Fla^ubebt. L'éducation sentimet: s\% p
Voilà donc, formulée avec autant de vigueur que d^injustice — et il est inutile d'emprunter aux Spencer et aux Leroy-Beaulieu des citations analogues^ sous une forme moins vivante — l'objection fondamentale, l'objection mère, que Ton fait au collettivisme : omnipotence de l'Etat,'^ transformation de tous ies citoyens en fonctionnaires, esclaves du pouvoir central, et, par conséquent, suppressioif de l'initiative individuelle; destruction de la liberté; anéantissement de touj: ce qui fait le charme et la beauté de la vie, depuis les raffinements du luxe privé jusqu'aux merveilleuses floraisons de l'art, trop délicates pour s'épanouir dans une atmosphère de caserne.
L'exposé que nous venons de faire des principes essentiels du collectivisme montre déjà que ces critiques portent à faux et reposent uniquement sur une confusion grossière entre l'exploitation par l'Etat-patron, dans sa forme capitaliste, et la mise en œuvre du patrimoine social par la collectivité des travailleurs. Néanmoins, il peut être utile d'insister encore et de montrer, une fois de plus, que l'organisation socialiste du travail — contrairement à l'opinion courante dans les milieux bourgeois — augmenterait l'initiative individuelle, favoriserait puissamment l'expansion de la liberté humaine, et donnerait un prodigieux essor à la production intégrale, dans le triple domaine de l'industrie^, ^ de la science et de l'art.
( 1. L« soeialisiiie et Finitiatiye IndlTidneUe
Les défenseurs du régime actuel, qui préten* dent qu'une organisation socialiste de la pro« priété et du travail aurait poui^ conséquence d'énerver l'initiative individuelle et de déprimer l'énergie productrice, en émoussant l'aiguillon de l'intérêt personnel, ne manquent jamais d'opposer à « l'esclave de la société collectiviste » l'homme libre, le paysan -prapriétaire, le producteur indépendant, tous ceux, en un mot, qui, travaillant pour eux**mémes, ont un intérêt direct et immédiat à travailler le plus possible.
Remarquons, tout d'abord, que cette compasraison — fVit^elle aussi avantageuse qu'on veut bien le dire aux producteurs indépendants -^ n'a évidemment aucune pertinence : les socia listes, en effet, n'ont pas pour but de séparer le travail de la propriété quand ils sont unis, mais, au contraire, de les réunir quand ils sont séparés ; ils ne poursuivent que l'expropriation de la propriété capitaliste, et ils ne songent nullement à imposer par la contrainte, aux détenteurs delà propriété personnelle, une coopération dont ces derniers ne voudraient pas.
Seulement, ils constatent ^ — et la concentration capitaliste en témoigne — l'infériorité des entreprises individuelles dans la plupart dei^ branches de la production, dans toutes les industries qui ont pour but de satisfaire aux
besoins les plus généraux et les plus étendud.
Si brillantes qu'elles soient, les fleurs de l'ini^ tiative personnelle se flétrissent, comni^e les Jeunes plantes au pied dejB grands arbres, à partir du moment où la production capitaliste, décomposant le travail en opérations parceU laires et mécaniques, réduit au minimum la capacité professionnelle et ne laisse aux sala-^ ries d'autre stimulant au travail que la crainte d'être renvoyés ou frappés d'amende, quand il^ travaillent à la journée, ou de rester au-dessous de ce qui est indispensable à l'existence, quand ils travaillent aux pièces.
'^ A ce degré de développement, l'initiative se concentre, en môme temps que la propriété et la production. '
Elle réside 9 presque tout entière ^ dans la personne du capitaliste, aussi longtemps que ce dernier exerce par lui-même, sans la déléguer à des salariés, la direction des entreprises. Il a tous les profits, mais il a toutes les responsabilités, et, s'il arrive trop souvent qu'il abuse des pouvoirs souverains qu'il possède, on ne saurait, sans méconnaître la réalité des faits, le considérer, purement et simplement, comme un parasite.
« Le patron, dans l'ordre économique actuel, dit Charles Gide, n'est pas un simple trafic cant de main-d'œuvre : il organise cette maind'œuvre, ce qui est un,e forme de production tout à fait éminente : il lui assigne sa tâche , il lui fait rendre le maximum d'effet utile. Et ce n^est pas seulement la main-d'œuvre, ce sont
tous les facteurs dispersés de la production, les capitaux, la terre, remplacement — qui souvent ne lui appartiennent pas, ou ne lui appartien* nent qu'en partie — qu'il groupe dans sa main et qu'il. fait converger vers un but marqué.
