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CHAPITRE VII

i/aspect positif du collectivisme, schoeffi.e.

Kirl Marx ne peut plus nous servir de guide. — Son esprit et son livre sont purement négatifs. — Schœffle est le seul qui ait essayé de décrire l'organisation future du collectivisme.

Définin'on par Schœffle du collectivisme opposé au capitalisme. — Le système nouveau supprimerait les capitaux de prêt, le crédit, les fermages, le loyer, la bourse, le commerce en marchandises, le marché, les annonces, les réclames, et par dessus tout le numéraire métallique.

Il est faux que les actes réfléchis et volontaires soient toujours mieux adaptés à leurs fins que les actes purement instinctifs. — Le collectivisme et le socialisme sont en complète opposition avec la science philosophique et naturaliste contemporaine. — Le collectivisme prétend remplacer l'habitude, l'instinct social, l'initiative privée par la réflexion sociale et la prévoyance sociale.

L'initiative privée n'est pas une force incohérente; elle est parfaitement régulière et assujettie à des lois certaines. — Une force inconsciente n'est pas nécessairement une force anarchique.

Schœffle reconnaît « la fécondité économique du principe individualiste. » — Aveux instructifs de Schœffle. — L'initiative privée joue dans l'ordre économique le même rôle que la gravitation dans l'ordre physique.

Diverses questions qui se posent au sujet de la production sous le régime collectiviste; première question : Comment, avec des moyens autoritaires et centralisés de direction et d'enquête, la production se proportionncra-t-elle aux besoins de consommation? — Tâche énorme des comités d'enquête et des comités directeurs de la production. — Un défaut de calcul de ces « omniarques » et la nation mourrait de faim. — Grand cas que les collectivistes font de la statistique. — La statistique suit les faits de loin; elle prête toujours à interprétation. — Les variations de prix sont des indices bien plus sûrs et plus prompts que les statistiques les mieux faites. — Le régime collectiviste supprime le prix et reste sans boussole.

Énorme comptabilité. — Les erreurs de la spéculation privée ne sont jamais intégrales et se corrigent d'elles-mêmes.

Nous avons étudié le collectivisme sous son aspect critique et négatif. Nous croyons avoir réfuté la plupart des reproches qu'il

adresse à la société moderne. Il nous a été aisé de montrer le caractère sophistique de toutes ses prétendues savantes déductions sur la valeur, le capital, le salaire. Il importe maintenant d'examiner le côté positif de la doctrine et les solutions proposées. En face de cette société si condamnable qui, dans ses cadres mobiles, renferme les nations civilisées ou plutôt à la place de cette société détruite, que va-t-on élever? Ce n'est pas une question de mince importance. Contre quoi nous engage-t-on à échanger notre misère actuelle? En quoi consistera notre émancipation et de quel prix la paierons-nous?

Ici Karl Marx ne va plus pouvoir nous servir de guide : force nous est de prendre congé de lui, de sa dialectique captieuse, ironique et vide. Il se dérobe; en tête de son ouvrage sur le capital il pourrait inscrire: ich bin dcr Geist der slels vcrneint. C'est dans la bouche de l'esprit de ténèbres et de damnation, Méphistophélès, que Gœthe place cette formule frappante. Karl Marx nie, et toute sa sagesse ne va pas au delà de négations répétées ; son imagination est à court quand il s'agit de constituer le monde nouveau *. Son brillant et séduisant rival, Lassalle, ne peut guère nous être d'une plus grande aide. Sa théorie des associations ouvrières subventionnées par l'État en est trop restée aux premiers linéaments; il ne s'est pas donné la peine de la préciser et de tracer avec quelques détails le tableau de la vie future de l'humanité sur terre.

Un autre conducteur s'offre à nous, plus modeste, qui n'a rien de révolutionnaire dans la forme ou dans l'altitude, à la voix persuasive et engageante: il ne pousse pas les peuples à la révolte et à la destruction ; il cherche à conseiller les ministres, ancien ministre lui-même ; nous voulons parler de Schœffle, dont il a été souvent question au commencement de cet ouvrage et dont l'école économique allemande et italienne étudie avec attention les écrits. Son petit livre intitulé la Quintessence du

* On pourrait peut-être appliquer à Karl Marx ce que Proudhon dit de Louis Blanc : « Quant à la valeur philosophique du livre, elle serait exactement la même a si l'auteur s'était borné à écrire sur chaque page en gros caractères ce seul mol : « je proteste. » (Contradictions économiques, tome Ier, p. 217.)

socialisme est le seul document qui cherche à présenter le plan du futur édifice social.

