NAVIRES A VAPEUR
Années. Nombre. Tonnage. Marins occupés.
Ces années représentent celles où la marine à vapeur s'est le plus rapidement développée. Cependant, on voit que la marine à voiles ne disparaît pas subitement. Les marins ne sont pas rudement jetés sans ressources sur le pavé. Si, en cinq ans, le nombre des hommes occupés sur les navires à voiles fléchit de 21,000, soit d'un peu moins d'un cinquième, celui des hommes occupés surles navires à vapeur s'accroîtde 17,500, chiffre à peu près équivalent, de sorte que, dans cette période de transformation qui comprend cinq années, le chiffre total des marins employés sur la flotte marchande de la Grande-Bretagne a fléchi seulementde 196,562 àl92,903,soitune diminution de3, 659 personnes, ou de 1 3/4 0/0. Quel esprit si exalté peut y voir un désastre pour la population ouvrière? Un nombre un tant soit peu moindre de jeunes gens sera pendant cette période entré dans la carrière maritime, ou bien encore quelques centaines de matelots déjà âgés auront quitté un peu plus tôt le bord pour prendre, du travail dans les ports, dans les docks ou les autres services à terre. Cette grande révolution industrielle se sera accomplie presque sans faire de victimes.
C'est la loi générale aujourd'hui : les machines font leur introduction dans le monde en ne broyant plus les existences humaines; elles peuvent causer à certains hommes des embarras, une gêne momentanée, les contraindre à sortir de leur torpeur, de leur routine ou de leur repos; elles n'engendrent guère un mal plus profond ou plus durable. Marx, Proudhon et les autres critiques du capital ne s'aperçoivent pas du rôle de protection et de tutelle que le capital joue à l'endroit des populations ouvrières. C'est le capital incorporé dans les machines anciennes
1 Annual statement of the navigation and shipping of the united Kingdom forthe year 1881, p. 265.
qui, en se défendant lui-même contre les machines nouvelles, défend en même temps les ouvriers qu'il occupe. Parce que la navigation à vapeur offre plus d'avantages, le propriétaire d'un navire à voiles ne veut pas le mettre immédiatement au rebut, il continue à faire voyager son navire; il n'en tire plus que 3, 2 ou même 1 0/0 d'intérêt, au lieu des 6, 7 ou 8 0/0 qu'il en obtenait naguère. De même pour l'industriel qui possède des muljennys du type primitif, il ne va pas s'en défaire immédiatement comme de vieux fer, pour les remplacer par des renvideurs mécaniques; pour ne pas perdre complètement un capital qui lui a coûté cher, il continue à s'en servir pendant plusieurs années, il ne renouvelle que graduellement son outillage, ménageant à la fois ses fonds et la main-d'œuvre. Il en est ainsi de la plupart des autres industries. Le capital, sous la forme des anciennes machines qui ne sont pas encore usées, continue à lutter vaillamment contre les inventions plus récentes; il sert de bouclier au travailleur manuel; il ne cède la place que peu à peu, et les transitions se trouvent beaucoup plus ménagées que lorsque la première machine à filer eût à lutter contre l'ouvrier à la main. Tel est le rôle bienfaisant du capital : les yeux volontairement fermés de Rarl Marx ne l'ont pas aperçu.