Prévoir les besoins, faire coïncider la producr tion avec la consommation, décider la voie dans laquelle le travail et les capitaux d'un pay? devront s'engager, c'est là, à proprement parler, la fonction de l'entrepreneur*. »
Que cette fonction doive nécessairement être remplie, c'est l'évidence môme.
Mais nous avons vu que, de plus en plus, s'inspirant de l'exemple des propriétaires fonciers, les capitalistes délèguent la fonction patronale à des directeurs salariés.
En 1836 déjà, A. Ure — le Pindare des fabrics^nts anjglais, comme l'appelait Marx — constatait que « l'âme de notre système industriel », ce ne sont pas les capitalistes, mais leurs mana» gers^ A plus forte raison en ^est-il ainsi, maintenant que l'anonymat envahit , la plupart des branches d'industrie.
\ Certes, à l'origine de toute fortune, de toute entreprise, nous trouvons encore un acte d'initiative, un effort individuel , honnête ou maUionnéte, mais, une fois cette fortune, cette entreprise constituées, elles se développent par la force acquise, par la puissance de l'accumulation capitaliste, par l'exploitation du travail, des facultés d'autrui et, surtout quand elles passent
1. Cb. Gide, Principeê d'économie politique, p. 977 ÇPênÊf Larote, 1896).
en des mains héréditiaires, Factivité personnelle des détenteurs du capital finit par être complètement remplacée par le fonctionnement bureaucrati^ttè de la société anonyme.
% Or, c'est principalement lorsqu'il en est ainsi que rapproJ)riation collective présente le maximum d'avantages et que, d'autre part, on se trouve en général d'accord pour admettre que les entreprises privées n'ont plus aucune supériorité nécessaire sur les entreprises publiques, s
« Tout ce qui, abandonné à la liberté, dit Stuart Mill, ne peut être fait que par des sociétés commerciales, serait sou'^ent aussi bien fait, et quelquefois mieux, sous le rapport du travail lui-même, si l'Etat l'exécutait. Le caractère joueur, le défaut de soin et l'incapacité de la gestion de l'Etat sont passés en proverbe ; mais l'administration (}es grandes compagnies de commerce a présenté le même caractère. Il est vrai que les directeurs d'une compagnie sont toujours actionnaires, ^mais les membres du gouvernement sont aussi toujours contribuables et, lorsqu'il s'agit de directeurs, aussi bien que lorsqu'il s'agit des membres du gouvernement, leur part, dans les bénéfices d'une bonne gestion n'est pas égale à l'intérêt qu'ils peuvent avoir à mal gérer, sans parler de celui de leur repos*. »
Bref, dans le milieu capitaliste actuel, les industries d'Etat — si vicieuse que soit leur organi-
, 1. Principes d* économie politique. Trad. . Courc«lle-Se« seuil, IV, p. 567. (Paris, GuiUaumin, 1854).
lâation *— ne sont ordim^irement pas inférieurôd aux compagnies privées, sous le point de vue industrieL Ces dernières l'emportent seulement au point de vue commercial : dès l'instant où les nécessités 4^ la concurrence obligent à faire la chasse aux clients, à organiser une constante réclame, à accomplir deë prodiges d'habileté ou à dépenser des trésors d'intrigue pour conserver une ëlientèle ou capter celle d'un rival, l'Etat se montre décidément infé' rieur aux sociétés particulières.
Remarquons cependant que cette infériorité, très grave lorsqu'il s'agit de réaliser un maximum de profits, ne présente plus qu'une impor* tance très relative lorsqu'il s'agit d'assurer aux consommateurs un maximum d'avantages. Or, nous savons qu'en régime socialiste le travail social aurait pour but, non plus la production de valeurs d'çchange, mais la production de valeurs d'usage, pour les besoins directs des pro* ducteurs eux-mêmes. Et si, dès à présent, les monopoles d'Etat, en tant qu'organismes de pro* duetion, supportent sans désavantage la comparaison avec les compagnies privées, il nous sera facile d'établir, a fortiori^ qu'ime organisation socialiste du travail, bien loin de dé^ primer l'énergie productrice, d'affaiblir l'initiative individuelle, les stimulerait infiniment plus que lô régime s^ctuellement en vigueur.