Par socialisme, Schœffle entend le nouveau socialisme, à savoir le collectivisme, qui n'a rien de commun avec les aspirations sentimentales et les rêveries prétentieuses des écrivains de la première moitié de ce siècle '.

Avant d'aborder, à la suite de Schœffle, l'examen du système, rappelons, en quelques mots, les observations déjà faites. L'organisation sociale actuelle se caractérise, suivant les collectivistes, par l'écroulement du système industriel petit bourgeois; le collectivisme n'est pas le partage périodique, il n'exclut pas les machines, le capital. Qu'est-il donc? Quelques citations de Schœffle vont l'indiquer avec une suffisante précision.

« Voici dans sa substance, dit-il, le programme du socialisme, « et le véritable but du mouvement socialiste international :

« Remplacement du capital privé, — c'est-à-dire du mode de « production spéculateur privé, sans autre règle sociale que la « libre concurrence — par le capital collectif, c'est-à-dire par « un mode de production qui, fondé sur la possession collective « de tous les moyens de production par tous les membres de la « société, produirait une organisation plus unifiée, sociale, col- « lective, du travail national.

« Ce mode de production collectiviste supprimerait laconcur- « rence actuelle en plaçant les parties de la production des ri- « chesses qui peuvent être exécutées collectivement (sociale- « ment, coopérativement) sous la direction des organisations « professionnelles (berufsanstallliche) et en effectuant, sous cette « même direction, la répartition des produits communs (sociaux)

• L'excellent M. Spuller, député de Paris, prenant en février 1884 la présidence d'une commission parlementaire de 44 membres pour faire une enquête sur la situation des ouvriers en France, a déclaré que n'ayant pas peur des mots, il pouvait dire que « l'enquête devait être conduite dans un esprit profondément socialiste. » Que voilà bien une prud'hommerie ou une philistinerie 1 Ce brave M. Spuller s'imagine faire un trait de génie en dérobant aux ouvriers et aux écrivains révolutionnaires leur vocable. Vous ne savez pas ce que c'est que le socialisme, écoutez Schœffle, il va vous le dire. Quelle solte mode que de vouloir toujours paraître d'accord sur les mots avec les gens que l'on combat.

« de tous à tous, en raison de la valeur d'usage sociale du tra- « vail de chacun

a Dans l'État capitaliste actuel, quiconque possède un capital a fait librement toute entreprise quelconque avec une partie de « la production nationale , cela dans son intérêt privé , et ne « subit une influence quelconque que par la réaction hydrostaa tique, pour ainsi dire, de tous les autres concurrents, qui sont, « comme lui, à la recherche du gain.

« Dans l'État socialiste, au contraire , les moyens d'organiser « toute production et toute circulation de richesses (c'est-à-dire « le capital, la somme des moyens de production), seraient la « propriété commune de la société dont les organes collectifs, « d'une part, coordonneraient toutes les forces séparées de tra- « vail pour les fondre dans l'organisation du travail collectif, et, « d'autre part, distribueraient tous les produits de cette coopé- « ration sociale au prorata du travail de chacun. En conseil quence, il n'y aurait plus ni affaires privées, ni entreprises « privées, mais seulement le travail collectif organisé de tous « dans les établissements de la production et de l'échange socia- « lement organisés avec le capital collectif. Les rapports de gain « (pour les capitalistes) et de salariat pour les ouvriers seraient « abolis

« Les moyens nécessaires pour chaque genre de production « devraient être lixés par l'enquête officielle et continue des « administrations de la vente et par les comités directeurs de la « production. L'industrie sociale se réglerait sur ces détermia nations. Le déficit ou surcroît occasionnel des produits serait « balancé, de temps à autre, relativement aux besoins par une « mise en réserve dans les magasins qui deviendraient de véri- « tables entrepôts publics.

