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CHAPITRE VI

M S FI TETS ie lVt.camsation capitalistique de la production.

Les traits principaux du régime capitalistique. — Le capital est affamé de travail et incessamment occupé à prolonger la corvée.

Los trois méthodes par lesquelles peuvent se manifester cet effort constant du capital. — Première méthode : l'extension de la journée de travail. — Les deux forces qui ont réduit ou tendent à réduire les journées de travail excessives de l'époque chaotique de la grande industrie. — Les diverses circonstances qui ont accru la force collective des ouvriers. — Les faits démontrent la fausseté de la thèse de Marx sur la durée de la journée de travail.

Les deux autres méthodes qu'a le capital pour sucer de plus en plus le travail de l'ouvrier. — La substitution des travailleurs médiocres aux travailleurs habiles, puis des femmes et des enfants aux hommes. — La machine est l'engin qui permet à son possesseur d'augmenter de plus en plus la part du travail non payé. — La substitution des femmes ou des enfants aux hommes ne peut jamais accroître d'une minière durable les profits industriels. — Le travail des femmes et des enfants est beaucoup moins nouveau qu'on ne le prétend.

La troisième méthode à laquelle recourt l'insatiable capital : l'intensité de plus en plus grande du travail dans les fabriques. — Si le déploiement de force musculaire est moindre, celui de force nerveuse est prodigieux. — Réflexions en partie justes de Karl Marx sur l'intensité croissante du travail dans les fabriques. — Tout accroissement de la productivité, quelle qu'en soit la cause, ne profite que passagèrement aux industriels et aux capitalistes.

Théorie du surplus inoccupé de population. — Ce n'est pas un phénomène nouveau; il existait déjà du temps du « solide engrenage organique » du moyen âge. — Le capital constant s'accroit plus rapidement que le capital variable. — D'après Karl Marx l'accroissement plus rapide dn capital constant a pour effet de produire un surcroît inoccupé de population. — La thèse de Karl Marx sur le capital variable reproduit en partie la doctrine erronée du « fonds des salaires. » — Le déplacement incessant opéré par les machines et invoqué par Marx à l'appui de sa théorie. — Plaintes éloquentes de Prouilhon sur le même sujet. — Réfutation. — Pourquoi le déplacement opéré par les machines est moindre aujourd'hui qu'au commencement du siècle. — Les machines nouvelles ont à lutter contre des machines anciennes qui font une résistance plus efficace et plus prolongée que ne pouvait le faire autrefois la main désarmée de l'ouvrier.

Démonstration que les déplacements opérés par les machines sont devenus moins soudains et moins profonds. — Rôle de protection et de tutelle que le capital joue à l'endroit des populations ouvrières. — Le capital incorporé dans les machines anciennes, en se défendant lui-même contre les machines nouvelles, défend en même temps les ouvriers qu'il occupe. — Les brevets d'invention tendent aussi à ménager la transition.

Fausseté de la proposition de Marx que la production capistalistique constitue une réserve inoccupée de l'armée industrielle. — C'est à l'abri des machines que l'ouvrier est le mieux garanti contre les crises industrielles. — La population errante, das Wandervolk, se rencontre en dehors de la grande industrie. — Les nombreux cadres fixes qu'a constitués l'industrie contemporaine.

Les tables du paupérisme en Angleterre démontrent pratiquement l'erreur delà thèse de Marx. — Le nombre des pauvres capables de travail va surtout en diminuant. — Les relevés du paupérisme dans les autres pays démontrent également que l'industrie n'a pas accru le rapport des pauvres à la population.

Les précédents chapitres ont été consacrés à la partie la plus dogmatique de la théorie de Karl Marx. Nous allons maintenant aborder la partie la plus touffue et la plus frappante de son ouvrage, celle qui concerne les effets provenant, à l'en croire, de l'organisation capitalistique de la production. Ce que les collectivistes entendent par ce terme d'organisation capitalistique de la production, il est à peine nécessaire de le rappeler : cette formule ne caractérise pas, d'après eux, une société où il existe beaucoup de capital, mais bien une société où le capital, c'est-àdire les instruments de travail, au lieu d'appartenir aux travailleurs manuels ou à la grande collectivité qui est l'État, est la propriété exclusive et sans contrôle d'un nombre de plus en plus restreint d'entrepreneurs ou de capitalistes.

Ce régime capitalistique a pour traits principaux l'envahissement des machines dans tous les champs de la production, l'asservissement des travailleurs qui, au lieu d'employer directement pour eux-mêmes leur force de travail, sont obligés de la louer, enfin l'avènement et l'expansion du profit industriel lequel n'est, en définitive, suivant Marx, que du travail non payé. De ces diverses circonstances si avantageuses pour le capitaliste, il résulte que le capital est affamé de travail et qu'il cherche à infliger à la classe ouvrière le maximum possible de travail non payé. Il est incessamment occupé à prolonger la corvée.

