‹ Le collectivisme et l'evolution industrielleChapitre 38 sur 47 · Spbnobb, op, cit.^ p · texte numérisé non relu

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Cette réglementation indispensable à la bonne marche des travaux, le socialisme ne la supprimerait, évidemment pas. Seulement, au lieu d'être Tœuvre exclusive et personnelle d'un chef d'entreprise, ayant des intérêts contraires à ceux de ses ouvriers, elle deviendrait Fex' pression de la volonté des travailleurs euxmêmes, ayant les mêmes droits et les mêmes intérêts.

Dans ces conditions, n'est-il pas évident que cette règlemention, faite par tout le monde dans l'intérêt de tout le monde, sauvegalrderait mieux la liberté des producteurs que la réglementa* tion actuelle, imposée à tout le monde dans rintérêt de quelques-uns? Sans compter que la réduction du temps dé travail, conséquence d'une plus équitable répartition des tâches et d'une participation plus active de tous les citoyens à l'œuvre sociale, donnerait à tous la plus inestimable des libertés : le pouvoir de travailler pour vivre, au lieu de vivre pour travailler, le droit de consacrer de suffisants loisirs à de libres travaux et de goûter, au sortir du labeur quotidien, ces joies de la famille où de k vieTSociale, qui sont implacablement refusées aujourd'hui à l'immense majorité des travailleurs manuels *.

Nous croyons donc avoir montré, qu'au point de vue des producteurs, le coUiectivisme, en supprimant la liberté de l'exploitation, engendrerait la liberté du travail. Mais, ne l'oublions

' 1. Lire Kautskt, Der Sozialismus und die Freiheit. Das Brfurter Programm, pp. 166 et s. (Stuttgart, 1892.)

pas, on se place encore à un autre point de vue. On invoque Fintérêt des consommateurs, du public, des citoyens en général.

C'est pour eux surtout que Ton craint, ou que Ton affecte de craindre, la toute puissance de la volonté collective.

Que deviendrait la liberté de la presse, la liberté du domicile, la libre détermination des besoins, dans un état social où la collectivité, disposant à son gré de' tous les produits et de tous les services, pourrait officiellement boycotter les minorités réfractaires à sa tutelle ? Et des gens graves nous montrent, sans rire, les infortunés citoyens du Zukunfîstaat condamnés à lire exclusivement des journaux officiels, à se loger, toute leur vie, dans le même appartement d'un même phalanstère et à se nourrir dé la même cuisine que tous les autres habitants de leur quartier.

« Dans un état socialiste, s'écriait dernièrement, en un meeting électoral, un jeune libéral de grande espérance, nous serions tous astreints à porter des habits dont la coupe serait réglementée par le gouvernement! »

— Mais, — interrompit un ouvrier, as^ez'' pauvrement vêtu, et que ne semblait pas effrayer, outre mesure, cette perspective, — n'êtes-vous pas un partisan convaincu de l'instruction gratuite, laïque et obligatoire ?

— Certes !

— Eh bien, donc, pourquoi trouvez-vous si déplorable que TEtat détermine la coupe de nos vêtements, alors que vous considérez comme

tout naturel qu'il procède à la coupe intellectuelle de nos enfants ? Celui qui est capable d'instruire, est bien capable aussi d'habiller ou de nourrir !

A cet argument ad hominem^ notre libéral ne vépondit rien, mais on répondra, sans doute, à sa place, que l'omnipotence de l'Etat en matière d'enseignement ne ▼a^drait pas mieux que l'omnipotence de la société en matière de nourriture 'ou d'habillement. Nous en tombons pleinement d'accord et, sans perdre de temps à protester contre cette idée absurde que la socialisation des moyens de travail aurait pour conséquence d'obliger les citoyens k porter le même uniforme ou à partager la même gamelle — comme dans la Carmagnole — nous sommes les premiers à dire que, si le collectivisme devait avoir pour effet d'accroître les pouvoirs de l'Etat-gouvemant, de renforcer l'Etat-gendarme et policier, de favoriser^ l'intervention tracassière de l'Etat dans la vie privée et danala consommation personnelle,^ ce ne serait vraiment pas la peine de substituer la tyrannie collective à la tyrannie patronale.