« Tel est incontestablement et pris dans son sens le plus géa néral le collectivisme opposé au capitalisme â. »

Voilà l'idée générale assez nettement exprimée. Schœfîle ajoute que le système nouveau supprimerait les capitaux de prêt, le

1 A. E. Schœffle, La Quintessence du socialisme, traduction française, par B. Malon, pages 17 et 18.

crédit, les fermages, le loyer, la Bourse, le commerce en marchandises, le marché, les annonces, les réclames et par dessus tout le numéraire métallique.

Il laisserait subsister, en théorie du moins, la liberté des besoins individuels, la liberté de consommation, l'épargne, l'héritage. Il procurerait à tous un bien-être moyen, sans exclure, pour le mérite personnel, des récompenses. Allant plus loin encore, il admettrait une aristocratie du mérite personnel universellement reconnue1.

Si cet ordre de choses que l'on entrevoit est suffisamment net, s'il n'est pas plein de contradictions, d'incohérences, d'impossibilités, nous allons l'examiner. Nous devons étudier l'organisation collectiviste sous ses diverses faces, au point de vue des différentes grandes catégories économiques : la production, la circulation, la répartition, la consommation. Il importe de rechercher la part que fait le collectivisme au progrès industriel et à la liberté : un autre chapitre doit trouver place dans cette rapide enquête, c'est celui qui concerne les rapports de l'État collectiviste avec les autres États, que ceux-ci soient constitués sous le régime économique actuel ou sous le régime nouveau qu'on prône; car un état ne peut tout produire et doit nécessairement faire des échanges avec les autres. Il est singulier que les théoriciens collectivistes ne se soient pas occupés de ce point: ils y auraient rencontré des difficultés qu'on peut considérer comme insurmontables.

Une des causes de supériorité que les écrivains collectivistes attribuent à leur système, c'est qu'il substituerait pour la production une action unitaire et consciente à l'action morcelée, inconsciente et réputée anarchique, de la concurrence actuelle. Cette substitution aurait-elle tous les avantages qu'on lui suppose? La comparaison que l'on établit très fréquemment entre les fonctions de la société et celles du corps humain contredirait cette idée. Dans le corps humain il est un grand nombre de mouvements organiques, les principaux mêmes, qui s'opèrent

* Schœffle, opus citatum, |>nçe62.

sans qu'il y ait acte de volonté et de réflexion. Ainsi le poumon se gonfle d'air et purifie le sang, le cœur bat, l'estomac et les intestins digèrent, le t'oie, les reins, le cerveau, les différents tissus, choisissent dans le sang les éléments qui leur sont nécessaires, sans qu'interviennent, dans la moindre mesure, la volonté et la réflexion. Vaudrait-il mieux qu'il en lût autrement et que l'accomplissement régulier de ces fonctions constantes fût assujetti à la surveillance minutieuse de la pensée et de la volonté ? Qui ne voit que l'homme y perdrait singulièrement en loisirs intellectuels, en calme moral, en dignité, sans qu'il y gagnât rien pour la régularité et la sécurité de sa vie animale?

En dehors de cette première et si importante catégorie de fonctions qui s'accomplissent en nous à chaque instant sans que la partie supérieure de notre être ait à s'en occuper, il est nombre d'autres actes d'habitude et d'instinct ayant le plus grand prix et qui s'accomplissent aussi inconsciemment sans que la volonté et la réflexion s'en occupent. Ce sont en général les actes les plus essentiels et les mieux adaptés aux fins. Les philosophes et les naturalistes les plus éminents, Herbert Spencer et Darwin, se sont appliqués à mettre en relief toute la portée de ces actes instinctifs. Si on les remplaçait par des actes réfléchis, volontaires, l'individu courrait les plus grands dangers; il ne pourrait sans doute vivre, ou ne vivrait que d'une vie agitée, précaire ci misérable, car la réflexion et la volonté arriveraient le plus souvent trop tard.