Ces constants efforts du capital pour grossir continuellement

sa part peuvent se manifester par trois méthodes, et c'est ici que l'analyse de Marx devient ingénieuse et instructive. La première de ces méthodes, la plus connue, consiste dans la longueur de la journée de travail. On sait toutes les plaintes que les économistes et les moralistes d'il y a quarante ou cinquante ansontexhalées à ce sujet. Leurs descriptions navrantes se trouvent encore présentes à beaucoup d'esprits. Des journées effectives de 14 ou lo heures, parfois, dit-on, de 16 ou 17 heures, se rencontraient, les premières assez généralement, les autres par exception. Aujourd'hui encore, dans certains pays, comme la Suisse, la journée de 13 heures est habituelle '; celle de 12 heures reste normale dans le Nord de la France. C'est beaucoup trop pour les forces de l'homme et surtout pour sa santé morale, pour l'exercice de ses facultés intellectuelles, pour les besoins de la vie de famille.

Ces longues journées appartenaient et appartiennent encore à ce que j'ai appelé l'époque chaotique de la grande industrie 2. On n'a jamais dû les considérer que comme un phénomène passager. Elles ont disparu ou tendent à disparaître par l'action de deux forces : la force des ouvriers agissant collectivement et imposant leurs conditions, la force aussi de la législation.

En ce qui concerne les adultes, la force spontanée des ouvriers aurait suffi à la longue. C'est elle qui dans la petite industrie en France a réduit la journée de travail à dix heures, parfois même à neuf heures. Le même succès lui serait échu avec un peu plus de temps peut-être dans la grande industrie.

Karl Marx perd de vue cette force spontanée des ouvriers agissant collectivement. Elle est très grande cependant, et le devient davantage chaque jour. Deux circonstances l'ont singulièrement accrue et tendent à l'accroître encore. D'abord les ouvriers étant réunis en grand nombre, se rencontrant chaque jour.échangeant leurs idées, se rapprochant et se connaissant, ont appris à se concerter et à s'associer. La réunion matérielle prépare

1 Disons, cependant, qu'une loi suisse faite en 1877, réduit à 11 heures la journée de travail dans les fabriques, mais peut être n'est-elle pas strictement appliquée.

2 Voir mon Essai sur la Répartition des richesses, cliap. xi.

dans beaucoup de cas l'union morale; quand les intérêts sont identiques, elle l'assure.

Avec le temps, en dépit des lois qui leur étaient odieusement contraires, les ouvriers ont fini par constituer eux aussi grâce à l'association une force collective qui est infiniment plus grande que ne le serait l'ensemble de leurs forces industrielles isolées. Ici trouvent place des observations du même genre que celles auxquelles s'est livré Karl Marx sur la supériorité qu'aie travail associé de cent individus relativement au travail dispersé d'un même nombre. '

Si redoutable qu'elle soit en train de devenir, un esprit libéral et humain ne peut contester la légitimité de cette force collective des ouvriers; il doit seulement souhaiter que comme toutes les forces qui, par un usage imprudent et excessif ne veulent pas se détruire elles-mêmes ou tourner contre leurs possesseurs, elle soit réglée par la prudence et la raison.

Une autre circonstance a accru la force propre des ouvriers ; au fur et à mesure que leurs salaires s'élevaient et dépassaient ce qui est absolument indispensable à leurs besoins, cette augmentation permettait de prélever une partie de cet excédent, de la mettre en réserve pour préparer un fonds de guerre, ou pour soutenir des camarades d'autres corps de métier en grève.

Si les ouvriers ont eu souvent le tort d'exagérer les grèves, d'en susciter àtoutpropos, sans discernementet sans prévoyance, les économistes, d'un autre côté, ont montré en général de la légèreté et du parti pris dans l'appréciation de l'efficacité de ce procédé; La grève, à tout prendre, a contribuée relever la situation de la population ouvrière; si elle lui a procuré souvent de plus hauts salaires, une abréviation des heures de travail, elle a aussi singulièrement agrandi l'indépendance et la dignité du travailleur manuel ; elle le fait beaucoup plus respecter par son patron l.