Aussi avons -nous amplement insisté sur la nécessité impérieuse de différencier l'Etatindustriel de l'Etat-pouvoir, d'assurer l'autonomie complète de l'organisation économique, vis-à-vis de l'organisation politique de la société. Car, tant que la confusion persiste entre ces deux domaines, un gouvernement peut — nous le constatons tous les jours — abuser, au profit de ses préjugés ou de ses intérêts politiques,

de la puissance que lui confère la ges^tion de^ services publics.

C'est ainsi ^- pour citer un seul exemple — que dans notre constîtutionnelle Belgique,*oii la liberté de la presse est soi-disant absolue, le ministre' des chemins de fer s'arroge le droit d'interdire la vente des journaux socialistes dans les gares et autres dépendances de la voie ferrée.

Il convient d'ajouter, au surplus, que. si le même ministre, au lieu de cette vexation sans grande importance pratique, se risquait à porter une atteinte plus grave aux libertés des citoyens, s'il se infusait, par exemple, à transporter ou k distribuer par la poste certaines catégories de journaux, il serait infailliblement renversé par un soulèvement général de ropi** nion publique*

Dès h présent, on peut dire que les habitudes et les traditions de liberté sont assez fortes pour résister à bien des tentatives de pouvoir.

A plus forte raison en serait-il ainsi dans un état social plue égalitaire et où régnerait la distinction fondamentale que nous ayons exposée, entre le gouvernement des hommes et l'administration des choses. D'autant plus que l'importance de l'appareil gouvernemental, destiné surtout à maintenir l'ordre capitaliste, irait en décroissant à mesure que se développerait l'ordre nouveau.

Dans ces conditions, nous le demandons à tous les hommes de bonne foi, comment la liberté pourrait-elle être compromise, parco

qu'un nombre croissant de services publics autonomes seraient exploités socialement, au lieu d'être abandonnés à l'exploitation des particuliers ?

Actuellement déjà, le public est-il moins libre, quand il voyage sûr le réseau de l'Etat, que sur le réseau du P.-L.-M. ? Est-il moins libre quand il consomme de l'eau municipale ou qu'il tourne le robinet d'un bec de gaz communal, plutôt que d'utiliser l'eau ot^ de brûler le gaz d'une compagnie particulière ? N'apparalt*-il pas clairement, au contraire, que la socialisationdes monopoles capitalistes par les citoyens d'une démocratie est la condition môme d'une réelle liberté ?

Certes^ nous ne prétendons pas que toute extension du do;maine public ait pour conséquence nécessaire un accroissement de liberté. Il n'est pas douteux, au contraire, que des actes d'appropriation collective, accomplis par les classes maltresses dans leur propre intérêt, peuvent aboutir aux monopoles fiscaux des monarchies européennes,' ou bien au communisme paternel des jésuites du Paraguay, ou bien encore au collectivisme autoritaire de cet empereur chinois, qui fait depuis si longtemps les délices de la presse bourgeoise. Mais ceux qui tirent argument de pareils exen^ples contre le socialisme démocratique ne devraient pas oublier que^ pour atteindre son but^ pour transformer, dans l'intérêt de tous, la propriété capitaliste en propriété, sociale, le prolétariat devra déployer une telle puissance d'organisa^-

tion, réaliser de tels progrès, moraux et intellectuels, qu'il de\[ient absurde de supposer que les générations formées à pareille école supporteraient un seul instant de quelconques entraves à leur pleine et entière liberté.

§ 8. Le socialisme et Fart

Nous ayons vu les plus passifs parmi les capitalistes reprocher au socialisme d'affaiblir l'initiative individuelle; les plus autoritaires parmi les patrons, le combattre au nom de la liberté humaine : il est dans l'prdre qu'à leur tour les plus inesthétiques parmi les bourgeois prennent la défense des artistes contre les « masses ignorantes », contre les « modernes barbares ».

