‹ Le collectivisme et l'evolution industrielleChapitre 10 sur 47 · Revue du Travail. Décembre 18^9, p. 1293 : c Soi · texte numérisé non relu

Revue du Travail. Décembre 18^9, p. 1293 : c Soi

fnies : L'ébénisterie de province se plaint beaucoup de augmentation de la concurrence bruxelloise, où les fabri* ques de meubles deviennent plus nombreuses et Toutillage pluF K>erfectionné. »

2. Lbplat entend par fabrique collective l'organisation (( de la grande industrie, où le patron centralise le corn*merce des produits qu'une population ouvrière fabrique, pour le compte de ce patron, dans de« At«lierB tpéçiaux ou dans les foyers domestiques. »

les ustensiles ou les machines*-outils qu'ils em<» ploient.

Et, de nos jours, cette évolution régressive de l'industrie de métier a pris un tel caractère de généralité que l'on a pu nommer notre temps « le siècle de l'usine et de la fabrique collective »♦

Tous les ouvriers à domicile, bien entendu^ ne sont pas d'anciens mc^itres tombés dans le prolétariat. Schwiedland, dans ses nombreuses études sur la fabrique collective, montre fort bien que les industries à domicile 'peuvent naître spontanément, directement, sams avoir passé par une autre forme, ou dériver^ non seulement de l'industrie de métier, mais de toutes les formes antérieures de la production industrielle.

a La décomposition des métiers des villes est, dit-il, en général le principal cas de la formation dé la fabrique collective dans les agglomérations urbaines. Mais la décomposition ou la transformation du métier n'est pas liée à la ville^ pas plus que le développement par dérivation de l'industrie à domicile n'est liée à la transformation du métier* Toutes les formes de la production industrielle sont soumises à cptte transformation en fabrique collective. Dans les villages, dans les hameaux, dans les fermes des paysans, nous voyons le travail domestique (industrie manufacturière domestique) conduire à la fabrique collective. Il en est de même de Vôuvrage salarié (travail à la journée) qui a eu également, autrefois, une importance capitale comme mode de production; et même le sys-

tème d'exploitation le plus moderne, là fabrique^ se transforme, selon l'avis de plusieurs, en fabrique collective *

Les exemples de cette dernière catégorie — qui marquent un retour en arrière, une régression vers des formes inférieures — sont au moins douteux et assurément exceptionnels^. Il arrive fréquemment, au contraire, que la fabrique collective trouve son origine dans la transformation capitaliste du travail au foyer ou du travail à la journée.

C'est le cas, par exemple, pour le tressage de la paille en Toscane et dans la vallée du Geer, ponr la fabrication des jouets dans l'Oberland de Meîningen, la dentellerie des Flandres, lasabote? rie du pays de Waes et, presque partout, pour \t lissage du 161 ou de la laine.

Ainsi, à côté dés anciens <c* maîtres », des couloliers de Namur, des ébénistes de Paris, des canuts de la Croix-Rousse, tissant des soies merveilleuses sur leurs métiers poussiéreux, des patrons asserçis — tailleurs, cordonniers, tisserands, cigariers — qui travaillent encore dani^ leur propre atelier, mais pour le compte d'un capitaliste, nous trouvons une multitude de façonniers, d'ouvriers en chambre, de travailleurs à domicile, qui ont été embrigadés directement par le chef d'entreprise, ou, du moins, n'ont jamais passé par la forme métier.

1. ScHwixDULiiD. La répression du travail en chambre* (Revue d'Économie politique, 1897), p. 580.

2. V. par exemple Kovjllbwskt. Le régime économique de la Russie, pp. 173 et s. (Paris, Giard et Brière» 1898)*

Quelles que soient, au surplus, les origines de rindustrie à domicile, ce qui la caractérise toujours, c'est la^ dépendance des travailleurs pour le placement des produits, — dépendance qui entraîne généralement la prospérité économique de l'entrepreneur et 1^ misère ou, s'ils ont' encore à perdre quelque chose, la ruine des producteurs qu'il occupe.

Dépression permanente des salaires, chômage forcé pendant les mortes maisons — les saisons où l'on meurt — , travail forcé pendant les périodes de presse, telle est, presque toujours, et surtout à partir du moment où la machine vient lui faire concurrence, l'apanage lamentable du travailleur à domicile.