Le nombre des grèves dans un pays est un indice que les salaires ont laissé un certain excédent par rapport au coût de l'existence, puisque s'il n'en était pas ainsi la résistance du travail-

• Voir dans notre ouvrage sur la Répartition des richesses, le cliap. xiv.

leur serait impossible, surtout dans les pays où il n'existe pas de lois des pauvres. Le fameux mot d'Adam Smith que les ouvriers ne pourraient pas vivre une semaine sans travailler est de plus en plus démenti par les faits. Malgré des inconvénients sociaux, parfois aussi politiques et économiques, les grèves sont une des preuves que la situation de l'ouvrier s'est améliorée. Elles démontrent particulièrement cette amélioration quand, au lieu d'être une sorte d'éruption du désespoir, elles sont méthodiquement organisées. On ne peut nier notamment que les grèves offensives, c'est-à-dire celles où l'ouvrier, au lieu de détendre simplement sa position, attaque celle du patron ou celle du consommateur en voulant des conditions plus avantageuses, n'aient au plus haut degré ce caractère. Il est donc inexact de croire que le grand nombre de grèves indique une profonde détresse de la population ouvrière.

D'autres circonstances dans l'examen desquelles nous n'avons pas à entrer ici ont contribué à ce résultat de réduire la durée de la journée de travail. L'esprit de plus en plus philanthropique qui pénètre la société dans son ensemble, les dispositions de plus en plus favorables qu'ont à l'endroit des ouvriers le milieu social et les pouvoirs publics, tout a coopéré et coopère encore à faire disparaître les heures de travail excessives qui caractérisaient l'époque chaotique de la grande industrie.

L'intervention même du législateur, soit quand il s'agissait des adultes comme en France et en Suisse, soit uniquement en faveur des enfants et des femmes comme en Angleterre, a eu directement ou indirectement le même effet, que la journée de travail s'est rétrécie et condensée. J'ai décrit ailleurs les lois anglaises sur les fabriques et les lois françaises ou suisses ' ; ce serait un épisode superflu d'y revenir. La journée de travail est ainsi tombée en Angleterre dans la grande industrie à 56 heures par semaine; sur les 168 heures que contiennent les sept jours, en retranchant 9 heures par jour pour le sommeil et les repas, il reste 105 heures ; les 56 heures de travail manuel ne prélèvent donc guère plus de la moitié du temps qui n'est pas absolument

1 Voir notre ouvrage intitulé : le Travail des femmes au %ixr siècle.

nécessaire aux besoins du corps. A Paris, dans la période si florissante de 1871 à 1881, on a vu fréquemment les ouvriers qui gagnaient alors, suivant les métiers, de 7 à 14 ou 15 francs par jour pour 9 ou 10 heures de travail, se donner deux ou trois jours de congé par semaine. C'était là un grand abus, tout aussi préjudiciable à la santé morale et physique de l'ouvrier que, pendant la période chaotique de fondation de la grande industrie, la durée excessive du labeur.

Si les faits doivent être pris en considération, on doit hardiment déclarer fausse la thèse de Karl Marx sur le travail de plus en plus considérable que la production dite capitalistique impose à l'ouvrier. Les heures de travail abusives sont bannies des vastes ateliers et ne paraissent plus guère se rencontrer que dans les métiers qui sont le moins soumis à une organisation capitalistique, dans quelques-uns de la petite industrie, dans le travail à domicile surtout. .La touchante et navrante chanson de la chemise s'applique à ces situations qui restent étrangères à la production en grand '.

Se trouvant battu par l'évidence, Karl Marx n'abandonne pas sa thèse et ici intervient sa remarquable subtilité. Le capital, affamé de travail non payé, c'est-à-dire de profit, a deux autres méthodes infiniment plus insidieuses et plus efficaces, pour sucer de plus en plus le travail de l'ouvrier et s'en approprier gratuitement la plus grande part. La première de ces méthodes consiste dans la substitution de plus en plus générale des travailleurs médiocres aux travailleurs habiles, puis des femmes et des enfants aux hommes. Cette élimination graduelle du talent et de la force, cette dépréciation constante du personnel ouvrier, peuvent s'opérer sans perte pour le capitaliste et même avec un gros gain pour lui, grâce aux machines. La machine est le redoutable engin qui permet à son possesseur d'augmenter de plus en plus la part du travail non payé relativement à celle du travail payé.

La substitution dont il s'agit a pour conséquence que la maind'œuvre baisse notablement pour deux raisons. Autrefois l'ou-

' On trouvera des détails sur ce point dans notre ouvrage sur le Travail des femmes au xixe siècle.

