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NOMBRE DE PAUVRES SECOURUS

Pauvres adultes

Population

Années.

capables

Autres

Total.

de l'Angleterre et du

de travailler.

pauvres.

pays de Galles.

Ce tableau, s'appliquant à un phénomène général, a une valeur autrement grande que les chiffres incohérents et partiels produits par l'auteur de la critique du capital. Il équivaut à un terrible coup de massue sur le frivole château de cartes que Karl Marx a ingénieusement édifié. Tous les éléments, en effet, toutes les colonnes de ce tableau vont à rencontre de la théorie du doctrinaire socialiste. De 1849 à 1883, en trente-quatre ans, période assez longue pour que l'observation soit probante, la population de l'Angleterre et du pays de Galles s'est élevée de 17,564,000 âmes à 26,762,000 âmes, augmentant ainsi de 9,200,000 âmes, ou 53 0/0 en chiffres ronds. Or, dans cette même période le nombre total des pauvres de toutes catégories s'est notablement réduit. Il est en 1883 inférieur de 135,000 âmes, d'une manière absolue, soit de 14 0/0 environ à ce qu'il était en 1849. Dira-t-on que cette année 1849 était exceptionnelle comme misère? Dans toute la décade de 1849 à 1859 le chiffre annuel des pauvres est supérieur au chiffre de 1883, sauf la seule année

* Ce tableau est la combinaison de deux tables parues dans un recueil ultra démocratique, le Financial Reform Almanach pour 1884, pages 114 et 118.

1853 où il y a presque équivalence. Dans toutes les années aussi de la période 1860 à 1869, le chiffre annuel des pauvres l'emporte sur celui de 1883. Prétendra-t-on que Tannée 1883 est exceptionnelle? Non certes, puisque depuis 1876 inclusivement la plupart des années offrent un chiffre moindre de pauvres que 1883, qui est une année de dépression industrielle, si ce n'est de crise.

Voilà un premier démenti, catégorique, irréfutable, donné à la théorie de Karl Marx ; mais en voici un second qui est encore plus concluant. Comparée à la population, la décroissance du paupérisme est singulièrement plus accentuée et plus rapide. En 1883, il ne se rencontre pas tout à fait 3 pauvres sur 100 habitants de l'Angleterre et du Pays de Galles; or, en 1849, il s'en trouvait 5 1/3 0/0; les années suivantes, la proportion était un peu moins forte, mais toujours d'environ 5 0/0; puis elle diminue, non pas sans doute, d'une manière régulière, car les crises commerciales influent sur le nombre des indigents et d'ailleurs les phénomènes sociaux suivent une direction en ligne brisée, non en ligne droite, mais la décroissance est bien marquée et, pour n'être pas strictement ininterrompue, elle est presque continue. Si depuis 1876 il s'est produit un certain relèvement, à cause de la plus grande langueur des affaires, il n'est pas très accentué, et jamais depuis 1873, la proportion du nombre des assistés relativement k la population n'a atteint le taux de la période de 1849 à 1859 ou de 1860 à 1870.

Une dernière preuve plus accablante encore ressort du tableau ci-dessus. Les proportions des pauvres des deux catégories, pauvres adultes, capables de travail, et pauvres dans une situation autre, se sont déplacées. En 1849 on comptait 201,000 pauvres assistés, capables de travail, et dans la période décennale dont cette année tient la tête, le chiffre des pauvres de cette catégorie n'était pas descendu au-dessous de 126,000. Dans la période décennale postérieure, de 1860 à 1869, le nombre de ces pauvres oscille encore entre un minimum de 136,000 et un maximum de 253,000. Au contraire, dans les dix années qui s'écoulent de 1874 à 1883, le chiffre des pauvres adultes et capables de travail varie entre un mininum de 92,000 et un maxi-

mum de 126,228. Le maximum de la période décennale la plus récente est inférieur au minimum des deux périodes décennales précédentes, ou du moins il ne dépasse que de 8 unités l'un de ces minima, celui de l'année 1853. Cependant la population totale s'est accrue de 50 0/0.