Mais, hâtons-nous de le dire, ils ne restent pas seuls. Des philosophes, ingénieux et savants, comme A. Fouillée, manifestent, eux aussi, des appréhensions très vives sur le sort que réserverait aux poètes, aux artistes, aux métaphysiciens, une « société de collectivistes matérialistes ».

Nç les conduira -t-on pas, sans même les couronner de fleurs, hors de la République ? Et, en admettant qu'on leur fasse grâce, « de quelle manière la société collectiviste organisera-t^elle le travail philosophique qui porte sur les premiers principes et sur les dernières fins de l'existence, y compris môme « Tau delà » ?

Pourra-t-on réglementer administrativeinent le travail mental, lui^ imposer la journée de huit heures, commander à Victor Hugo d'avoir son inspiration poétique à sept heures du matin et de s'interrompre à neuf? Et comment évaluerat-on ce travail ? La pensée de l'homme de génie n'a pas toujours une valeur économique appréciable . - r. Quand Galilée découvrait les satellites de Jupiter, une administration collectiviste aurait-elle deviné que ces satellites serviraient à dresser dès cartes pli)S exactes et épargneraient des naufrages aux navires de commerce^? Le loisir, l'oisiveté même, choses si odieuses (chez les ajitres) aux travailleurs manuels, ont, à côté de leurs inconvénients, leur utilité et leur nécessité sociale. Si tout le monde était courbé sur la charrue et sur l'enclume, il n'y aurait pas de ces rêveurs, de ces prétendus oisifs qu'on nomme des Socrate, des Archimède, des Laplace, pas plus que des Dante, des Shakespeare ou des Lamartine ^ »

Bref, à entendre notre auteur, urfe communauté socialiste, occupée tout entière à planter des choux, se soucierait fort peu de cultiver des roses. La production matérielle absorberait toutes les énergies. Chacun aurait le nécessaire, sans doute, mais personne n'aurait le superflu. Or, c'est le superflu des riches qui permet aux artistes de vivre ; ce sont les** revenus sans travail qui donnent des loisirs aux

1. Fouillés. Le travail mental et le collectivisme matéria* liêtB, (Revue des Deux^Mondea, l«r mai 1900, pp. 121 et 122).

poètes et) par conséquent, supprimer Tappro»

priation capitaliste, ce serait restreindre Testhé' tique future aux platitudes de l'art offîcieh

Pour répondre à ces objections, il importé^ au préalable , d'écarter un malentendu fonda* mental.

Tous les socialistes, moine <c matérialistes »| seront d'accord avec Fouillée pour admettre cette vérité, banale à force d'évidence, qUe « le collectivisme autoritaire qui voudrait organiser économiquement et administrativement le travail mental, .comme il organiserait le travail manuel, tarirait les sources de toute invention et de tout progrès social, y compris le progrès économique. » Nous regrettons seulement que Fouillée ne soit pas d'accord avec nous pour reconnaître que cette idée saugrenue n'a jamais passé par la tête d'un théoricien socialiste quelconque.

Que les lecteurs de la Revue des beux-MondUs^ en tout ca^, se rassurent : les Victor Hugo de l'avenir ne seront pas soumis à ded ^règlements d'atelier ; les Shakespeare du xx* siècle pourront encore -^ s'ils n'ont pas de meilleurs moyens d'existence — gagner leur vie en montant sur la scène des petits théâtres pour matelots* Tout permet d'espérer que les astronomes, les poètes^ ' les mathématiciens et les philosopheSf lorsqu'ils vivront en régime socialiste, ne seront pas emprisonnés comme Galilée, exilés comme Dante, massacrés comme Archim^de ou empoisonnés comme Socrate. Et Vtai-

ment <»« pour répondre plus sérieusement à une objection plus siérieuse — ^ il n'était pa» besoin des lumières d'un philosophe de la valeur de Fouillée, pour faire comprendre aux collectivistes les plus obtus que l*art et la philosophie ont, avant tout, besoin de liberté. Toute la question est de savoir si les poètes, les philosophes, tous ceux, en un niot, qui se livrent à des travaux théoriqueé et désintéressés, auraient autant et plus de liberté réelle dans une communauté socialiste que dans Pétat actuel des choses.