vrier avait à nourrir toute sa famille; son salaire était réglé en vue de cette nécessité. Si la famille en moyenne se composait de cinq personnes, le mari, la femme et trois enfants, dont deux de sept à quatorze ans, c'était le salaire seul du chef qui devait pourvoir à l'entretien de tous. Aujourd'hui que la femme travaille aussi et que les deux enfants aînés, employés à des tâches faciles et absorbantes, gagnent quelque petite chose, le salaire du chef de famille peut baisser de moitié sans que l'entrelien des siens soit en péril. Le salaire de l'ouvrier n'est donc plus réglé que d'après ses propres besoins à lui, non d'après ceux de l'ensemble du groupe familial. En d'autres termes, tous les membres de la famille travaillant, la famille, considérée comme une unité, n'a pas un salaire plus fort qu'auparavant. On retranche de la rémunération du chef ce qu'on donne comme rémunération aux membres. Plus de fatigues, plus de peines physiques et morales, sans aucun accroissement de bien-être réel, telle est pour la famille ouvrière la sinistre conséquence du travail de la femme et des enfants. L'argument n'est pas propre à Karl Marx, bien des fois il a été invoqué; les ouvriers, devançant les publicistes ne se sont pas fait faute de s'en servir.

Une seconde raison fait encore, suivant Rarl Marx et les socialistes soit théoriciens soit praticiens, que le salaire des enfants et des femmes déprécie celui des hommes : c'est qu'une femme a moins de besoins qu'un homme. Sans entrer ici dans des détails, une femme isolée, une jeune fille peuvent se nourrir et se vêtir à meilleur marché : l'expérience même des sociétés de secours mutuels, démentant les idées reçues, semble avoir prouvé qu'une femme est moins sujette à la maladie qu'un homme. Soit moindre exigence de sa nature physique, soit habitude de sobriété, soit capacité ménagère, l'entretien d'une femme est moins coûteux que celui d'un homme, c'est incontestable. lien résulte que lorsqu'on introduit les femmes dans une industrie où elles n'avaient pas accès, la typographie par exemple, les salaires des hommes ont une tendance à y diminuer.

Par la substitution, que permet l'usage des machines, d'abord d'ouvrier» médiocres aux ouvriers habiles, puis de femmes et

d'enfants aux hommes, le capital est parvenu à déprimer les salaires, à accroître le nombre des heures de travail non payées, c'est-à-dire des profits.

Pour ce qui concerne les profits, la fausseté du raisonnement de Karl Marx est évidente : comme nous l'avons prouvé et comme le démontre d'ailleurs l'expérience, toute économie qui est générale dans la production n'accroît pas les profits ; elle abaisse le prix de revient des marchandises et, la concurrence aidant, elle en diminue bientôt le prix effectif. Le premier industriel qui aurait introduit des femmes et des enfants dans une production qui leur était fermée aurait pu augmenter temporairement ses profits ; mais bientôt, dix industriels, cent industriels l'imitant, son organisation cessant d'être un secret et un privilège, les profits seraient revenus et pour lui et pour tous à leur taux antérieur. La société, représentée par le consommateur, est le seul être qui retire un avantage des améliorations générales accomplies dans la production.

Tout l'ensemble du raisonnement de Karl Marx est, d'ailleurs, entaché soit d'inexactitude, soit d'une colossale exagération. On ne doit pas croire qu'avant la grande industrie et les machines les femmes ne travaillaient pas. Dans les anciennes civilisations elles travaillaient énormément; elles font encore de gros travaux chez les peuples primitifs. On en voit qui labourent la terre, d'autres qui ramassent le bois, qui portent des fardeaux, qui font le halage, qui servent d'aides aux maçons, qui filent surtout et qui tissent. Il s'en faut donc que la situation soit complètement changée. C'est une des sottes manies de notre siècle que de supposer qu'il a modifié non seulement la forme, mais le fond des choses. Sous le régime de la petite industrie, dans l'atelier domestique, la femme travaillait, parfois à l'excès. Il n'en allait pas autrement de l'enfant.

Cette constatation de fait a de l'importance; quand elle manquerait pour démontrer l'exagération de l'assertion de Karl Marx, l'expérience et le raisonnement en prouveraient encore, d'un autre côté, la fausseté. Erronée est la proposition que, tous les membres de la famille travaillant, la rémunération familiale

dans son ensemble ne devient pas plus forte que si le chef seul travaillait. Les faits prouvent que dans la généralité des professions les salaires des hommes n'ont pas fléchi depuis un demisiècle, même comparés au prix des subsistances lequel d'ailleurs s'est médiocrement accru ' . Nous disons dans la généralité des professions, car il se peut que dans telle branche particulière les hommes aient été remplacés par les femmes. Le salaire de riiomme a toujours une tendance à se proportionner à sa production. Quand même il serait exact, ce qui n'est pas, que la concurrence du travail des femmes et des enfants rendît stationnaire ou fit même baisser le salaire des hommes, néanmoins la famille ouvrière tirerait encore un profit du travail de tous. Si trois ou quatre millions d'êtres humains de plus, qui étaient auparavant de simples consommateurs, participent à la production dans un pays de 30 ou 40 millions d'individus, il est incontestable que la production doit s'accroître et que cette augmentation générale du travail et des produits doit faire baisser le prix de ceux-ci, le nombre des consommateurs restant le même. Le salaire réel doit, par conséquent, s'en trouver relevé, quand même resterait stationnaire ou fléchirait le salaire nominal. C'est à cette baisse du prix des produits que la famille ouvrière doit de porter maintenant des bas, d'avoir du linge, des rideaux, des tapis, des souliers, et d'être en état, avec de l'ordre, de jouir d'un intérieur décent, parfois même élégant.