L'accroissement du capital fixe ne consiste pas, d'ailleurs, seulement à remplacer une machine rudimentaire ou primitive par une plus parfaite; elle ajoute encore un surcroît de machines à d'autres existant déjà, et c'est ainsi qu'en définitive elle augmente, plutôt qu'elle ne diminue, la demande de travail. On a, sans doute, raison de critiquer les apologies exagérées auxquelles se sont livrés les économistes au sujet de l'accroissement du nombre des fileurs ou des tisserands du Lancashire. La plupart des écrivains qui, vers le milieu de ce siècle, ont commenté les œuvres et les doctrines des maîtres de l'économie politique, ont abusé étourdiment des comparaisons, sans prendre soin que les éléments en fussent corrects. Dunoyer a beaucoup moins prouvé qu'il ne le pense quand il dit que le duché de Lancastre qui ne comptait que 300,000 âmes en 1750, 672,000 en 1801,
avait 1,336,000 habitants en 1831, et qu'au lieu de 40,000 ouvriers qu'occupait anciennement l'industrie cotonnière elle en occupe 1,500,000 depuis l'invention des machines. Superficiel et taux est ce raisonnement. Outre qu'il est malaisé de compter toutes les ménagères ou toutes les patouresses qui quelques heures dans la journée tenaient la quenouille ou le fuseau, le développement énorme de l'industrie du coton en Angleterre, tient à ce que la Grande-Bretagne fournit le monde entier de cotonnades. Dans les chaumières de la Chine, de l'Inde et de plusieurs autres pays d'Europe, il peut se rencontrer des êtres qui ont été dépourvus de leur travail jadis assuré et rémunérateur par les selfactings et les powerlooms du Lancashire. Ainsi la démonstration de Dunoyer n'est pas absolument probante, parce qu'elle est trop exceptionnelle.
a Les économistes manquent à la vérité, comme le dit Prou- « d'hon, lorsqu'ils avancent d'une manière absolue que la sim- « plification des procédés n'a eu nulle part pour résultat de « diminuer le nombre des bras employés à une industrie quel- « conque1. » Mais aussi les économistes réfléchis et judicieux se gardent d'une affirmation si inexacte. Tout ce qu'ils prétendent — et l'expérience leur donne raison — c'est que, dans toute branche de travail, les machines, en augmentant la production, abaissent le prix de revient, qu'à cette baisse correspond une consommation plus étendue et que, après l'application de la découverte qui économise du travail pour un ouvrage donné, il y a de grandes chances pour que le nombre des ouvriers occupés ne soit pas moindre qu'auparavant et que même à la longue il devienne supérieur. Les économistes qui suivent attentivement depuis un certain nombre d'anne'es les vicissitudes de l'industrie ajoutent encore que, chez un peuple civilisé, qui a l'intelligence dégourdie, où les capitaux abondent et où toutes les branches de travail sont déjà outillés de machines plus ou moins efficaces, l'introduction de machines perfectionnées nouvelles n'a que des effets graduels qui sont loin d'être aussi perturbateurs pour la main-d'œuvre qu'ils l'étaient autrefois.
• Contradictions économiques, I, p. 150.
Une des causes qui tendent à rendre moins soudaine la propagation des machines nouvelles ou des procédés nouveaux et à ménager la transition, c'est le privilège des brevets d'invention ; ces brevets couvrent en quelque sorte la retraite des anciennes industries menacées.
Ce surcroît toujours inoccupé de population, en dehors des infirmes, des malades, des gens vicieux ou naturellement incapables, n'existe à l'état permanent que dans l'imagination de Karl Marx et de ses disciples. Cet excédent condamné à l'oisiveté et à la pénurie, Karl Marx l'appelle la réserve de l'armée industrielle, et il la compare à l'armée industrielle active. La production capitalistique aurait absolument besoin de cette réserve.
Les faits statistiques ne confirment pas ces assertions. S'il est un fait certain c'est que les déplacements de main-d'œuvre et les chômages sont surtout fréquents dans les industries qui, pour parler le langage de l'école, n'ont pas une organisation capitalistique. C'est dans la petite industrie surtout et dans le travail à domicile que sévit la morte saison '. Partout où l'ouvrier travaille à son compte, il est bien plus exposé aux crises que lorsqu'il est sous la protection du capital et des machines. Ces engins ne veulent pas chômer ou ne s'y résignent qu'à la dernière extrémité. C'est à l'abri des machines que l'ouvrier est le plus garanti contre les crises industrielles. Seul* sans patron, possédant son outillage, comme à Paris, même comme à Lyon, le travailleur manuel est à la merci de la moindre perturbation économique, d'un changement de mode, d'un ralentissement des commandes. Entre lui et la crise personne ne se place pour lui en adoucir les coups, personne ne s'avise de s'efforcer de lui procurer du travail quand les clients ordinaires s'abstiennent. Le capitaliste, qu'on nous représente comme insensible et qui a ses machines à entretenir, ses débouchés à défendre, se résigne pendant longtemps à faire travailler même à perte.