Il reste le maître de l'heure, dira-t-on : pas de règlement pour le contraindre ; pas de contremaître pour le surveiller. Mais qu'importe Tabsence de contre-maître à ceux qui ont la faim pour garde-chiourme ; l'absence de règlements, à ceux pour qui, travaillant sans répit^ « les nuits sont les -compagnes des jours ^ i> ?

Ne vaudrait-il pas mieux qu'elle travaillât eii fabrique, astreinte à des labeurs pénibles, mais

1. Opfigb du Thatail. L'industrie du vêtement a Paris, 1896^ p. 501 : < ÀTant la loi du 2 noTembre 1892, sur le travail des femmes et des mineurs, •••• la journée de dix heures, très fréquente, marquait la période de calme, la journée de douze heures et demie, la période de presse, rarfois même, sous l'influence de l^impérieuse fantaisie de» clientes, de rindifférence des patrons et de la partialité des € premières », on pouvait signaler 44 heures de travail en trois jours (12 h. — 20 h. — 12 h.) Les cahiers d'heures, eomprenant, détaillées jour par jour, huit années d'ouvrières, permettent d'apprécier le maximum de plusieurs atelier»

limités par la loi et les règlements d'atelîer, cette couturière en chambre que nous montre un dessin de Steinlen {Les Joies de VÈté)^ éteignant sa lampe quand les premières lueurs de Taube entrent dans sa mansarde et saluant la divine splendeur du ciel matiqfil de ces âpres paroles : « Voici enfin la saison où je pourrai économiser trois heures de pétrole par jour > ? Nulle part, peut-être, — sauf au foyer des payerons, travaillant pour quelque bazar — les salaires ne sont aussi bas, les journées de travail aussi longues, l'exploitation capitaliste aussi éhontée que dans ces « ateliers familiaux a des grandes villes, qui comptent, dans les statistiques officielles, comme autant d'entreprises distinctes et indépendantes. 11 nous suffira de rappeler les horreurs du sweating System dans TEast End de Londres, dans les « étuves » de New- York, dans ces innombrables trous à tra- , vail, où des familles entières, vivant dans la' promiscuité et l'ordure, s'exténuent de fatigue dans une atmosphère empoisonnée ^

célèbres. Çà et là des journées de seize heures, mais le.plus haut rendement hebdomadaire paraît être soixaote-dix-sept htures. Quant à la ** seconde veillée, » la veillée que certaines (ouvrières peuvent s'imposer chez elles, ces cahiers d'heures n'en peuvent faire mention. C'est un oâté éminem' vuent triste du « travail en chambre, »

1. Sur les conditiô&s du travail dans l'industrie à domicile, voir notamment :

A.IIOLBTERRB. — First Heport from thè Select Committee of the Housé of Lords on the sweating System (1888). — D. F. Scni.o^s. The sweating System in the United Kingdom, (Jour* ndl of Social Science. Octob. 1892.)

ÀLLEMAGiis. — Wrber. Das sweuting System in der KonfeHion und die Vorschlâge der Kommission fur Arbeiter^

Car, ne l'oublions pas ^-*- et cette considération, sans doute, sera de nature à émouvoir les philanthropes admirateurs du travail en famille, -«- ces foyers de misère pour les producteurs sont aussi des foyers d'infection pour les consommateurs.

« C'est à coup sûr, dit l'hygiéniste Fauquet, par l'intermédiaire des objets fabriqués que s'établissent, entre les diverses classes de la société, les relations les plus nombreuses, et, vu la contamination des produits du travail à domicile, on ne se félicitera pas de ce que a ce travail permet au père et à la mère de famille de veiller aux cotés de leur enfant malade ioui en continuant leur travail »« L'isolement de oes pnalàdes n'est pas réalisable, et^ chez ces paiw vres gens, les vêtements qui, en cours de tra-»

statistik. (Arçhiv f^r soziale Gesetzgebung, X. Vîerte3 Heft Berlin, 1897). — Timm. Neuere Untersuchungen ûber die Lage der deutschen Konfektionaarbeiter. (Neue ^eit, 5 no«

Autriche. — ^Scrwispi^ano. Klein^ewerbe und Hausindus^ trie in Oesterreich. Leipzig, 1894. — Baubs. Die Ifeimarbeit und ikre geplante Regelung in Oesterreich. (Arehiv fiir $oziale Geset^gCQung und St(Hiistik. X. Zweites Heft, 1897),

États-Unis. — H, White. The sweating System, (Èulletin ofike department oflabor. Mai 1696).