On a singulièrement exagéré, en outre, la substitution de la main-d'œuvre féminine ou enfantine à la masculine. La filature avant les métiers mécaniques a de tout temps appartenu aux femmes ; elle n'est plus maintenant qu'en partie leur domaine et les hommes les y ont supplantées. Le blanchiment autrefois était à elles seules, il ne leur appartient plus qu'en partie. Si les femmes s'introduisent à côté des hommes dans le tissage et même dans la typographie, d'autre part ce sont les hommes qui remplacent les femmes dans la plupart des hôtels, dans les

1 Se reporter à notre ouvrape sur la Répartition des richesses; consulter aussi les récentes enquêtes de M. Leone Levi et de M. Giflen, publiées dans le Bulletin de statistique (du minislcrc des finances) en février et mars 1884.

grands magasins. Des professions nouvelles, réservées aux hommes, prennent une extension inouïe, les mines, les ateliers métallurgiques, les chemins de fer. On est plutôt embarrassé pour trouver aux femmes des occupations. L'idée de Marx est donc contraire aux faits; elle devient tout à fait ridicule quand le socialiste allemand affirme avec son intrépidité ordinaire qu'en Angleterre le nombre des femmes augmente plus que celui des hommes. On sait qu'il y a toujours une légère supériorité des premières par rapport aux seconds dans toute nation. Les causes en sont que les hommes sont plus sujets à la mortalité : les accidents, les guerres, les naufrages de marins l'expliquent; les hommes, en outre, émigrent plus, soit définitivement, soit à titre passager. Néanmoins les deux sexes s'équilibrent à peu près. En France, d'après le recensement de 1881 , quoique les hécatombes faites par la guerre laissassent encore, dans la jeunesse masculine, des vides, qui n'avaient pu être complètement comblés après dix ans, le nombre d'habitants du sexe féminin était de 18,748,772 et celui du sexe masculin de 18,656,518, soit un excédent de 92,000, ou 1/2 p. 100 pour le premier. Si l'on tient compte des soldats absents, des marins sur mer, des émigrés, soit définitifs, soit temporaires, on voit qu'il y a une équivalence qu'on peut considérer comme absolue.

Ce n'est pas le cas de parler longuement des lois sur le travail des enfants et des femmes; ces lois ont restreint dans une certaine mesure la substitution de la main-d'œuvre féminine ou enfantine à la masculine. Nous les avons examinées ailleurs * en y donnant, d'ordinaire, notre adhésion. L'interdiction de l'usine pour les enfants au-dessous de douze ans et la limitation de la journée à 6 heures pour ceux de cet âge jusqu'à seize ou dix-huit ans doivent avoir l'approbation universelle. En ce qui concerne les femmes adultes, quoiqu'elles soient majeures, on peut aussi soutenir que, comme elles sont susceptibles de grossesse et qu'elles peuvent compromettre par un travail excessif, non pas leur santé seule, mais l'avenir de leur enfant, l'État ne

• Oh l'eut concilier notre ouvrage U IrataU des fetnmes au iixê siècle.

sort pas de son rôle en interdisant pour elles le travail de nuit et en restreignant à une dizaine d'heures, tout au plus à onze, la durée du travail effectif. Dans ces cas l'intervention de l'État n'est pas arbitraire ; ce n'est pas l'individu adulte qu'il protège contre ses excès, mais bien l'être incapable de se défendre et dépourvu du gouvernement de sa vie, à savoir l'enfant ou l'adolescent et le fruit qu'une femme porte dans son sein.

Des trois méthodes décrites par Karl Marx et auxquelles suivant lui l'insatiable capital recourt pour absorber de plus en plus du travail non payé, nous avons examiné les deux premières et en avons montré l'inanité. Reste la troisième, c'est l'intensité de plus en plus grande du travail dans les fabriques.

