INTRODUCTION
• Je crois que ce qui ê8t \ contient le résumé de ce
gui fuiy dont il est le tombeau, et le germe de ce qui B&ra, dont il est le berceau. »
tElfFANTIN).
Le hasard prodigieux qui a rendu la civilisation possible, dit quelque part Rodbertus, consiste en ce que le travail en commun est plus productif que le travail isolé.
Seul, l'homme produirait à peine de quoi vivre.
Se trouve-t-il, au contraire, incorporé dans une organisation sociale, la productivité de son travail va toujours , croissant, à mesure que la division des tâches, la convergence des efforts, le perfectionnement 4es outillages, augmentent son pouvoir sur les choses.
Dans toute société donc, quelle que soil sa structure, libre ou servile, capitaliste ou communautaire, le travail social produit un excédent, une plus-value y c'est-à-dire une valeur plus grande que la valeur des forces de travail et des moyens de travail, consommés pendant le procès de la production.
Mais^ tandis qu'en régime communautaire cet
excédent profiterait à tous^ dans la Bociété capitaliste — caractérisée par le divorce, plus ou moins complet, de la propriété et du travail — la plus-value, produite par le travail, ne retourne pas au travail. Elle est accaparée, sous forme de profit, par les seuls détenteurs des moyens de production et d'échange.
C'est ce que A. Menger, professeur de droit à l'Université de Vienne, constate dans les termes suivants :
« Notre droit patrimonial actuel, dont la propriété forme le point central, ne garantit pas à l'ouvrier le produit intégral de son travaiL En abandonnant à la libre jouissance de certaines personnes, par le droit de propriété privée qu'elle leur reconnaît, les biens existants, et, notamment, les moyens de production, notre droit privé accorde à ces personnes une^ puissance, grâce à laquelle elles peuvent, sans travail personnel, s'assurer un revenu et l'employer à la satisfaction de rieurs besoins. Ce revenu, que les personnes avantagées par l'organisation juridique reçoivent de la société, sans contreprestation personnelle, est désignée par les saint-dimoniens, lés disciples de Bûchez et de Rodbertus, sous le nom de rente^ par Thompson et par Marx, sous celui de plus-value ("Af^Ar- ^crt) ; je l'appellerai le revenu sans travail (arbeitloses FAnkommen) ^ »
1. Le droit au produit intégral du travaiL Trad. française, p. 9 (Paris, Giard et Brière, 1900). — Lire également» aa sujet de la théorie marxiste de la plus-ralue, llotroduction de M. Ch. Andler au ^lême ouvrage, pp. XXXIII et suir.
Ainsi, grâce à Pappropriation individuelle du capital^ les détenteurs des moyens de production et d'échange jouissent héréditairement du droit de se partager la plus-vâlu« créée par le travail d'autrui. Ils peuvent, à leur guise, la consommer productivement ou improductivement, la dépenser en orgies ou Taccumuler pour accroître d'autant l'exploitation du travail. Ils dirigent en maîtres les ateliers et les fabriques, à moins qu'ils ne préfèrent désigner à leur place des directeurs salariés. Et, soit directement, soit par personnes interposées, ils jettent sur le marché national ou international, des marchandises, des valeurs d'échange, avec la seule préoccupation, non pas des besoins à satisfaire, mais des bénéfices à réaliser.
Bref, ce qui caractérise, au point de vue de la. production et de la répartition, le régime actuel, malgré les survivances du passé, ou les germes d'avenir qu'il contient, c'est l'omnipotence du capital privé, sans autre but que le profit, sans autre règle sociale que la concurrence, sans autre tempérament que l'organisation des tra-, vailleurs et l'intervention trop souvent illusoire de la loi.
Ce qui constitue, au contraire, le but final poursuivi par le socialisme, c'est l'appropriation collective des moyens de production et d'échange, l'organisation sociale du travail, la répartition de la plus-value entre les travailleurs — défalcation faite du quantum nécessaire à la satisfaction des besoins généraux de la société.
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Par conséquent, en régime de collectivisme intégral — à supposer, ce que nous ne préjugeons pas, que ce régime doive se réaliser un jour — la terre, les mines, les établissements industriels, les moyens de circulation et de transport appartiendraient à la collectivité; se^uls, les objets de consommation resteraient propriété personnelle.