Pour faire cette démonstration, nous nous placerons successivement au point de vue du travail d'exécution et du travail de direction.
En ce qui concerne, d'abord, le trapail
d'exécution^ il va sans dire <jue tous les moyens employés aujourd'hui . pour accroître Teffet utile ~ primes, sajaire aux pièces, travail à l'entreprise, etc., •— trouveraient, ^vec la plus grande facilité ^ des équivalents en régime socialiste, s'il était nécessaire de recourir à de pareils pirocédés. r
Ces moyens, au surplus, ne peuvent avoir ^qu'une application limitée. Le travail à l'entreprise et le salaire aux pièces, notamment, se heurtent, dans la plupart des industries, soit à des obstacles techniques, soit à des résistances que légitiment de trop fréquents abus. Le salaire à la journée reste donc la forme dominante, et, lorsqu'il en est ainsi, tout le monde doit reconnaître que, dans les entreprises capitalistes, l'ouvrier manuel, simple machine à produire de la plus-value, n'a d'autre moteur que la crainte de la famine et des châtiments. Aussi travaille-t-il, en général, tout juste assez pour n'être pas mis à l'amende ou jeté à la porte. Mais c'esit surtout dans les branches de la production où la surveillance est .difficile — dans les travaux agricoles, par exemple '^- que les iîonséquencesxiéplorables du régime actuel, au point de vue productîviste, se manifestent dans toute leur clarté.
« En mettant les choses au mieux, dit Piret, on ne peut guère s'attendre à ce que le journalier déploie une activité plus grande que* celle qui peut lui éviter des reproches. Ce minimum d'activité se généralise entre les journaliers, en proportion de la surveillance et des
exigences habituelles des maîtres, et finît par passer tellement en habitude, qu'il est admis comme règle. Quant au domestique à gages, c'est pis encore : n^ayant pas à craindre d'être renvoyé du jour au lendemain, si ce n'est pour des faits d'une gravité exceptionnelle, payé d'après sôn^mps de service, il n'est pas matériellement intéressé à faire, dans un temps donné, la plus grande somme de travail possible; pour lui, s'occuper avec une lenteur calculée seulement pour s'éviter des reproches trop violents, c'est trop souvent la seule ligne de conduite; il en résulte qu'au lieu d'accomplir sa tâche avec activité^ et intelligence, il se conteçte d'employer son temps plus ou moins nonchalamment*. »
Pour assister à pareil spectacle, d'ailleurs, il n'est pas indispensable d'aller aux champs. Regardez autour de vous quand on exécute des travauxde réfection ou d'embellissementdans votre domicile. Voyez avec quelle majestueuse lenteur ce peintre en bâtiments promène son pinceau, avec quelle morbidezzcL il pousse sa romance, pendant qu'il badigeonne votre^ façade, et vouQ comprerijdrez, avec toute la clairvoyance que donne l'intérêt personnel lésé, ce qui résulte de l'absence d'intérêt personnel, ou d'un intérêt supérieur, chez ceux qui travaillent pour le compte d'un patron.
Voulez-vous, maintenant, la contrepartie de ce tableau familier? Voulez- vous pressentir
1. PiRBT. Traité d'Économie rurale, II, 187 et 189 (BraxeUei, 1890).
ce que serait l'ardeur au travail, dans une société qui intéresserait, moralement et matériellement, tous ses membres au bien-être commun ? Allez dans quelqu'une de nos boulangeries socialistes, à Bruxelles, par exemple, dans ces fabriques de pain, spacieuses et claires, pourvues des derniers perfectionnements de l'outillage, qui donnent, en quelque sorte, la vision anticipée des ateliers de l'avenir. Vous y trouverez des hommes libres, sans autre surveillance que leur mutuel contrôle. Ils gagnent cent sous par joui^ ; ils ne travaillent que huit heures — tandis que les uiineurs blancs des petites boulangeries travaillent dans des caves obscures, douze, treize et quatorze heures, pour un salaire de famine — ; mais,, pendant leurs huit heures, les équipes socialistes donnent le maximum d'effet utile, travaillent avec la ferveur d'une prière, et joyeusement accomplissent, pour leurs frères et pour eux-mêmes, le miracle modernisé de la multiplication des pains.
N'est-ce pas la preuve tangible, la preuve vivante qu'au point de vue du travail d'exécution, le régime collectiviste — c'est-à-dire, en défî^ nitive, la coopération généralisée, universalisée — ' serait indiscutablement supérieur au régime actuel?