France. — OfFics. py Tr^vaii,, Bapp. Pv MARouaR^if. ^a petite industrie, tome I et U. (Paris, 1893 et 1896.)

BvMilQl^B, -^ Office pu travail. l.es industries à domicile en Belgique et, spécialement, \es excellentes mono^rfi^ phies de Génart (Findustrie coutelière de Gembloux) et Ansiaux (l'industrie armuriêre liégeoise et l'industrie du tressage de la paille dans la vallée du Geer).

Suis». — Swaixb. Die Arbeits- und WirtschaftsverfiàlU nisse der Einzelsticker in der Nordostschweiz und VorarU berg, Strassbupg, Triibner, 1895. '

Voir oi-après, p. 278, les compléments à ces indications.

vail, sont volontiers utilisés comme couvertures, sont particulièrement propres à recevoir et à conserver les germes deS/ maladies contagieuses ^ »

Sans doute, ce serait pousser au noir un tableau suffisamment sombre par lui-même, que d'attribuer ces dangers, ces abus, ces conséquences funestes à toutes les formes du travail à domicile. L'ouvrier gantier, par exemple, protégé par une organisation syndicale rigide, qui rappelle les anciens corps de métiers, ne connaît pas encore la détresse des cordonniers et des tailleurs '. Mais il n*en reste pas moins vrai que, dans la plupart des cas, les ouvriers en chambre sont plus maltraités que les ouvriers de fabrique ; et ce que nous venons de dire du travail dans les villes s'applique également, et parfois avec une aggravation de misère, au travail à domicile dans les campagnes.

<c C'est là, disait un député libéral au Parlement de Vienne, c'est là que le paupérisme pullule dans des proportions bien supérieures à celles de la petite industrie (des villes); c'est là que la journée atteint dix-huit heures, sans fournir à l'ouvrier rien de plus que des pommes de terre; c'est là que l'anémie et des contagions envahissent des vallées entières *. »

1. ScHwisDLAND. Travail en chambre et police sanitaire. (Revue d'Économie politique, 1900, p. 230).

2. Sur rorganisation de la <« collectivité des gantiers, » & Bruxelles, v. £. Vamderteldb, Enquête sur les Associations professionnelles d'artisans et d'ouvriers en Belgique. Tome I, pp. 50 et s. (Bruxelles, Office de publicité, 1891).

8. ScHWiflDLAND, La répression du travail en chambre. {Revue d*x^con, poL, 189J, p. 58o.) — Voir ci-après, p. 274.

.Câi^^^iM^U^BiaartMMMM.*-'

Si donc la fabrique collective, ou plus exactement la manufacture collective, parvient à se maintenir; si elle résiste — malgré son infériorité technique — à la concurrence redoutable de la fabrique centralisée, c'est au prix d'une dégradation et d'une démoralisation profonde des travailleurs qu'elle emploie. Aussi faut-il souhaiter, voire môme favoriser par des mesures législatives* le passage de ces formes dégénérées de la production individuelle, aux formes supérieures de la production en commun.

Les esprits enclins à Toptimisme peuvent espérer que cette transformation sera l'œuvre de sociétés coopératives, groupant les travailleurs à domicile et finissant par acquérir un outillage suffisant pour lutter avec succès contre rindustrie capitaliste. Mais, dans les c^s, infiniment nombreux; hélas, où pareille espérance apparaît comme absolument chimérique, encore faudrait-il considérer comme un réel progrès, technique et social, que l'exploitation des travailleurs à domicile par le capital marchand fasse place à l'exploitation des travailleurs à l'atelier ou en fabrique par le capital industriel.