Ne pouvant pas, d'après les lois ou par la menace de grèves, faire travailler les ouvriers plus de dix à onze heures par jour, le capital astucieux et sournois se rattrappe d'un autre côté : il augmente sans cesse l'intensité du travail. Les machines vont d'un mouvement de plus en plus accéléré. Le nombre de tours qu'elles font par minute s'accroit sans cesse. Si le déploiement de force musculaire est moindre, celui de force nerveuse est prodigieux. L'attention doit toujours se tenir en éveil. Dans sa vélocité surhumaine, l'implacable machine ne lui permet pas de sommeiller un instant. La pensée ne peut se reprendre et se reposer : c'est une lutte terrible de l'ouvrier et de la machine, où le premier s'épuise. Au lieu d'un métier, c'est deux, trois ou quatre qu'il a maintenant à conduire. En dix heures on fait ce que l'on faisait en onze, ou en douze, ou en quinze. Pendant que quelques économistes étourdis applaudissent à ce prétendu progrès, le philanthrope réfléchi et l'hygiéniste intelligent s'en affligent.

C'est là le point le plus frappant de la critique de Karl Marx : ses observations sur le degré de plus en plus élevé de l'intensité du travail méritent qu'on les retienne. Des spectateurs superficiels, en effet, ont pu se méprendre sur un phénomène qui n'est pas uniquement et entièrement heureux. Une journée de neuf ou dix heures peut parfois être plus épuisante qu'une de douze. De même qu'un cheval qui va au galop ou au grand trot

ne peut fournir la moitié de la durée du travail du cheval qui attelé à une charrette marche à un pas lent; ainsi pour l'homme, l'intensité du travail est un élément qui doit entrer en ligne de compte, tout aussi bien que la durée. Il arrive parfois, suivant l'expression imagée de l'argot parisien, que l'ouvrier « se dévore. » C'est la tendance fâcheuse de l'industrie moderne ; mais ce n'est qu'une tendance, et l'on peut l'arrêter. Les lois ont leur rôle qui est borné : prescrire les précautions hygiéniques indispensables, sans aucune exagération d'intervention dans les clioses de l'industrie ; définir aussi les responsabilités ; mettre à la charge du patron, par exemple, les indemnités pour accidents arrivés dans les usines où toutes les précautions utiles n'auraient pas été prises. Les ouvriers qui sont aujourd'hui majeurs, instruits, qui jouissent, dans la plupart des pays, des droits d'association, de réunion et de coalition, peuvent aussi stipuler librement que l'intensité du travail ne dépassera pas les limites où elle doit se contenir pour la conservation de l'énergie humaine. Ils ont, dans leur force collective, des pouvoirs suffisants pour faire triompher sur ce point leurs revendications légitimes. Ils peuvent lever des fonds, les gérer, créer des caisses, étendre à des cas nouveaux l'action des sociétés de secours mutuels. Ce n'est pas une des inéluctables fatalités de l'industrie que l'intensité croissante du travail absorbe et détruise en peu de temps l'énergie de l'ouvrier.

Alors même qu'il a partiellement raison dans quelques détails de sa critique, Karl Marx n'arrive nullement à consolider sa thèse que le profit est du travail non payé. L'intensité du travail, pas plus que sa durée, n'augmente d'une manière permanente la généralité des profits industriels. Quand cette intensité est bornée à une seule usine, le possesseur de cette usine peut en tirer un bénéfice; mais quand elle devient générale, ce qui ne tarde pas, la concurrence des industriels du même métier et des capitalistes engagés dans toutes les branches de la production amène inévitablement une baisse des prix qui est proportionnelle au progrès même de l'intensité du travail. Ainsi, le profit industriel ne s'en accroît pas d'une manière permanente, en

vertu de cette règle que nous avons déjà posée et qui détruit toute l'argumentation de Marx : tout changement, quel qu'il soit, accompli dans la production, qu'il tienne aux machines, à l'amélioration des méthodes, à une nouvelle combinaison des tâches, à la durée ou à l'intensité du travail, du moment que ce changement est devenu général, n'augmente pas les bénéfices des industriels, mais, par la concurrence et la baisse des prix, profite exclusivement aux consommateurs ; le progrès industriel en un mot échappe bientôt au manufacturier ou au capitaliste qui voudrait le retenir à son profit et tombe complètement dans le domaine commun.

