tellement incisifs que vous croirez avoir mis le pied sur une nichée de marmottes. Cette fibre, c'est la passion jalouse^ absolue, ingouvernable, c'est le
dada de Poncle Tobie, c'est la fée Turlutaine, c'est l'idée fixe, l'idée-tyran. Sous l'influence de sa monomanie, le collectionneur se transforme. Au lieu de la créature apathique que vous aviez sous les yeux, vous voyez maintenant un fanatique, un enthousiaste, un illuminé, un énergumène.
Que sa passion monte Jusqu'au paroxysme, — et cela s'est vu, — le collectionneur deviendra capable de tous les héroïsmes, comme aussi de tous les forfaits.
Levai! lant a bivouaqué au milieu des lions et affronté cent fois la mort, dans l'espoir de se procurer un passereau qui manquait à sa collection.
René Cardillac assassinait ses clients afin de conserver au complet son assortiment de joyaux.
Donnez à Levaillant le goût des breloques, à René Cardillac le dada des oiseaux-mouches, et chacun d'eux fera indubitablement ce qu'a fait l'autre.
Conclusion : Ne pas jeter la pierre au collectionneur de bijoux, mais se garder strictement de lui confier sa montre.
VARléTÉS DU GENRE COLLECTIONNEUR.
ES collectionneurs se divisent en deux catégories bien distinctes :
1° Les Pacotilleurs ; q9 Les Spécialistes.
Les pacotillears reconnaissent pour fondateur de leur secte le proconsul Verres^ déjà nommé. Pacotilleur aussi le philosophe Damasippus^ qui fit de sa maison un magasin de bric-à-brac, et qui troqua sa dernière pièce d'or contre le bain de pieds du voleur Sisyphus.
Des Verres et des Damasippus, nous en connaissons aujourd'hui par centaines. Ils amassent, ils entassent sans choix ^ sans préférence, sans système, tous les objets qui sollicitent leur convoitise, soit par leur antiquité , soit par leur
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rareté, soit encore par la bizarrerie de lenr
forme.
Ils sont friands aussi de souvenirs.
On désigne par ce mot sentimental les bibelots
qui ont appartenu à quelque personnage historique
ou qui ont figuré comme accessoires dans quelque
aventure romanesque.
Les collectionneurs de cette classe sont connus •0U8 la dénomination générale d'amateurs de curiosités.
Rien de fantasque, rien de fou^ de désordonné, d'anarchique, comme un musée de pacotilleur.
C'est un pandémonium où se rencontrent, se heurtent, se coudoient, se provoquent et s'étouffent, bourrés en crin, sculptés en bois, martelés en fer, coulés en bronze, toutes les inventions, tous les rêves, tous les cauchemars de toutes les sociétés, de tous les* règnes, de tpus les temps, de tous les climats. Avez- vous lu la Peau de chagrin j de Balzac? Avez- vous pénétré avec Raphaël dans la sombre boutique de Job?
Eh bien! dans le cabinet du pacotilleur comme dans la caverne du vieil antiquaire, vous trouverez à la fois le gracieux et l'horrible, le sérieux et le bouffon , le beau et le difforme : des crocodiles du Nil, des faïences de Palissy, des