§ 8. Les petits détaillants

Malgré l'extension des grands magasins, dont Zola, dans le Bonheur des darnes^ a si ma-

1. Sur les mesures législatires proposées en vue de la répression dn travail eu chambre, voir aussi, du même auteur, Ziele vuid Wege einer Heimarbeitgesetzgebung, (Wien, Mantz, 1899.) — Voir aux Additions ci-aprés, p. 274.

gistpalement déorit le prodigieux développement, désastreux pour les boutiques d'itlentoury le nombre des petits détaillants, des petits com^ merçants de toute espèce» bien loin de 3e ré** duire, semble --^'après les recensements pro^ fessionnels — constamment augmenter.

A la dernière session du Verein fur Sozial^ politik (Breslau, 1899), W. Sombart constatait, avec chiffres à Tappui, que leur nombre augimente plus rapidement que la population*.

Pour un d'entre eux qui disparait, ruiné par les bazars capitalistes, il en est dix qui apparaissent, dans d'autres branches, dans d'autres localités, dans les campagnes ou dans les faubourgs des grandes villes,

Ce sont, ordinairement, d'anciens domestiques, des ouvriers, qui disposent de quelques économies, ou bien encore des artisan^ dont la situation a décliné et, dans les villages, des cultivateurs qui renoncent, totalement ou partiellement, à la culture.

n faut y ajouter un grajid nombre d'employés de commerce qui, se trouvant sans place ou désirant se marier, s'établissent à leur compte, souvent avec des ressources manifestement insuffisantes : <c La possibilité de se procurer trop

t. Le recensement professionnel de Tempire allemand, pour 1882, doqne 1.364 marchands sur ^00.000 habitants; celui dç 1895 eu doune 1.502. Dans beaucoup de rUles, la proportion a, depuia 1870, presque doublé, -r^ Sur l'au^fii-

♦Bei

tation numérique des exploitations commerciales, T.^BBaii* sTBin. Die Voraussetzungen des Soiialismus» pp. 60 et a. ^ Trad. fraugaise, pp. 106 et s. ^- Birnkr. Die Konzentnr^ng der Betriebe m Oeaterreich» (Nen^ ^eU, «i Juli 1899) S. 5i8 •^ Yqîx aux Additions ci-après, p. 274*

facilement/ par suite de la concurrence; deà marchandises à crédit, amène l'envahissement de certaines branches par des explokations sans solidité, qui éclosent spécialement pendant les périodes de crise, comme des champignons après la pluie, pour disparaître au bout d^un an ou deux, quand l'inévitable ruine se produit*. »

Bref, le petit commerce est par excellence le refuge des écloppés du capitalisme, de tous ceux qui préfèrent au dur labeur de la production le maigre grapillage de Tintermédiaire, ou qui, ne trouvant plus un revenu suffisant dans rindustarie ou l'agriculture, éprouvent le besoin d'ajouter une corde à leur arc, en ou^ Trant quelque boutique : c'est ce qui explique, notamment, la multiplication, le pullulement des débits de boissons, des cabarets de toute espèce ' — le plus facile et le moins coûteux à installer de tous les commerces.

Mais ce serait une grave erreur de croire que ces minuscules exploitations — que les statisli* ques officielles recensent comm'^e entreprises distinctes —puissent être, d'une manière générale, considérées comme la propriété personnelle de ceux qui les exploitent. Il en est un grand nombre, et un nombre croissant à me* sure que le régime capitaliste se développe, qui n*ont qu'un fantôme d'indépendance et se trouvent plus ou moins directement dans la main

i. W. bôAGBsiuSé Wandlungen im modernen Detailhandel. ^Braun's Archiv fUr gçziale Gesetzgebung, 1898« Erstet Beft, p. 69).

de quelques gros bailleurs de fonds, industriels et commerçants.

A de très rares exceptions près, toutes les brasseries de quelque importance, en vue d'écouler leur production, |)ossèdent un nombre plus ou moins grand de cabarets, voire même — en Belgique — des Maisons du Peuple socialistes. Et comme Texpériènce a bientôt montré que, pour faire prospérer ces cabarets, la vente du genièvre était beaucoup plus avantageuse que celle la bière, nombre de brasseurs se sont faits marchands de liqueurs en gros.