11 est curieux de constater combien le collectivisme et le socialisme sont en complète opposition avec la science philosophique et naturaliste contemporaine. Ces systèmes sociaux enfantins qui ont la prétention de substituer partout à l'instinct et à l'action spontanée, libre, des individus, la lente et incertaine raison de quelques législateurs, et qui de plus supposent une sorte d'égalité au moins approximative dans les facultés des divers membres de la société, sont manifestement contraires aux constatations de tous les philosophes et de tous les naturalistes du xixe siècle; ils le sont surtout à la doctrine de l'évolution dont ou peut contredire la thèse générale et fondamentale,

mais dont les observations de détail sont si ingénieuses et si instructives.

Dans la société, comme dans le corps humain, la plupart des fonctions, les plus habituelles, celles sans lesquelles la vie serait interrompue s'opèrent spontanément, inconsciemment. Les corps législatifs et délibérants n'ont que faire d'y intervenir; ils ne pourraient qu'en troubler le cours. Il en est ainsi de tout ce qui est acte quotidien d'entretien et de conservation. L'habitude et l'instinct jamais assoupi y ont une part considérable. Cette habitude et cet instinct se rattachent d'ailleurs à l'intérêt privé qui est toujours en éveil.

Au premier abord on ne comprend guère qu'une grande ville comme Londres ou Paris puisse être approvisionnée régulièrement sans que la force publique s'en mêle, ou que du moins les prescriptions gouvernementales se mettent de la partie. Aussi l'ingénu et séduisant Fénelon, dans son Télémaque, croyait qu'il convenait au gouvernement de prendre mille précautions pour assurer la subsistance et la prospérité de sa bien-aimée Salente. Sous l'ancienne monarchie on avait fixé autour de la capitale un certain cercle dont toutes les productions étaient destinées à à l'approvisionnement de Paris. Cependant les 4 millions et demi de Londoniens et les 2 millions 500,000 habitants de Paris et de sa banlieue peuvent s'endormir tranquilles chaque soir, sans que ni chacun d'eux en particulier, ni l'administration publique, aient le moindre souci sur l'arrivée des victuailles le lendemain. Les halles et les marchés sont pourvus abondamment, avec régularité; les apports ne cessent pas un seul jour. Tout cela s'accomplit tout seul ; il mondo va da se, comme disait Galiani. Des gens qui sont ignorants de toute économie politique et étrangers à toute statistique, qui ne pensent jamais à l'intérêt général, ne laissent pas que d'amener chaque jour en quantité suffisante tous les objets si variés que Paris dévore en 24 heures. D'autre part, au contraire, quand l'État se voit dans l'obligation de déplacer quelques milliers d'hommes, comme pour des manoeuvres de brigade ou de division, avec toute sa prévoyance consciente, il a une peine infini à la suffisamment pourvoir.

L'habitude, l'instinct, l'intérêt privé font merveille, et la raison de l'État se montre inefficace. De même que la goutte de sang arrive à chaque organe, lui apportant, sans le savoir, les divers éléments qui sont nécessaires à sa nutrition, de même toutes ces molécules sociales, que l'on appelle des hommes, accomplissant chacune silencieusement leur rôle, sans s'inquiéter de ce que font les autres, ne laissent jamais une agglomération quelconque dépourvue de ce qui est indispensable à son entretien.

Hé bien ! le collectivisme prétend remplacer l'habitude, l'instinct social, l'initiative privée par la réflexion sociale et la prévoyance sociale, c'est-à-dire par les délibérations confuses de quelques individus, choisis au hasard ou d'après les passions des hommes, pour représenter et diriger la société, sous le nom de gouvernement. C'est une tentative aussi heureuse que si l'on voulait placer sous la direction réfléchie et lente du cerveau et de la conscience tous les actes de la circulation et de la digestion dans le corps humain.