Or, on voudra bien reconnaître, tout d'abord, que s'il est un milieu réfractaire au libre déve^ loppement de l'art et de la spéculation philosophique, e^est, incontestablement, la société bourgeoise, dominée tout entière par des préoccupations d'argent et d'intérêt.

Si Tart fleurit malgré tout sur les ruines du paaaé, sur les terrains vagues du présent, encombrés de débris et de matériaux à pied d'oauvre, sur les sommets, baignés déjà de lueurs d^aurore et d'où Ton découvre l'avenir, c'est parce que sa poussée est aussi irrésistible que le développement Jes germes dans les interstices des vieux murs, dans les fentes des pavés, dans les maigrep humus des terres les plus ingrates. Mais, en dépit de sa vitalité in- QOircible, la production esthétique *«^ et Ton pourrait dire U même ^hose de la production philosophique ^^ se ressent fatalement des con- /ditiona d'existence défavorables qui lui sont fiûtea.

Ponr Fimmeiiise majorité des hommes, voire même pour les chefs de file de la pensée bourgeoise, le plaisir esthétique n'est pas autre chose qu'un jeu, une distraction, une jouissance de luxe. « Ce qui le caractérise, dit Spencer, c'est qu'il n'est pas lié aux fonctions vitales; c'est qu'il ne nous apporte aucun avantage précis; le plaisir des sons et des couleurs, ou même celui des odeurs subtiles, naît d'un simple exercice, d'un simple jeu de tel ou tel organe, sans profit visible j il a quelque chose de contemplatif et d'oisif; c'est une jouissance de luxe ». Et, naturellement, dans un état social où la plupart des individus doivent consacrer leur effort intégral à la conquête du pain quotidien, cette jouissance de luxe reste le privilège d'infimes lùinorités.

Au temps de Louis XIV , c'était surtout le monde de la cour. Plus tard, ce furent les « honnêtes gens » des salons aristocratiques. Aujourd'hui, c'est à peu près exclusivement la bourgeoisie ou plutôt cette minime fraction de la bourgeoisie qui fait autre chose, qu'extraire de la plus-value du prolétariat.

Si l'on fait abstraction des jouissances intellectuelles trop rares que la collectivité met, dès à présent, à la disposition de tous et que, d'ailleurs, £g plupart des travailleurs manuels ne sont pas encore à même de goûter, on peut dire, en effet, que, seule, la bourgeoisie, la classe riche ou aisée, possède le temps et l'argent nécessaires pour fréque^iiter les biblio-

thèques ou les théâtres, et surtout, pour se procurer les livres, lès statues, les tableaux et autres valeurs d'échangé, en qui s'incorpore la beauté .^Et, gr&ce à ce monopole intellectuel et matériel, elle seule aussi dispose du pouvoir de dicter ses 'préférences, ^ soit directement, soit

f>ar l'intermédiaire de l'État, à tous ceux parmi es artistes' qui, n'ayant J)as d'autres moyens d'existence, sont condamnés à lui plaire, sous peine de mourir de faim.

C'est ce qui explique à la fois la médiocrité de ceux qui se soumettent et l'exaspération de ceux qui se révoltent ; car le trait commun de> tous les artistes qui peuvent, grâce à des ressources personnelles, ou bien en s'imposant de dures privations, se créer une indépeiii^ance relative, c'est leur aversion profonde polir le règne de la bourgeoisie et pour les idéals bourgeois^

Les uns puisent dans cette aversion même l'indignation qui fait les grandes œuvres : tel Balzac écrivant la Comédie humaine^ Flaubert crachant son mépris aux vainqueurs de juin 48, Victor Hugo châtiant le second Empire, Zola publiant Germinal.