Que dans son effort principal pour l'établissement de sa doctrine sur l'origine et la nature du profit Karl Marx ait échoué, tout homme sagace et impartial en conviendra. Il se peut au contraire que beaucoup d'esprits soient plus frappés de ses observations de détail, en quelque sorte collatérales. Le dernier des reproches est l'un des plus graves qu'il adresse à la production capitalistique, c'est qu'elle a une tendance à créer une population de travailleurs toujours surabondante. Aussi nos sociétés modernes regorgent-elles de gens sans emploi. Est-ce là le trait caractéristique des temps modernes, c'est-à-dire un trait qui leur soit propre et qu'on ne retrouve pas ailleurs? L'histoire semble fournir un argument contre celte opinion. Il ne manquait pas au moyen âge et au commencement des temps modernes de vagabonds, de truands, de mendiants. Les tableaux que nous en ont laissé les chroniqueurs, les ordonnances nombreuses qui furent prises à leur sujet, l'institution même de la loi des pauvres en Angleterre, sous Elisabeth, démontrent que cette sorte d'écume, qui ne parvient pas à se fixer dans la société et à s'y incorporer, n'est pas un produit spécial de notre état social. Les jacqueries du moyeu âge, les grandes Compagnies, les règlements de Richelieu ou de Colbert pour appréhender au corps les mendiants et les expédier dans les colonies, sont les témoins décisifs de l'ancienneté de cette plaie. Malgré ce que Schœfïle appelle « le solide engrenage organique du moyen âge », il s'y trouvait bien des individus sans emploi. Ces cadres fixes des

professions et des corporations, ces règlements de la maîtrise et de l'apprentissage, repoussaient un nombre notable d'hommes qui, par diverses circonstances, se trouvaient des déclassés, n'ayant aucune place fixe dans une société économique où tout était divisé en compartiments presque immuables.

Cet argument historique a de l'importance. Néanmoins avec un écrivain comme Karl Marx, qui a la prétention d'étudier les idées en elles-mêmes, il est utile d'examiner sur quelles déductions il veut établir qu'il est de l'essence de la production capital istique de créer une population de travailleurs toujours surabondante et par conséquent en partie sans emploi. Cette proposition se rattache à ses définitions du capital.

On se rappelle que Marx a divisé le capital en deux catégories distinctes : le capital dit constant, qui consiste en bâtiments, machines, matières premières, combustible, etc., et le capital dit variable, qui est consacré au paiement des salaires d'ouvriers. Or, le capital augmente toujours, mais, d'après Karl Marx, le capital constant s'accroît beaucoup plus que le capital variable. Cela est vrai; c'est une observation souvent faite en se servant des termes plus usuels de capital fixe et de capital circulant qui ne correspondent pas d'ailleurs exactement aux deux termes de Marx. Une nation civilisée se distingue par l'importance de plus en plus considérable du capital fixe, bâtiments, machines, chemins de fer, améliorations de fonds de terre, etc. Que l'on compare sous ce rapport l'Angleterre et la Turquie. Dans chaque produit de l'Angleterre, la mousseline, par exemple, ou les papiers, ou la poterie, la part du capital fixe est cent fois plus grande que dans le même produit de la Chine, du Japon, de la Perse.

Cette augmentation incessante du capital constant, pour prendre le ternie plus compréhensif de Karl Marx, c'est-à-dire à la fois du capital fixe et des matières premières, du combustible, est singulièrement bienfaisante pour la société en général et, en particulier, pour les ouvriers. C'est elle qui a permis une énorme augmentation de la production et une baisse considérable corrélative, quoique inégale, du prix des produits manufacturés. C'est elle qui fait que la population de toutes les classes est mieux

chaussée, mieux meublée, mieux vêtue. Néanmoins, de ce que le capital dit constant s'accroît plus rapidement que le capital dit variable (destiné aux salaires d'ouvriers), Karl Marx conclut que l'accumulation des capitaux a pour effet de produire un surplus inoccupé de population.

C'est à notre sens encore un de ces nombreux postulats où se complaît l'affirmation hardie des collectivistes. Rien n'en démontre l'exactitude. Les capitaux circulant en tout pays civilisé ont une tendance à augmenter plus rapidement , eux aussi , que la population. Le nombre des habitants de la France ne s'est accru que d'un quart environ depuis un demi-siècle; et qui oserait soutenir que les capitaux consacrés au paiement des salaires n'aient pas doublé à peu près depuis lors? La thèse de Karl Mar\ reproduit, d'ailleurs, sous un autre nom, l'idée erronée de beaucoup d'économistes anglais, même des plus célèbres, qui croient à l'existence d'un prétendu fonds des salaires qu'aurait à se distribuer l'ensemble des travailleurs manuels. Il n'existe rien de tel que ce fonds des salaires, immuable à un moment déterminé. Nous avons réfuté cette hypothèse, admise par tant d'économistes comme une réalité. Ce qui rémunère les ouvriers, c'est la production qui est en cours; le prélèvement qui pourra être fait sur cette production, pour payer les salaires, ne saurait se déterminer à l'avance d'une manière précise et inflexible; ce prélèvement dépend de bien des causes : le taux des profits habituels dans le pays au moment donné et le prix qu'on pourra obtenir des produits. Quant à croire à une sorte de capital mis à part pour payer les salaires, qu'on dénomme cette sorte de réserve capital variable, comme le fait Karl Marx , ou fonds des salaires, comme Mac Cul loch et Stuart Mil!, c'est une pure chimère que les faits ne justifient pas.