Les propositions à la fois enfantines et sophistiques de Karl Marx s'écroulent devant ces constatations. Comment parler encore de cette réserve inoccupée de l'armée industrielle, laquelle réserve doit toujours aller en croissant? Comment soutenir que l'accumulation capitalistique engendre une quantité de plus en plus considérable d'ouvriers condamnés à l'oisiveté forcée? Si l'on pouvait examiner ce que sont ces 92,000 ou 126,000 individus, chiffre minimum et chiffre maximum pour les dernières dix années, sur près de 27 millions de population, on verrait que la plupart, s'ils sont capables de travail, ont des vices quelconques, paresse, mauvaise conduite, mauvaise volonté, et que ce sont ces vices qui les mettent presque tous en dehors de l'armée industrielle. Cherchera-t-on à expliquer cette diminution du chiffre des indigents adultes et sains par l'émigration? Mais l'Angleterre et le pays de Galles, qu'il ne faut pas confondre avec le Royaume-Uni , sont un pays d'immigration plutôt que d'émigration.

En dehors des chiffres, qui sont absolument destructeurs de la thèse de Karl Marx , l'expérience et le raisonnement suffiraient aussi pour la renverser. La grande industrie n'engendre pas un surcroît inoccupé de population, attendu que les industriels, même dans les années de crise, pour ne pas perdre définitivement les ouvriers et les commandes, pour ne pas détériorer aussi leur matériel, ont intérêt à continuer le travail ; au lieu de renvoyer la moitié de leurs ouvriers, comme on serait plutôt porté à le faire dans la petite industrie, la pratique est de réduire les heures dans le jour ou les journées dans la semaine, de ne plus faire travailler que cinq ou six heures au lieu de dix ou douze, ou bien encore trois jours par semaine, au lieu de six. Ainsi même une crise intense, dans la grande industrie du moins, ne jette pas dans l'absolue misère la généralité des ouvriers ; elle

réduit seulement leurs ressources. C'est encore là une démonstration pratique de la fausseté de la thèse de Marx : même en temps de grande dépression industrielle, le nombre des ouvriers complètement inoccupés ne devient pas énorme, seulement un grand nombre sont moins occupés qu'auparavant sans cesser tout à fait de l'être.

La grande industrie est, en général, un remède contre le chômage absolu. Si la petite industrie néanmoins, ne l'évite pas aussi complètement, il s'en faut, toutefois, qu'elle produise un paupérisme qui aille en augmentant. Le tableau du nombre des indigents dans la ville de Paris depuis la fin du dernier siècle en fournit la démonstration. Chacun sait que Paris n'a jamais manqué de pauvres : vieille est la réputation de la cour des miracles. Gueux et truands de toutes sortes abondaient dans la capitale de l'ancienne monarchie. Sans remonter le cours des âges, suivons les étapes du paupérisme parisien depuis la lin de l'ancien régime.

En l'an X, c'est-à-dire sous le Consulat (1803), quand l'ordre était rétabli et que la prospérité commençait à renaître, on comptait à Paris 43,552 ménages indigents, composés de 111,626 individus. On présumait que la population parisienne montait alors à 547,416 âmes, de sorte qu'il s'y rencontrait un indigent sur moins de cinq habitants. De 1803 à 1814 on ne constate guère d'amélioration. La Restauration rend au pays la paix, l'ordre dans les finances; elle commence les travaux publics ; la grande industrie ébauche ses premiers essais ; sous l'action de ces causes diverses le paupérisme diminue. On évaluait qu'en 1813 Paris contenait 1 indigent sur 5.69 âmes, en 1818, 1 sur 8.08. Les dénombrements ont donné depuis lors des résultats plus précis que voici :

. 1 indigent sur 13.02 hab.

. 1 indigent sur 16.94 hab,

Dans cette dernière année le chiffre des indigents montait à 111,357, formant 42,098 ménages. Or, en 1880, alors que Paris

comptait 2,250,000 habitants en nombres ronds (le recensement de 1881 a constaté 2,239,000 âmes), les indigents secourus constituaient 46,815 ménages se composant de 123,735 individus : c'est une proportion de 1 indigent sur 18 habitants, c'est-à-dire la plus faible que l'on ait jamais vue depuis la révolution, sauf toutefois l'année 1850; mais à cette époque Paris ne comprenait pas la banlieue où se trouve la proportion la plus forte de pauvres : c'est dans les 13e, 20e, 14e, 15e et 19e arrondissements que le nombre des pauvres est absolument et relativement le plus considérable; or ces cinq arrondissements ne faisaient pas partie de l'ancien Paris qui s'arrêtait au 12e inclusivement1.