C'est ce qui explique ce fait, paradoxal en apparence, que récemment, à Bruges, les brasseurs réclamaient énergiquement l'abolition du droit de licence imposé aux seuls débitants de boissons distillées, alors ^7u'ils semblent, à première vue, avoir tout intérêt à des mesures qui ont pour but de restreindre la consommation de genièvre et poussent, par conséquent, à consommer plus de bière.

Le contraste entre la situation réelle et la si-* tuation apparente qui existe pour les débits de boisson, au point de vue du degré de concentration capitaliste, se retrouve également dan beaucoup d'autres branches du commerce de détail.

Dans les villes hollandaises, par exemple, la plupart des boulangeries ne sont que des dépôts alimentés par des fabriques capitalistes.

A Londres, Macrosty, dans un article de la Contemporary Review (mars 1899) constate « que

les restaurants à bon marché de Londres se trouvent dans les mains de quatre ou cinq firmes ». Le commerce du lait est dans les mêmes conditions. La pharmacie et le débit des cigares subissent un sort identique : une seule société possède cent dépôts pour la vente dès cigares *.

En somme donc, les innombrables exploitations commerciales qui figurent dans les recensements officiels peuvent être classées en trois catégories :

1* Celles qui, tout en constituant des unités statistiques, ne sont que des dépôts, des succursales de grandes entreprises^ capitalistes ou coopératives.

2* Celles qui no fournissent à l'exploitant qu'un revenu accessoire, un supplément de salaire.

3* Celles, enfin, qui forment réellement des exploitations indépendantes, dont Tinventaire est la propriété personnelle du petit détaillant. Or, si le nombre total des établissements commerciaux augmente à coup sûr, il est beaucoup moins certain que les exploitations de cette dernière catégorie — les seules qui nous intéressent au point de vue de Tunion de la propriété et du travail — tendent à se multiplier. Certes, leur nombre s'accroît, avec la spécialisation professionnelle, dans le» régions où Téconomie d'échange se développe aux dépens des formes domestiques de la production. Tel village^ jadis exclusivement agricole, dont les

i» K^vTfRY. Bernstein und das sozialdemokratisehe Pro^ §ramm» p. 65. — Trad. française, p. 127,

habitant» cuisaient leur pain et troquaient leur , beurre et leurs œufs contre des marchandises chez des « négociants » de la ville prochaine, possède maintenant sa boulangerie, son épicerie, ou, tout au moins, un de ces hétéroclites magasins, où Ton vend à la fois des aunages et des denrées coloniales, des casseroles et des almanachs, du cirage et des harengs saurs, de$ /Corsets et des chapeaux de paille. Mais si, dans les milieux ruraux, la différenciation commerciale s'opère de plus en plus, multipliant les boutiques, dans les agglomérations urbaines, au contraire, le développement des coopératives et, surtout, des bazars, des grands magasins — dont quçlques-uns occupent, comme le Bon Marché ou le Louvre, plusieurs milliers d'employés — inflige aux petits détaillants un préjudice qui se traduit, d'abord, par la réduction de leurs profits, puis, dans certaines branches, par la réduction de leur nombre.

Néanmoins, il n'est pas douteux — et c'est un des plus graves inconvénients du régime actuel — que les petits détaillants conservent une importance numérique hors de toute proportion avec les services qu'ils rendent aux consommateurs.

Que d'exemples frappants n'a-t-on pas donnés de ce que coûte au public le parasitisme des intermédiaires, depuis la pomme de Normandie, se vendant soixante fois plus cher à Paris qu'en son lieu de production S jusqu'au litre de vin

l.Gmi. La coopération^ p. 284. (Parit, Larote, 1900).