Est-elle donc si anarchique, si incohérente qu'on l'allègue cette initiative privée qu'on se plaît à outrager et à conspuer? Non, c'est une force parfaitement régulière et assujettie à des lois certaines. On sait que la volonté humaine n'obéit pas au hasard, qu'elle n'est pas aveugle et complètement inconséquente, qu'elle est, au contraire déterminée, qu'elle fonctionne avec régularité, obéissant à des mobiles. En voulant la supprimer, sous son nom d'initiative privée, ou la remplacer comme anarchique, le collectivisme nie la science. Chacun connaît la régularité complète de tous les actes privés : le nombre des mariages, celui des crimes, celui des lettres mises à la poste ou égarées, tous ces nombres se reproduisent avec une concordance admirable. Un des principaux écrivains philosophes de ce temps, Buckle, dans son Introduction à l 'histoire d'Angleterre, a fait un relevé singulièrement probant de tous ces actes individuels qui, parleur réunion devenant des actes sociaux, cessent, quand on les considère dans l'ensemble, d'être arbitraires et fantaisistes.

Une force inconsciente n'est pas nécessairement une force incohérente ou anarchique : il est bien probable qu'elle est, au

contraire, plus ordonnée, plus consistante et plus conséquente qu'une force qui est purement soumise à l'impulsion de la raison ou de ce qui passe pour la raison ; c'est cette vérité fondamentale que le collectivisme oublie.

Il est bien obligé de reconnaître la fécondité économique du principe individualiste ; Schœffle en fait l'aveu avec une touchante candeur : « Le socialisme sera-t-il jamais en état, dit-il, de réali- « ser aussi sur son terrain, au même degré ou à un plus haut « degré, cette grande vérité psychologique et cette fécondité « économique du principe individualiste, d'après lequel l'inté- « rêt privé pousse à l'accomplissement des fonctions de la pro- « duction sociale? Nous considérons cette question comme « décisive, quoique nullement décidée encore. » Énumérant différentes conditions que le socialisme devrait remplir pour approcher de ce but difficile à atteindre, l'écrivain collectiviste allemand ajoute avec une désespérante mélancolie : « S'il ne remplit « toutes ces conditions, le socialisme arriverait à peine à une « répartition plus juste du produit national, et il ne pourrait « probablement pas arriver à une production sociale plus éco- « nomique que la production qu'a atteinte en moyenne 1 econo- « mie capitaliste par la surexcitation de l'intérêt privé et par la « mesure des prix, non seulement d'après la somme des frais, « mais aussi et surtout d'après la valeur spéciale technique du i temps et du lieu des travaux et des richesses isolées '. » Le doctrinaire socialiste est charmant d'ingénuité. Il ajoute : « Au- « jourd'hui le programme socialiste n'offre pas encore ces ga- « ranties ; il n'a pas encore la clarté d'idées voulue sur l'orga- « nisation nécessaire de la concurrence du travail, et cependant « il est hors de doute que si la puissante impulsion de la con- « currence capitaliste vient à manquer, l'émulation du travail « devrait devenir d'autant plus forte, d'autant plus concentrée « et d'autant plus digne. » Singuliers réformateurs que ceux qui voient si peu clair dans leurs réformes et ont tant de doutes sur les avantages qu'elles conféreraient au genre humain !

Puisque l'initiative privée et la concurrence capitaliste ont

* Schœffle, Quintessence du socialisme, p. 54 M 5",

une si grande fécondité économique et communiquent à la production une si puissante impulsion, ces forces aveugles et inconscientes ne sont donc pas aussi incohérentes qu'on le prétend : car des forces incohérentes se détruisent l'une l'autre et ne peuvent produire que des effets subversifs.

Ce qu'il faut d'abord reprocher au collectivisme, c'est un défaut général de philosophie. L'idée est burlesque aujourd'hui de vouloir confondre des forces inconscientes avec des forces incohérentes ou anarchiques.

La gravitation, certes, est une force inconsciente, comme toutes les forces physiques; c'est à l'harmonie générale et au maintien du monde qu'elle pourvoit. Avec une apparence de désunion, l'initiative privée, qui est déterminée dans ses motifs, qui n'est nullement l'esclave du hasard ou de la fantaisie, joue dans l'ordre économique le même rôle que la gravitation dans le monde physique; c'est une force essentiellement harmonique, régulière, qui maintient le faisceau social et pourvoit à la vie de tous avec beaucoup plus de rapidité et d'efficacité que ne le pourraient faire les remplaçants qu'on lui veut donner.

Les collectivistes croient faire merveille en prétendant organiser la production d'une manière unitaire et socialement consciente. Les procédés qu'ils préconisent sont l'institution de comités directeurs de la production et l'enquête permanente.