Le chiffre des pauvres à Paris ne dépassait guère en 1880 celui de 1803 et des années postérieures, et la population a quadruplé dans l'intervalle. La proportion par cent habitants est d'un tiers moindre, qu'à la fin de la Restauration et dans la première partie du règne de Louis-Philippe. Ajoutons que parmi les 46,815 chefs de ménage assistés en 1880 il s'en rencontrait 28,690 qui recevaient des secours à titre définitif ou annuel, et 18,125 à titre temporaire. Les hommes ne représentent qu'une faible part de la population indigente de Paris, 25,092 sur 123,735. Encore n'oppose-t-on les hommes qu'aux femmes, aux garçons et aux filles, et est-il vraisemblable que sur ces 25,092 individus il se rencontre beaucoup de vieillards, la moitié peut-être.

Que devient en présence de ces constatations la prétendue loi de Karl Marx sur l'accumulation du capital qui aurait pour conséquence un surcroît de plus en plus grand de population ouvrière inoccupée et réduite à la misère. Les faits démentent cette assertion fantaisiste. La situation du paupérisme à Paris est d'autant plus significative que le développement des voies ferrées a amené dans ce grand centre une foule de pauvres de province qui pensent y trouver plus facilement à se soutenir. Un homme fort au courant de l'assistance publique, M. le Dr Desprez, médecin des hôpitaux, dans une lettre, que Y Économiste français

1 Ces chiffres sont tirés de la Statistique de la France, par Maurice Block, 2* édition, tome II, page 489, et de l' Annuaire de statistique pour 1883 (du même auteur), page 452.

du 2 février 1884 a publiée, remarque que les ouvriers de province établis à Paris font venir dans cette ville leurs parents pauvres pour les mettre à la charge de l'assistance publique. Aussi la proportion des indigents secourus à Paris et nés hors de cette commune est-elle beaucoup plus forte que celle des habitants de Paris nés en province ou à l'étranger par rapport à l'ensemble de la population parisienne. D'après le recensement de 1881 sur une population de 2,239.928 individus, 807,060 étaient nés soit à Paris même soit dans le département de la Seine, qui en est la banlieue, c'est 36 p. 0/0 de la population totale ; sur les 46,815 chefs de ménages indigents assistés en 1880, 10,792 seulement étaient nés à Paris ou dans le département de la Seine, c'est 23 p. 0/0 seulement, au lieu de 36. On dira peut-être que, si au lieu de relever seulement le lieu de naissance des chefs de ménage indigents on eût recherché celui de tous les membres de leurs familles on serait arrivé à une proportion plus forte que 23 p. 0/0 d'indigènes de Paris et du département de la Seine; cela est certain, mais si l'on considère que les hommes et les femmes adultes forment plus de la moitié de la population indigente parisienne (25,092 hommes, 41,291 femmes, 28,499 garçons et 28,853 filles), on doit conclure qu'on serait toujours resté au-dessous de la proportion de 36 p. 0/0 qui indique le rapport des personnes nées hors du département de la Seine à l'ensemble de la population parisienne.

La situation du paupérisme dans la ville de Paris, rapprochée de celle du paupérisme en Angleterre, témoigne de l'inexactitude des observations ou plutôt des déductions de Karl Marx et réfute la même accusation portée par toutes les variétés de socialistes, que ceux-ci se prétendent socialistes scientifiques ou socialistes sentimentaux. La réalité est moins dure que l'imagination de ces écrivains attristés ou indignés, et l'enfer social existe plutôt dans leur sombre fantaisie que dans l'organisation économique moderne.

* Tous les éléments de ces calculs sont extraits soit de la Statistique de la France, de M. Maurice Block (2* édition, tome II, pages 489 et suiv., soit de V Annuaire de statistique, du même auteur, pour 1883, soit de l' Annuaire de statistique de la Tille de Paris.

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