Médiocrement heureux sont les exemples fournis par Karl Marx à l'appui de sa thèse. Il s'étend sur ce qu'il appelle das
1 On s'en rendra compte dans notre ouvrage sur le Travail des femmei au xix« siècle.
Wandcrvolk, la population errante, à savoir les ouvriers des travaux publics, notamment des chemins de fer, et cette organisation spéciale du travail agricole dans certains comtés de l'Angleterre qui porte le nom d'agricuUural gangs, ou bandes agricoles. Il oublie que ce n'est pas la grande industrie, armée de machines, qui est ici en jeu. Car les travaux publics, du moins ceux de chemins de fer, se font encore en général avec des bras humains simplement armés des outils primitifs, la pioche, la bêche, la brouette ; il en est de môme à plus forte raison de l'agriculture. Puis cette organisation n'est pas en elle-même absolument défectueuse : les travaux publics, pourvu qu'ils soient réglés et accomplis avec modération, n'ont aucun fâcheux effet sur la situation de la population ouvrière; il en est de même de ces déplacements périodiques de la main-d'œuvre agricole selon les saisons pour exécuter certains travaux ; ce système de migrations temporaires ce n'est ni notre siècle ni l'Angleterre qui l'ont inventé ; il est vieux comme le monde ; les civilisations antiques en fourniraient bien des exemples.
Cette population qui se déplace en quête de l'ouvrage n'est pas, d'ailleurs, une population qui soit en excédent des besoins de la production. Elle n'est pas inoccupée et sans salaires. Si l'on veut adresser à l'industrie moderne le reproche d'enlever à l'ouvrier toute stabilité, toute situation définitive, toute permanence des engagements, la critique est exagérée et néglige des faits considérables. L'industrie contemporaine a créé une foule de cadres fixes où la main-d'œuvre vient se placer, assurée du lendemain, du repos de la vieillesse et par conséquent de toute la sécurité de l'avenir que comporte la destinée humaine. Ces cadres fixes abritent des centaines de milliers de ceux qu'on nomme prolétaires, même des millions; citons les compagnies de chemins de fer, les sociétés d'assurances, les grands magasins, les compagnies de navigation et bien d'autres organisations industrielles qui emploient des ouvriers et des employés non pas au jour, ni à la semaine, ni au mois, ni même à l'année, mais en quelque sorte à vie.
Sous un examen attentif, le gros des reproches de Karl Marx
s'évanouit ; et ce qui en subsiste peut être considéré comme s'appliquant à un état de choses en grande partie temporaire, à cette première période d'incubation et de transformation que j'ai appelée période chaotique de la grande industrie. Le développement des secours mutuels, de l'esprit d'association, des assurances, sous la forme volontaire et libre, l'instruction et l'éducation, l'expérience chaque jour croissante des nécessités et des éventualités de la vie industrielle, feront cesser ou atténueront encore ces inconvénients.