du Midi, qui rapporte quinze centimes au propriétaire de vigne» et se paie soixante-dix ou quatre-vingts centimes chez le débitant. Dernièrement encore, on pouvait lire dans VjScono^ miste Français que le prix moyen pour 50 kilos de café, qui atteignait 103 fr. en 1893, était tombé à 39 fr. en 1899 \ or, cette baisse des deux tiers n'a pas eu la moindre répercussion sur les prix de détail ; seuls, les intermédiaires en ont profité : « le oafé brésilien, qui ne revient pas, en France, tous droits payés, à plus de 2 fr. ^0 le kilo, est couramment vendu à 4 et 5 fr. au détail, encore que la pureté n'en soit pas toujours absolue. Les bénéfices des intermédiaires grèvent donc cet article plilis lourdement encore que le fisc\ » Au surplus, malgré ces bénéfices, si onéreux pour leur clientèle, les petits détaillants sont à tel point nombreux que, surtout dans les branches entamées par le grand commerce, il en est deig milliers au seuil de la faillite. Ainsi que le fait remarquer justement Ch. Gide, si chaque boulanger ne cuit qu'un sac de fkrine par jour et si, sur ce sac, il doit vivre, payer son loyer*, «es impôts, ses garçons, il faut bien qu'il majore le prix de chaque pain, et encora il vivra misérable. C'est précisément ce qui prouve que le mécanisme est détestable, ce qui justifie la condamnation sévère que les socialistes de l'école phalanstérienne prononçaient déjà contre l'inutile multitude des petits détaillants.

1. Sur les relations qui exîstetit entre les prîï de ^rds et les prix de détail, voir Nbwman. W'holesale and retail pfice$, (dans Economie /ournal, septenaber 1Ô97].

« Le commerce, dit Considérant, n'est utile que pour servir les besoins de la production et de la consommation ; il doit être le valet

des deux autres branches Son rôle est sub-'

ordonné. Improductif de sa nature, il n'ajoute rien par lui-même en quantité, ni en qualité, aux objets qui passent par ses mains : ses opérations doivent être exécutées avec le plus petit nombre d'agents possible. Or, ceci n'est réalisable qu'au moyen d'une organisation administrative qui mette le producteur directement en rapport avec le consommateur et qui supprime tous les intermédiaires voleurs, grugeurs et parasites. »

t 6. Bésumé et condnsions

En somme, malgré la prédominance croissante de la structure capitaliste, on retrouve encore, dans les sociétés actuelles, de multiples et importants débris des structures sociales antérieures, des formes précapitalistes de la production.

La propriété paysanne, l'industrie de métier, le petit commerce indépendant ne sont pas à la veille de disparaître et, partout où ils subsistent, — réalisant l'union de la propriété et du travail, — le socialisme ne songe nullement à employer la contrainte pour les. socialiser *.

1. Cf. Kàdtsky. Das Erfurter Programm, pp. 150 et •. (Stuttgart, 1892). — Fa. Engels. Die Bauernfrage in Frankreich und DeutschlaYid. (Neue Zeit, 1894-95, n» 10) >« ... il tft évident que, ti les pouvoirs publics tombaient en nos

Maïs, si nombreux que puissent être, dans certains pays, certaines régions, certaines branches d'industrie, les témoins des épaqués an- - ciennes, il n'en reste pas moins vrai qu'en r^gle générale le développement du capitalisme tend à éliminer, à décapitaliser les producteurs autonomes^ ou tout au moins à leur enlever, en les asservissant, leur indépendance primitive.

Dès l'instant où le marché preijid une extension suffisante, les avantages de l'œil du maître, de l'habileté manuelle, de l'ardeur au travail stimulée par l'intérêt direct et personnel du producteur, ne suffisent plus à compenser les avantages productivistes supérieurs de la division des tâches, de la connaissance exacte des débouchés, de la mise en œuvre d'un capital plus abondant. A plus forte raison en, est-il ainsi dans les branches de la production, toujours plus nombreuses, où les p;rogrès de la technologie fondent le règne de la machine.

Rien de plus saisissant, à cet égard, que la précieuse enquête américaine de 1898 sur la productivité comparée du travail manuel et du travail mécanique *. Ces recherches, d'une prémains, nous ne songerions pas à exproprier les petits paysans par la contrainte (que ce soit avec ou sans indemnité), comme nous serions obligés de le faire vis-à-vis des grands propriétaires. Notre avis, en ce qui concerne le petit paysan, c'est qu'il faut l'amener à transférer son entreprise et sa propriété privée à des associations coopératives, non par la force, mais par l'influence de l'exemple et avec l'aide des pouvoirs publics. »

1. Hand and machine labor. Thirteenth Ânnual Report of tbe Commis sioner of labor, 1898. (Washin«:ton, 1899.)

cision vraiment admirable^ ont porté sur 672 es-

gèces de produite, industriels ou agricoles^ haque espèce se trouve minutieusement ana« lysée, dans le rapport de Carroll D. Wright, au quadruple point de vue du nombre d'ouvriers»

d'opérations, d'heures de travail et do dollars payés pour la main-d'œuvre, nécessaires pour produire i^ à la main, 2"^ à la machine ^ la même unité de produit.