— Mais il y a, dit-on, lertravail de direction. Où trouverez-vous, pour les mettre à la tête des entreprises sociales, lest hommes d'initiative, les capitaines d'industrie, qui dirigent aujourd'hui les entreprises capitalistes ?
La réponse est bien simple : sans compter les capacités nouvelles que l'instruction intégrale ferait éclore, celles qai existent dès à présent seraient toujours là; elles resteraient ce qu'elles sont et, s'il fallait employer les moyens dont on use, actuellement, pour stimuler leur zèle, il n'est absolument aucun motif qui empêcherait d'y avoir recours' sous un régime nouveau.
Tout ce qu'un Trust peut faire pour accroître — par une organisation Mécentralisée, par des participations, par des perspectives d'avancement — l'initiative et la responsabilité de ses directeurs ou de ses fonctionnaires, nous avons vu que la collectivité po]Lirrait le faire également pour les siens.
Mais, hâtons-nous de le dire , la possibilité du maintien de ces inégalités dans la rémunétion, n'implique nullement leur nécessité. Tout fait prévoir, au contraire, que dans une communauté socialiste elles tendraient constamment à s'atténuer, sinon à disparaître, parce qu'elles cesseraient d'être indispensables pour obtenir des travailleurs intellectuels le maximum d'initiative et d'activité.
Qu'il en soit autrement aujourd'hui, c'est' chose facile à comprendre : on travaille, avant tout, pour de l'argent, parce que c'est, avant tout, l'argent qui confère la primauté sociale, qui donne la sécurité et l'indépendance, qui constitue le seul moyen d'obtenir la plupart des satisfactions, même intellectuelles, de l'existence; mais, le jour où cette l^oyauté métalli-
que serait abolie, où la propriété collective donnerait à tous le bien-être de Fesprit et du corps -^panjem et çircenses — , Tamour de l'argent ferait place à d^autres mobiles, Tintérét pécuniaire s'effiacerait devant d'autres formes, moins basses, de l'intérêt personnel. * ^
Il n'est pas douteux, en effet, que l'ambition^ le désir d'occuper les postes les plus élevés dans la hiérarchie du travail', joueraient un rôle grandissant, à mesure que la lutte pour l'existence matérielle perdrait de son ftpreté.
Et, d'autre part, ce serait calomnier le nature humaine que de méconnaître l'importance y que prendraient les facteurs purement altruistes, dans un état social où les intérêts seraient solidaires , au lieu d^être antagonistes. N^estce pas, dès à présent, ce qui apfiai^ft dans les coopératives i^cialistes , où Ton voit des hommes comme Aiiseele et tant d'autres, plus obscurs, mais non moins dévoués, se contenter d'un salaire d'ouvrier, pour accomplir les prodiges d'énergie , d'intelligence et parfois de génie commercial qu'il a ^Uu pour créer en Belgique l'organisme puissant de la coopération ?' s
— Ce sont là des exceptions^ dî^er-vous peut-être, et on n'a pas le droit de tabler sur des exceptions, de compter sur l'abnégation et le désintéressement des apôtres et des fondateurs d'une religion nouvelle, pour accomplir les œuvres courantes de la production industrielle et de la direction du travail social. — Soit; prenons donc un autre exemple.
On voudra bien nous accorder, sans doute, que les militaires professionnels, les officiers de nos armées, ne représentent pas une classe dont la moralité, le désintéressement, Tesprit de sacrifice dépassent sensiblement la moyenne des autres classes. Dites-leur cependant que la patrie est menacée, que l'honneur du drapeau est en jeu, que la guerre est déclarée : ils volent à la frontière et, unanimement, ils sont prêts à donner leur vie pour ce drapeau, pour cette patrie, pour cette guerre, souvent odieuse et injuste.
Or, si de pareils sentiments peuvent avoir de tels effets, pouvons-nous douter un seul instant que les mêmes énergies, les mêmes voïontés, le même dévouement ne se trouvent aussi bien chez les officiers et les généraux des armées industrielles, pour faire œuvre de vie, que chez les officiers et les généraux des armées d'aujourd'hui, pour faire œuvre de mort ? Et, si l'on trouve tant d'hommes prêts à sacrifier leur existence quand il s'agit d'envoyer du plomb à leurs semblables^ n'en trouverait-on pas également, et bien plus encore, lorsqu'il s'agirait de leur donner du pain ?