Trois questions se posent au sujet de la production sous le régime collectiviste :

1° Comment, avec ces moyens autoritaires et centralisés de direction et d'enquête, la production se proportionnera-t-elle aux besoins de la consommation?

2° Comment les agents de la production seront-ils sollicités et amenés à rendre celle-ci économique?

3° Comment s'opéreront les progrès industriels et agricoles ?

Ces deux derniers points peuvent à la rigueur se relier l'un à l'autre.

Les auteurs ne s'expliquent pas sur l'origine de ces comités directeurs de la production et de ces comités d'enquête. Est-ce le suffrage universel, ou le suffrage restreint, ou la désignation

faite d'autorité ou la cooptation qui choisiront ces hommes dirigeants, lesquels tiendront littéralement dans leurs mains la vie et la mort de tous leurs compatriotes. On sait que d'après les théories démocratiques en général l'élection fait toujours sortir de la masse les individus les plus capables. C'est une conception bien enfantine, sujette à de singuliers mécomptes, et qui manque absolument jusqu'ici de consécration expérimentale. En faveur de cette infaillibilité du corps électoral ou de la capacité et de la pureté de ses élus, on n'invoquera pas à coup sûr l'exemple de la France, dont les assemblées, soit politiques, soit municipales, regorgent d'ignorants, de naïfs, d'hommes sans caractère, sans désintéressement, sans prévoyance. Il ne paraît pas que les États- Unis, pour la compétence et les vertus des assemblées de tous ordres, soient beaucoup mieux lotis. Si puérile qu'elle soit, admettons néanmoins la conception démocratique que l'élection désigne toujours les Aristide et les Solon.

Voilà des comités d'enquête et des comités-directeurs de la production qui sont formés par hypothèse de toutes les fortes têtes et de tous les grands cœurs du pays. Il n'y entre ni une âme vénale, ni un esprit confus. Quelle tâche énorme va leur incomber! Qu'on se reporte à notre budget français actuel. Quelles difficultés il soulève I Combien il faut de peine pour le bâcler. Il n'est cependant que de trois milliards de francs ou trois et demi avec le budget extraordinaire. Encore ces trois milliards ou trois milliards et demi de francs ne représentent-ils qu'une activité de lÉtat relativement restreinte. Car ces sommes gigantesques, l'État n'en emploie lui-même qu'une faible partie. Douze cents millions de francs environ ne font que passer dans ses mains et sont payés à des créanciers comme arrérages de la dette publique. Plusieurs centaines de millions représentent le paiement de travaux que l'État ne fait pas lui-même, dont il délègue l'exécution à des entrepreneurs. Le budget est, en définitive, une œuvre purement financière. Le mécanisme en est aisé à saisir et à conduire, puisque la généralité des dépenses y est la reproduction exacte des dépenses des années antérieures. Néanmoins nos représentants peinent sur ces

chiffres et ne parviennent que rarement à les bien ordonner.

Autrement considérable, effroyable par la minutie et la responsabilité, serait la tâche des directeurs généraux de la production. Supposons les dix ou cent ou mille, on ne voit pas quel esprit assez téméraire ou assez dévoué pourrait se charger de ces fonctions terribles. Car ces directeurs auraient à assurer la vie générale, complète de toute la nation. Subsistances, vêtements, gîtes, même distractions, tout viendrait d'eux. Comme en dehors de leurs ordres et de leurs combinaisons, personne ne produirait rien dans le pays, la moindre erreur de leur part ferait que la nation manquerait ou de pain, ou de viande, ou de combustible ou de vêtements. Un défaut de calcul de ces « omniarques », car c'est le terme qui les pourrait désigner, et la nation ou une partie de la nation devrait mourir de faim. Quelle tâche redoutable ! Elle ne serait égalée que par celle des membres du comité et des sous-comités directeurs de la répartition ; car, de même que les premiers auraient à garantir la vie de la nation en général, les seconds devraient assurer celle de chaque individu en particulier. En dehors d'eux il n'y aurait ni travail, ni moyen de gagner sa vie, ni consommation possible.