D'autres, écœurés du présent, se réfugient dans la tourr d'ivoire des poètes d'exception, chantent, avec Mallarmé, les décadences latines, s'accrochent « à toutes les croisées d'où l'on tourne le dos à la vie », ou bien, se reportant vers le passé, demandent aux grands siècles du christianisme l'inspiration qu'ils ne trouvent plus dans le monde actuel.

D^autres enûu^ toujours plus nombreufi cherchant un appui dans l'imo ded plèbes qui s'éveillent) annoncent, avec Wagner^le triomphe associé de TArt et de la Révolution. Mais^ quelle que soif la beauté, la sublimité même de leurs œuvres ^ ce ne sont et ne peuvent être encore que des précurseurs. Pour qu'un art nouveau fleurisse, large et grand comme Thu*manité même, il faudra que l'humanité connaisse la paix après la lutte, le loisir après le travail, la communion des intelligences et des cœurs après les antagonismes qui les déchirent aujourd'hui»

Des périodes de transition^ de critiqué, d^ révolution comme la nôtre, ne peuvent pro* duire que des œuvres tourmentées et incom^ plètes. Ce qui était n'est plus. X^e qui sera, n'est pas encore» L'action fait tort au rêve» Ceux qui jettent les fondements des sociétés nOU« velles n'ont guère le temps dé songer à autre chose et, trop souvent, les artistes qui parlent à des foules encore asservies, attendent vainement qu'un écho leur réponde. MaiS| quand le prolétariat délivré vivra d'une vie vraiment humaine, quand tous les travailleurs auront une culture suffisante pour, être accessible à desf sensations d'art, quand tous auront, après leur journée faite > ces heures de loisir dont Fouillée constate avec raison la nécessité sociale, alors, et alors seulement^ 1^ plaisir

esthétique cessera d'être une Jouissance de luxCf pour derenir un besoin commun à tous les membres dé la communauté; alors, et alors seulement, les grandes œuvres naîtront parfaitement belles de . la collaboration féconde entre ^ Tindividu créateur, sûr d'être compris, et la collectivité vibrante, sûre de le comjprendre*».

Qu'est-ce que Fart, en effet, suivant l'admirable expression de Georges* Sand, sans les cœurs et les ^esprits où on le verse P Un soleil qui ne projetterait pas de rayons et ne donnerait la vie à rien I

Que ne sera-t-il pas, au contraire, quand des peuples entiers ouvriront les yeux à sa lumière et transporteront dans leurs travaux les plus humbles quelque reflet de sa splendeur ?

'On objecte, il est vrai, ^qe les conditions matérielles du développement esthétique feront défaut dans un état social où les artistes, privés des ressources que peut leur donner la propriété individuelle, ne trouveront plus les protecteurs, bourgeois ou princiers, dont le luxé privé contribue à les entretenir.

L'objection ne laisse pas d'être plaisante, venant des admirateurs de la société bourgeoise, cette aima mater des travailleurs intel<lectuels. Faut*il rappeler à quels expédients la plupart de ces derniers doivent xecourir pour se procurer ce morceau de pain quotidien que Berlioz allait manger, en l'assaisonnant de raisins secs, au pied de la stutue d'Henri IV? ScluUer fut professeur d'histoire. Balzac reçut

à peine quelques misérables milliers de francs pour les dix mille pages de sa Comédie humaine. Wagner, avant de rencontrer Louis JI, en était réduit à écrire un accompagnement de la Favorite « pour «deux cornets . à piston ». Beethoven, à la fin de sa vie, disait dans une lettre adressée à son élève Ries : a Cette sonate a été composée dans des circonstances bien pénibles, car il est triste d'être obligé d'écrire pour avoir du pain. C'est là que j'en suis maintenant ». Et, parmi les grands créateurs, l'immense majorité de ceux qui n'ont pas vécu dans la plus noire misère, ont emprunté leurs ressources, soit à une profes^on tout à fait étrangère à leur art, soit sl des sinécures ou à des subsi^les, soit à la faveur, toujours tardive, du public.