Certes, nous savons bien qu'autre chose est l'exaltation guerrière d'un moment, et la permanente activité pacifique de toute une carrière; mais, ne l'oublions pas, l'action des facteurs moraux, dont nous venons de montrer la puissance, yienàrsiit s^ajouter^ et non se substituer k toué les autres stimulants, d'ordre moins élevé, qui pourraient continuer à être mis en œuvre sous le régime collectiviste*
Aussi avons-nous le drpit de conclure que, pour le travail Af^ direction comme pour le travail d'exécution, rinitîative individuelle, et, par conséquent, la productivité sociale, auraient tout à gagner et n'auraient rien à perdre, si la lutte pour l'existence entre les hommes se transformait en leur association pour la lutte contre la nature.
S S* ^ socialisme et la liberté
« Le socialisme et la liberté humaine sont incompatibles. » — Que de variations brodées sur ce thème, depuis ies pamphlets un peu lourds d'Eugàne Richter, jusqu'à ^es fines et spirituelles Lettres de Malaisie^ dans lesquelles Paul Adam nous décrit une société icarienne, éclose dans l'insulinde, et qui fonctionne d'ailleurs à merveille, mais où la liberté n'existe plus qu'au fond du cœur d'un vieux diplomate espagnol, égaré dans ces parages !
Peut-être se souvient-on de ce numéro du 1*^ mai, publié par le Figaro^ et qui caricaturait de très pittoresque manière les trois grands états sociaux du passé, du présent et de l'avenir : monarchie absolue, république bourgeoise et société collectiviste.
S'autorisant, peut-être, de ce que les anthropophages * des Fidji désignent les comestibles humains sous le nom de «longs porcs», l'auteur avait transporté sa trilogie daûs le monde des cochons.
La monarchie absolue, c'était, devant une écuelle immense, un énorme verrat bardé de lard, constellé de décorations, fièrement coiflfé de la couronne royale et siégeant, majestueux, au milieu d'une enceii&te spaciefise,*que d'autres porcs, de moindre grosseur, défendaient contre les attaques évei^tuelles de la maigre racaille des cochons plébéiens.
Venait ensuite le régime bourgeois, le régime du laissez faire, laissez passer : barrières ouvertes, clôtures renversées, et le peuple des porcs se ruant vers Fauge royale, les ^lus gros écartant les plus petits, les plus forts écrasant les plus faibles.
Enfin, contrastant, par sa calme symétrie, avec les fureurs de cette mêlée, l'Etat de l'avenir : une file de cochons d'égale grandeur, tirebouchonnant des petites queues d'égale longueur, et paisiblement alignés devant d'égales écuelles, séparées par d'uniformes cloisons.
Peut-être, s'ils ont, par aventure, jeté les yeux sur cette image, des gens dont l'écuelle était vide se sont-ils fait cette réflexion qu'à tout prendre ils préféreraient encore au monopole royal ou à l'inégale mêlée du laissez faire, l'organisation sociale qui, tout au moins, résoudrait la question de l'estomac. Et, s'ils ont réfléchi plus avant, ils n'auront pas manqué de se dire que les plus belles libertés du monde, aussi longtemps que cette question ^e sera pas résolue, 64 résument, pour le prolétariat, en une seule : la liberté de crever de faim.
Pour être libre, en effet, il ne suffit pas d'une
constitution; il faut encore une propriété, individuelle ou collective. Celui qui n'a rien, ne peut rien- L'ouvrier qui ne trouve pas dans un droit réel quelconque ce « morceau de constitution » que l^assalle préférait à toutes les chartes écrites, reste, politiquement et socialement, sous l'absolue dépendance des acheteurs de sa force de travail. *
Pour apprécier la somme de liberté dont il dispose, que Ton veuille songer à ce qui se passe, aux jours d'élections, quand il eiterce « ses di^oits de souverain ».
En France, où le secret du vote est insuffisamment garanti, que de fois n'a-t-on pas vu, dans les centres industriels, des centaines de travailleurs déposant, les bulletins patronaux dans l'urne électorale, sous la surveillance des contremaîtres et la menace du chômage forcé.
En Belgique, où le mécanisme légal protège plus efficacement la liberté de l'électeur, le peupi^ souverain possède, au moins, le droit de se cacher.
C'est derrière un paravent isolateur qu'il marque d'un point noir les bulletins officiels que lui remettent les présidents de bureau.