Bornons-nous à citer quelques exemples typiques, qui montrent, d'une manière frappante, la foudroyante supériorité du machinisme :

1° Fabrication de dix charrues.

A la main : 2 ouvriers, faisant 11 opérations distinctes et travaillant en tout 1 180 heures, payées 54 4ollars 46.

A la machine : 52 ouvriers, faisant 97 opérations et travaillant en tout 37 heures 28, payées 7 dollars 90.

2* Fabrication de cinq cents liures de beurre, A la main : 3 ouvriers ; 7 opérations ; 125 heu*

tes; 10 dollars 6.

A la machine : 7 ouvriers ; 8 opérations ;

12 heures 30 ; 1 dollar 78.

3** Fabrication de cent mouvements de montres.

A la main: 14 ouvriers; 453 opérations; 341 .866 heures; 80.822 dollars»

A la machine : x ouvriers; 1.088 opérations; 8.343 heures; 1.799 dollars.

4** Fabrication de cinq cents yards de coton* nette croisée,

A la main: 3 ouvriers; 19 opérations; T. 534 heures ; 135 dollars 61.

A la machine : 252 ouvriers ; 43 opérations ; 84 heures ; ft dollars 81.

5<* Fabrication de cent paires de bottes à bon marché,

A la main : 2 ouvriers; 83 opérations; 1.438 heures; 408 dollars 50.

A la machine: 113 ouvriers; 122 opérations; 154 heures ; 35 dollars 40.

6* Fabrication de mille livrées de pain en pains d'une livre.

A la main : 1 ouvrier; 11 opérations; 28 heures ; 5 dollars 80.

A Ja '^machine: 12 ouvriers; 16 opérations; 8 heures 56 ; 1 dollar 55,

7® Fabrication de douze douzaines de Jaquettes (hommes).

A la main : 1 ouvrier ; 4 opérations ; 840 heures ; 50 dollars 40,

A la machine: 11 ouvriers; 8 opérations; 97 heures 15 ; 12 dollars 80.

Pareils chiffres n'ont pas besoin de commen-, taire : ils marquent en traits de feu Tinévitable destin des maîtres tailleurs, cordonniers, tisserands, boulangers, horlogers et autres artisans qui ne produisent pas des spécialités ou des articles de luxç*

Malgré les efforts désespérés de la petite bourgeoisie pour conserver ne fût-ce qu'une ombre (l'indépendance, la production manuelle pour tous les objets de consommation courante s'efface de plus en plus devant la production mécanique, subjuguant un nombre croissant de travailleurs salariés.

En Allemagne, par exemple, de 1882 à 1895, le nombre des producteurs indépendants dans l'industrie proprement dite a diminué de 139.382, tandis que le nombre total des travailleurs industriels a augmenté de 861.468

Si l'on tient compte maintenant de toutes les professions industrielles, commerciales et agricoles, il y a, depuis 1882, augmentation absolue du nombre des producteurs autanomes ou soi disant tels, aussi bien <}ue des employés et ouvriers; mais tandis que cette augmentation n'est que de 5 0/0 pour les producteurs auto^ nomes^ elle est de 20 0/0 pour les ouvriers et de 100 0/0 pour les employés. Plus des trois quarts parmi les nouveaux venus dans la vie du travail appartiennent à la classe ouvrière; et; même dans Tensemble des professions, la proportion des employés et des ouvriers augmente.sensiblement aux dépens des producteurs autonomes *.

C'est ce qui résulte du tableau suivant que nous empruntons à M. Rauchberg.

1. V. Rauchbbrg. Die Berufs-und Gewerhezâklung im Deutschen Ileieh vom i4 Juni i895. (Braun's Archiç/ar êoz Geseizgehwig^ 1899, p. 611 sqq.) — Voir ci-après, p. 274.

Sur 100 personnes occupées dans l'empire allemand) de 1882 à 189&> on comptait :

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