La théorie du surplus inoccupé de population, Karl Marx la fait reposer encore sur un phénomène qui a frappé et inquiété beaucoup d'esprits, à savoir le déplacement incessant opéré par les machines. Le capitaliste cherche toujours à économiser la main-d'œuvre; c'est sa pensée constante et qui, en elle-même, est bonne; car la main-d'œuvre économisée peut n'être pas de

la main-d'œuvre inoccupée. Il est vrai que, parfois, elle l'est, au moins temporairement. Les machines ont, en effet, cet inconvénient , à côté de tant d'avantages , d'amener une certaine perturbation dans le marché du travail et d'éliminer, provisoirement, du moins, et de certains ateliers, un nombre indéterminé de bras. Longtemps l'attention des économistes et des philanthropes s'est portée sur ce grave sujet. On ne peut d'une manière absolue contester ce déplacement ; mais les conséquences en ont été singulièrement exagérées; on peut dire même qu'aujourd'hui elles sont infiniment moins graves que lors de l'apparition des premières machines au commencement de ce siècle. Il n'y a plus une dépossession aussi brusque, aussi violente, aussi complète. C'est que dans les nations civilisées, la machine ayant déjà envahi tous les domaines de l'industrie, les machines nouvelles ont à lutter, non contre la main désarmée de l'ouvrier, mais contre des machines anciennes qui peuvent opposer une plus longue résistance. On n'abandonne pas immédiatement un outillage même un peu inférieur; on l'améliore par degrés, ce qui donne à la population le temps de se retourner. Cette population, en outre, est devenue plus éveillée. Elle ne s'opiniâtre pas, comme l'ancienne fileuse à la main et l'ancien tisserand, à lutter désespérément contre l'engin nouveau. Les voies de communication plus rapides et à meilleur marché lui permettent de se déplacer en quête des lieux où le travail abonde. Aussi, quoique chaque année invente quelque machine nouvelle, on n'a pas vu se répéter depuis 30 ou 40 ans, les calamités persistantes dont furent témoins l'Angleterre et la France lors de l'introduction de la mulljenny et du métier à tisser.

Proudhon avait devancé Karl Marx dans la description colorée des maux que cause l'envahissement des machines. « Le dé- « placement du revenu, la suppression du travail et du salaire « est un fléau chronique, permanent, indélébile, une sorte de « choléra qui tantôt apparaît sous la forme de Gutemberg, puis « qui revêt celle d'Arkwright : ici on le nomme Jacquard, plus « loin James Watt ou marquis de Jouffroy. Après avoir sévi plus « ou moins longtemps sous une forme, le monstre en prend une

« autre; et les économistes qui le croient parti, de s'écrier : ce a n'était rien ! Tranquilles et satisfaits, pourvu qu'ils appuient « de tout le poids de leur dialectique sur le côté positif de la « question, ils ferment les yeux sur le côté subversif1. » Si démesurément exagérée qu'elle soit, acceptons l'image de Proudhou. Si l'envahissement des machines peut, pour ses effets foudroyants, se comparer au choléra, qui ne sait que le choléra, depuis qu'il est endémique, a singulièrement perdu en gravité, qu'il est à la fois plus bénin et que les hommes savent mieux par des précautions opportunes s'en garantir? Certes, les plaintes de Sismondi, antérieures encore à celles de Proudhon et plus violentes aussi, pouvaient effrayer justement nos grands-pères: l'expérience du dernier demi-siècle a tout remis à sa place. Les conséquences momentanément perturbatrices et subversives que peut avoir la brusque introduction de machines, on ne les nie pas; mais survenant dans un milieu mieux préparé, plus étendu, doué de plus de plasticité, les engins nouveaux n'ont pas des effets aussi soudains et aussi profonds qu'autrefois. La diffusion même en atténue les coups. Proudhon prononçait le nom du marquis de Jouffroy, l'inventeur delà navigation à vapeur: amais les progrèsn'ontétéaussiconsidérablesdanscettepartiede la machinerie industrielle que depuis 1860 ou 1870. Cependant, les navires à voiles ont-ils subitement disparu? leurs carènes ont-elles été démembrées pour être réduites en planches ou en bois de chauffage? Non certes, la marine à voiles vit encore; elle se réduit peu à peu, lentement; on construit moins de navires de ce genre, mais on en construit cependant. Même à à l'heure actuelle et dans la Grande-Bretagne, la navigation à voiles emploie autant d'hommes que la navigation à vapeur. En voici la preuve d'après les tables statistiques anglaises :

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