Or, il est évident qu'à ce triple point de vtie; le régime collectiviste l'emporterait manifestement sur le régime actuel.

Ceux qui exerceraient une autre profession que leur art jouiraient de plus grands loisirs. Ceux qui travaillent maintenant pour quelque Mécène, bourgeois ou royal, travailleraient — comme jadis les Rembrandt et les Hais — pour des groupes, des associations, des personnes publiques, dont le luxe collectif éclipserait glorieusement la vanité et les mesquineries du luxb privé. Ceux enfin qui, dédaignant tout contact officiel, aimeraient mieux s'adresser directement au public, pourraient d'autant plus facilement vivre de leur |)inceau ou de leur

plume, que ce public serait infiniment plus nombreux et plus éclairé qu'aujourd'hui.

Vainement Ton objecterait que le grand public serait mauvais juge, qu'il préférerait des médiocrités brillantes à des artistes vraiment originaux. L'expérience ne montre-t-elle pas, au contraire, que les résistances les plus acharnées aux form^ules d'art nouvelles ne ^ sont pas venues de la masse populaire, mais des coteries privilégiées ? Walther de Stolzing, repoussé par les maîtres chanteurs, en appelle aux bonnes gens de Nuremberg. Corneille, condamné par l'hôtel de Rambouillet, fait triompher Polyeucte sur des scènes plus vastes. Les œuvres vraiment grandes, celles qui reflètent l'àme de tout un peuple, sont comprises d'abord par le peuple lui-même, ou du moins par cette fraction du peuple qui n'est pas entièrement asservie à la puissance des ténèbres,

A plus fqrte raison en sera-t-il ainsi, quand toutes les unités qui composent l'àme collective seront des unités consciçùtes, quand tous les membres de la famille humaine, au lieu d'être divisés contre eux-mêmes, retrouveront sur une base élargie cette convergence morale, cette solidarité féconde qui régnait dans la cité antique et dans la ^commune médiévale.

Et, de même que ces deux grandes époques, qui apparaissent comme des étapes glorieuses dans l'étemel devenir de l'histoire, le socialisme couronnera son œuvre sociale par l'épanouissement d'une esthétique nouvelle.

On l'a dit maintes fois, l'art sous toutes ses

forme» u'eat pas autre eboae que Iç miroir plus ou moius déformé, mais toujours fidèle de la société. Il reflète aujourd'hui les découragements d'uAe bourgeoisie qui se ' meurt, les tourmeots, les angoisses, et aussi les espoirs 4'uu prolétariat qui vit et qui grandit dana la souffrance. Il reflétera demain le ealm^ et la sérénité des générations heureuses, qi^|, sorties des fanges de la misère, auront, par la grlce de leur effort, fondé la souve^ipsté du travail et le règne de la solidarité.

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Dans un de sas plu» beau^ poèmes, Victor Hugo nous montre le Satyre du Mont Olympe surgissant, hérissé et noir, dans l'orgueilleuse assemblée des Dieux, On l'acQueiHe par des sarcasmes. Il répond par un oh^nt de défi.

Mercure lui donne sa flûte, Apollon, subjufué, lui tend sa lyre. Le chant révolutionnairs monte, comme une grandissante clameur/ vers U voûte des cieux , et le chanteur grandit à son tour, Teftpace immense entre dans cette ferme noire ; c'est le monde entier qui se lève et qui renverse le trône de Jupiter !

Le ' socialisme n'est-il pas le Satyre de la Légende des siècles ? Comme lui faible d'abord, fangeux et hérissé. On le méprise quand il parait. On le craint ensuite quand il commence à grandir. Mais le voici, grandissant wçore : il saisit la flûte de Mercure ; il s'emparfi d© la lyre d'Apollon; il recourt k tous les prestiges de

l'art, à toutes lea armes de là sàe dresse devant ceux qui se croyaient etbientdt, le pied sur leur trône, da tude de sa force, il pourra leur crief i

« Place k tout ! Je tnis Pan ; Jupiter, à g«

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