La direction des affaires , au lieu d'éti^e, comme aujourd'hui^ monarchique ou oligarchique, prendrait la forme républicaine ; au lieu d'être livrée, par droit de naissance ou par droit de conquête, à des capitalistes, concurrents ou coalisés, elle apps^rtiendrait — non pas à l'État, comme on le dit et le répète abusivement — mais à des corporations publiques autonomes, sous le contrôle de TEtaû
<c Le capital collectif, dit SchaefBe^ devrait être affecté et approprié, uue fois pour toutes, aux différents groupes locaux et professionnels, et à leurs subdivisions, par des organes spéciaux de la communauté : autorités administratives établies en vertu de la loi, ou chefs popu* laires, exerçant une autorité purement morale. Ces mêmes orgaïies auraient à pourvoir au renouvellement et à Taugmentation des moyens de production. Cette direction et cette administration économique seraient donc affaire publique et centralisée, et non pas l'œuvre des capitaux concurrents » *.
1. ScHABFFLB. La quintessence du socialisme^ trad. Malon (Paris, 1904), et Le Collectivisme, dans la Revue sociale et politique, 3« année (Bruxelles, 1893), p. 294.
Enfin, au point de vue de la répartition, l'échange de marchandises, en vue de réaliser des profits, fei^ait place à la distribution d'utilités, de valeurs d'usage, en vue de satisfaire des besoins, sociaux ou individuels. La rémunération des travailleurs, au lieu d'être déterminée par le coût de production de leur force de travail — la plus-value restant aux capitalistes — serait proportionnée soit à leurs besoins, soit à la valeur des produits de leur travail. Nous aurons à nous expliquer sur ce point dans un chapitre ultérieur. Bornons-nous à constater, pour le moment, que la réalisation intégrale du collectivisme n'implique pas seulement — comme pourraient le faire croire certaines définitions trop brèves — l'appropriation collective des moyens de travail, mais une révolution complète dans le régime de la production et de la répartition.
A raison même de son amplitude, cette révolution ne peut être le résultat que d'une longue et complexe série de variations partielles : « les transformations profondes ne sauraient être brusques ; les transformations brusques ne sauraient être profondes. »
Mais, dès à présent — car le socialisme n'est pas autrexhose que le prolongement idéal, en même temps ^ue l'aboutissement organique des tendances actuelles — la révolution sociale est en marche : tout le mouvement de la production capitaliste, dans le sens de la socialisation du travail, prépare et nécessite la socialisation de la propriété.
C'est principalement à ce point de vue productiviste que nous entendons nous placer, dans cet exposé de doctrine ^ . Il importerait assez peu, en effet, que nos principes de répartition soient plus équitables que les principes actuellement admis, si leur application devait amener un recul, ou même un ai*rét, dans l'expansion des formes productives. ' La constatation fondamentale qui se dégage de toute l'histoire économique du monde, c'est qu'un régime de production — quelles que soient les injustices qu'il entraîne, les protestations qu'il suscite, les révoltes qu'il provoque — ne disparait jamais que devant un régime supérieur, non seulement au point de vue de la justice abstraite, mais encore et surtQut au point de vue de la productivité sociale.
LJesclavage et le servage, condamnés depuis des siècles par les moralistes, n'ont été supprimés, dans les pays de civilisation chrétienne, qu'à partir du moment où les nécessités de la production ont exigé l'émancipation formelle du travail.
De même, toutes les considérations sentimentales que l'on peut invoquer en faveur du socialisme, ne suffiraient pas à déterminer son éman-
r. Il est bien entendu qae ce point de rue prodnctiviste est inséparable de l'influence considérable que les progrès réalisés dans la répartition exercent sur la productivité du travail social. Cf. W. Sombart. Idéale der Sozialpolitik. (Archiv fUr soziale Gesetzgehung u. Statistik. X, p. 45 Berlin, 1897). V. aussi Solvat. Le produetmsme social. [Annales de l'Institut des sciences sociales. Çécembre 1898, pp. 415 et s. Bruxelles^!, rue Ravenstein).
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cipation réelle , si le collectivisme n'était pas destiné à l'emporter sur le régime capitaliste à cause de sa productivité supérieure.
C^est ce que nous nous proposons de mon* trer, en exposant les conséquences de la concentration des capitaux, les résultats de l'extension croissante du domaine collectif, et les problèmes que soulève l'organisation démocratique du travail social, ainsi que la répartition .de ses produits.
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