Les faits détruisent surtout de la manière la plus catégorique cette assertion de Karl Marx, qui est en quelque sorte le résumé de toutes les autres, à savoir que le paupérisme augmente au fur et à mesure du développement de la richesse. Le paupérisme représente, d'après lui les invalides de l'armée industrielle. Le socialiste allemand s'étend longuement à ce sujet. Il établit une corrélation entre le nombre des gens sans travail et le développement des inventions industrielles. « La condamnation « d'une partie de la classe des travailleurs à une oisiveté for- « cée, grâce au travail excessif de l'autre partie, et récipro- « quement, devient un des moyens d'enrichissement des capi- « talistes particuliers et hâte en même temps la constitution « de la réserve de l'armée industrielle avec une vitesse qui « est correspondante à l'accumulation sociale. Combien est « puissant cet élément dans la formation d'un surplus relatif de « population, l'Angleterre le prouve entre autres. Les moyens « techniques d'épargner le travail sont colossaux. Par conseil quent si demain le travail était restreint à une mesure rationa nelle et était gradué pour les couches différentes des travail- « leurs en proportion de l'âge et du sexe, alors la population « actuelle serait tout à fait insuffisante pour la continuation de « la production nationale sur l'échelle actuelle. La grande ma- « jorité des travailleurs aujourd'hui improductifs devrait être a convertie en productifs '. »
C'est là un raisonnement d'enfant : les ouvriers le font à chaque instant valoir quand ils prétendent qu'en diminuant de deux ou
1 Vas Kapital, pages GGl et 662.
trois heures la journée, il y aurait du travail absolument pour tout le monde. Ils ne font pas attention, ni Karl Marx, que le prix des produits s'élèverait et que le débouché, par conséquent, se restreindrait, surtout pour les industries d'exportation, et que, pour les autres industries, la production de chacune d'elles devenant moindre, il devrait en résulter que l'ensemble des produits partageables pour la nation serait inférieure et que les salaires réels baisseraient de toute nécessité. Cela ne veut, certes, pas dire que la journée et l'intensité du travail doivent éternellement être fixés aux limites actuelles et qu'elles ne puissent descendre au-dessous. Mais de l'observation correcte des faits, il résulte que tout mouvement brusque, artificiel, général, qui réduirait à la fois, dans un pays ou même dans tous, la journée et l'intensité du travail, aurait les conséquences que nous venons d'indiquer, en supposant que de nouveaux progrès techniques ne vinssent pas accroître la production pour un temps donné de travail et pour une intensité déterminée de travail.
Karl Marx cherche à asseoir sur de nombreux exemples sa prétendue loi de l'accumulation capitalistique, à savoir que cette accumulation a pour etfet et pour cause simultanément la création d'un surcroit de population de travailleurs inoccupés. Il multiplie les exemples tirés de la période de 1846 à 1866 de l'histoire de l'Angleterre industrielle ; la plupart de ces faits, l'entassement dans les garnis, les déplacements d'ouvriers, n'ont aucune force probante pour la thèse spéciale qui fournit le titre au chapitre. Sans suivre l'auteur dans cette multitude de faits, il est aisé de prouver en deux pages que ces affirmations sont complètement erronées, c'est-à-dire que l'accumulation des capitaux et le développement de l'industrie ne produisent pas de toute nécessité un surcroit inoccupé de population. Les statistiques de la loi des pauvres en Angleterre en fournissent l'irréfutable démonstration. Du tableau qui suit, il résulte deux faits importants. De 1849 à 1883, période où l'industrie et la richesse de l'Angleterre et du pays de Galles se sont sensiblement accrus, le nombre des pauvres a diminué dans une certaine proportion d'une manière absolue, et il a baissé de près de moitié d'une manière re-
lative ; en outre, si l'on examine plus particulièrement la catégorie des pauvres adultes capables de travail, on voit que même d'une façon absolue elle a lléchi de moitié ou d'un bon tiers et que, par rapport à la population, elle n'est pas le tiers de ce qu'elle était au début de la période. Aussi les fictions de Marx sur cette réserve inoccupée de l'armée industrielle s'évanouissent. Comme la loi des pauvres institue en Angleterre l'assistance obligatoire et que l'on ne peut supposer que les administrateurs des pauvres, dans la dernière période décennale où les sentiments d'humanité et de philanthropie se sont si développés, aient été moins accueillants et moins généreux que leurs prédécesseurs, la démonstration est décisive1.