Cache-toi bien, camarade! Nul ne te verra, ni curé, ni patrpn, ni bourgmestre. Cache-toi comme si tu allais commettre un crime* Te voilà seul avec ta conscience. Tu es libre, une fois tous les quatre ans I
Mais cette minute de liberté — d'ailleurs si précieuse — n'est-ce pas la démonstration même ^\xn perpétuel esclavage? N'est-ce pas la preuve
évidente que, dans Tétat actuel des choses, ceux-là seuls sont libres d'afficher leurs opinions, de manifester publiquement leurs préférences politiques, de confesser ouvertement leurs croyances philosophiques ou religieuses, qui ont ce qu'on appelle une situation indépendante, qui trouvent, dans la propriété personnelle, la garantie de leur liberté ?
Par conséquent, le seul moyen d'assurer la liberté à touô, c'est de donner à tous la propriété, et, sous le régime de la grande industrie, le seul moyen de donner la propriété à tous, c'est de socialiser les moyen de production et d'échange. '
On objecte, il est vrai, que le remède serait pire que le mal ; on affirme que la liberté individuelle souffrirait plus encore de la souveraineté populaire appuyée sur la propriété collective, que de la souveraineté capitaliste appuyée sur la propriété privée. Et, pour le soutenir, on invoque, successivement, l'intérêt des citoyens comme producteurs et comme consom- ^nateurs.
Au point de vue des producteurs, tout d'abord, des travailleurs qui sont attachés aujourd'hui à des entreprises capitalistes et qui viendraient à être occupés dqjis des entreprises sociales, nous avons le droit de dire qu'en faU de liberté, ils n'ont rien à perdre que leurs chaînes, et que, TÉtat-patron conservât-il sa forme actuelle, encore son despotisme — tempéré par l'influence grandissante de la démocratie -— ne serait-il pas plus dur à sup^qrter
que le despotisme des patrons de l'industrie privée.
Supposons maintenant que le régime collectiviste se généralise, que, par suite de la fusion des classes, les fonctions autoritaires de FEtat se réduisent au minimum ; que, dans les industries publiques, décentralisées et autonomes, tout le monde participe à Fœuvre commune de la production. Comment peut-on soutenir que la liberté des producteurs serait amoindrie, parce qu'ils seraient devenus leurs propres maîtres et leurs propres patrons?
On insiste, cependant. On noas peint la situation déplorable du travailleur chassé des ateliers collectifs, frappé, pour des motifs inavouables peut-être, de l'excommunication industrielle et battant le pavé, sans parvenir à tjouver du travail nulle part *. Mais ne voit-on pas que c'est précisément en régime capitaliste que ces excommunications se produisent tous les jours, tandis qu'elles deviendraient moralement impossibles dans une société où le travail, étant un devoir pour tous, serait nécessairement un droif pour tous?
De même qu'il serait inconcevable que, dans la société actuelle, FEtat, comme exploitant dés chemins de fer, se refuse à transporter un voyageur, il est absurde de supposer que, dans un état collectiviste, on se refuse à occuper un citoyen. Et, quand on nous dit que l'exclusion
1. Spkicger. De la liberté à la servitude, dans Problèmes de morale et de êociologie, p. 100. (Parit» Guillajftmiiiy 1894).
A^un atelier social impliquerait nécessairement rexclusion de tous les autres, c'est à peu près comme si l'on disait que, sous un régime d'autonomie communale^ dès l'instant où une corn* mune se refuse à nommer un instituteur — à cause de ses opinions politiques, par exemple — cet instituteur est condamné à recevoir le même accueil de la part des autres communes du pays. .
On nous parle, également, en termes pleins d'appréhension des entraves à la liberté individuelle, qui résulteraient de la réglementation du travail social ^ Mais, encore une fois, comment est-il possible de ne pas voir que cette réglementation — dont la formule écrite est imposée, comme une garantie protectrice, par les lois sur les règlements d'atelier — . existe tout aussi bien en régime capitaliste?
La liberté absolue du travail n'est possible que dans les entreprises individuelles, si Ton appelle, bien e^ntendu, liberté du travail la sou' mission aux seules lois naturelles, soumission d'autant plus complète que le travail est plus isolé. Dès l'instant, au contraire, où le travail, quelle qu'en soit la nature, exige l'incorporation de Tindividu dans un ensemble, sa liberté subit nécessairement des restrictions. Le chef de clinique astreint à des visites régulières, le professeur tenu par les horaires de ses cours, l'éprouvent au même titre que l'ouvrier manueli soumis à un règlement d'atelier.