‹ Le collectivisme futur et le socialisme preśent [microform]Chapitre 1 sur 5 · LE PROGRAMME COLLECTIVISTE · texte numérisé non relu

LE PROGRAMME COLLECTIVISTE

Dans les séances du 12 et du 14 juin, M. Jaurès a exposé longuement la théorie du collectivisme. M. Clémenceau y a répondu dans les séances du 18 et du 19 juin. M. Jaurès a fait entendre des accents prophétiques et apocalyptiques. M. Clémenceau a raillé son utopie et a rallié une forte majorité au gouvernement. Il n’a été question, dans cette discussion, que des problèmes étudiés par la science économique, et l’un et l’autre des orateurs professent un égal mépris pour elle. Ils n’ont pas besoin de le dire : on s’en aperçoit

Dans une préface datée du 13 octobre 1901, M. Jaurès disait (1) : « L’heure est venue où le problème même de la propriété peut et doit être porté devant le Parlement, non plus par de simples déclarations théoriques, mais par de vastes projets précis et pratiques. »

Malheureusement, M. Jaurès a négligé de les préparer. Quand on les lui a demandés, il a paru surpris et a réclamé un délai de quatre ou cinq mois.

Il s’est borné à exposer une thèse qui, dégagée de ses mots sonores et de ses grandes phrases, se traduit de la manière suivante :

1“ D’après les successions relevées par l’enregistrement, il y a beaucoup plus de petites successions que de grosses successions.

2° Quoique M. Jaurès lui-même ait déclaré que « les doctrines et les hypothèses de Karl Marx sont surannées (2) », il a repris sa thèse sur la dichotomie sociale (3) : la grande propriété s’empare de la petite ; la grande industrie augmente le nombre des prolétaires et réduit leurs salaires.

3° Un seul moyen d’abolir l’antagonisme des deux classes sociales : c’est de « résorber le capital dans le travail, de faire qu’il n’y ait qu’une force possédante et directrice, la force créatrice du travail ».

4° Comme moyens: expropriation pour cause d’utilité publique. Y aura-t-il oui ou non des indemnités ? La question est discutée par les socialistes.

5“ Au cas où il y aura des indemnités, elles seront données en valeurs qui ne permettront pas « d’acheter des moyens de production, mais seulement des produits de l’activité sociale transformée ». Ce ne seront pas « des valeurs de domination et d’exploitation, mais de consommation ».

Quand la société sera l’unique propriétaire, que fera-t-elle de sa propriété ? M. Jaurès répond :

1° Elle « fera de grands travaux d’intérêt vraiment public et social » ;

2° Elle « multipliera les immeubles sains et spacieux et supprimera la tyrannie du loyer » ;

(1) Etudes Socialistes, préface.

(2) Etudes socialistes, préface, 1901, p. 14 et 50.

(3) Voir le Journal des Eco7xomistes,aovit 1901. Le Sophisme de Karl Marx.

3° Elle « apportera aux petits paysans librement associés des moyens d’améliorer leurs cultures et de développer la fertilité uu sol » ;

4° Par de « larges dispomibilités sociales, elle assurera contre tous les risques de la vie » ;

5“ Toutes « les rémunérations du travail pourront être immédiatement accrues : relèvement général des salaires, davantage pour les plus petits, pour les humbles : car il ne faut pas qu’un seul travailleur puisse perdre »•

Comment « fonctionnera ce vaste appareil de production sociale » ?

« L’Etat démocratique, assisté directement par le peuple tout entier qui saisira l’administration et aidé par les groupements professionnels » en assurera le fonctionnement.

La concurrence aura disparu ; mais « l’activité et l’initiative do chacun seront stimulées par la règle générale du travail souverain ».

Après ce bel exposé, M. Jaurès se retourne « vers les partis démocratiques et de progrès » et leur dit : « Quelle est votre doctrine et que voulez-vous faire ? »

Voilà le canevas de l’exposé collectiviste de M. Jaurès.

Comment se fera la transition ? M. Jaurès aperçoit d’un côté « quelques grands capitalistes possédant de vastes domaines, de vastes usines, des maisons à loyer » ; d’un autre côté, la foule des ouvriers et des locataires. Les non-possesseurs étant les plus nombreux représentent « la souveraineté populaire ». Etant le nombre, ils sont le droit et la force ; et s’ils ne confisquent pas, au profit de « la société », les biens de la minorité, ils font « banqueroute », et avec une sérénité qui prouve que ce professeur de philosophie a de singulières vues sur le droit, il conclut : « Cette expropriation constituera une « évolution régulière » et elle ne saurait constituer une « spoliation » puisqu’elle « sera légale ». Comme M. Jaurès suppose que les spoliés livreront leurs richesses sans plus de résistance qu’un malheureux bourgeois tombé au milieu d’une bande d’Apaches n’en apporte à donner sa bourse, il considère que l’opération sera « pacifique ».

Ne chicanons pas. Le paradis collectiviste est installé. M. Jaurès indiquera sans doute, dans ses propositions de loi qu’il n’a pas faites depuis quinze ans, mais qu’il fera d’ici cinq mois, « la place qu’il laissera aux petits paysans librement associés ». Il expliquera aussi comment il pourra opérer « un relèvement gé-

néral des salaires » en supprimant l’odieux salariat qui ne sau rait être maintenu sans contre-sens dans une société collectiviste. Comme elle implique la suppression de la concurrence, M- Jaurès apportera sans doute une proposition de loi stipulant « la règle générale du travail souverain » par laquelle « seront stimulées l’activité et l’initiative de chacun ».

Si l’avenir annoncé par M. Jaurès mamfue de clarté, ce qu’il dit de l’état actuel de la société manque d’exactitude.

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