Je ne me représente pas des hommes assez présomptueux, assez sûrs d'eux-mêmes, pour se rendre responsables de la vie quotidienne, de l'approvisionnement journalier de tous ces millions d'hommes. Comme aide et comme guide, ils auraient la statistique ; dieu nouveau, que l'on commence à invoquer. Certes, les statistiques bien faites peuvent rendre des services ; elles servent aux érudits de termes de comparaison dont ils tirent des inductions qui, avec beaucoup de prudence, peuvent approcher de la vérité; aux esprits suggestifs, elles fournissent des indications dont ils s'emparent et dont aussi, avec de l'intuition et de la circonspection à la fois, ils peuvent faire un bon usage. Mais la statistique a bien des faiblesses : quand elle sort des faits absolument simples et réguliers, comme les actes de l'état civil, la criminalité, les phénomènes financiers, elle ne peut nullement prétendre à une exactitude absolue ; elle contient toujours une part d'appréciation individuelle et de conjecture ; puis, elle

suit les faits de loin et vient souvent trop tard ; il faut du temps, en effet, pour la faire, beaucoup même pour la bien faire. Malheureux le pays dont toute la vie dépendra d'une erreur de statistique ! Une fois achevée, même exacte, la statistique n'est qu'un renseignement; il le faut interpréter, et ici toutes les divergences de caractère ou d'esprit peuvent conduire à des conclusions fort différentes.

Combien la force instinctive et en définitive régulatrice de l'initiative privée et de la spéculation est supérieure à tout cet ensemble de documents que peuvent offrir les statistiques les meilleures! Combien le prix n'est-il pas un indice plus rapide, plus efficace et plus décisif, de la rareté et de l'abondance que des relevés statistiques! Dès que le prix du blé monte ou baisse de 50 centimes sur un marché, c'est le signe que ce marché est insuffisamment ou surabondammentapprovisionné.Dèsque cette hausse ou cette baisse est connue, ce qui est l'affaire d'un instant, tous les commerçants, dans les deux mondes, s'en occupent pour agir en conséquence. Mais le régime collectiviste supprime le prix, ce merveilleux instrument de précision, ce régulateur qui vaut dix mille enquêtes et qui est instantané. Comment fera-t-on pour se passer des indications si précieuses et si sûres que donne le prix? Au lieu de la hausse et de la baisse du prix, il faudra faire des calculs infinis sur les approvisionnements actuels de chaque région et la consommation habituelle. Le prix, le prix, qu'on nous conserve le prix, c'est la garantie la plus sûre d'un approvisionnement suffisant et par conséquent du maintien de la vie humaine.

Il nous en coûterait de nous étendre démesurément sur un sujet aussi clair. Envers ces rêveries enfantines de détermination de la production et de la consommation par des comités omnipotents, si nous voulions employer l'ironie, l'arme favorite de Karl Marx et de Lassalle, quel tableau nous pourrions faire ! Comme il serait aisé de peindre les perplexités, les mécomptes de cette douzaine ou de cette centaine d'individus sans l'ordre ou la permission desquels personne ne pourrait ni faire pousser un navet dans le pays, ni fabriquer un bouton de culotte?

Pour nous mettre à l'abri des erreurs littéralement meurtrières de cette dixaine ou de cette centaine de cerveaux dirigeants, encombrés de statistiques, on nous promet une comptabilité énorme. Ecoutons le seul docteur véritable du collectivisme, Schœffle : « Qu'on s'imagine la principale direction de toutes les « affaires de la production centralisée sur un point économique « quelconque, qui embrasserait des foyers plus nombreux de « production et de débit (il importe peu que cette direction supé- « rieure soit conçue dans le sens du socialisme, ou centraliste. a Dans ce cas les points centraux de l'organisme économique « seraient aussi le théâtre d'un grand mouvement de produits, « passant d'un degré de production à l'autre et allant aux con- « sommateurs). Il devrait y avoir un vaste système de transports, « d'entrepôts et d'emmagasinage pour la distribution de chaque « genre de productions à toutes les catégories de besoins, à temps « et en quantité voulus, en raison de la mesure des besoins pu- <■ bliquement manifestés dans toutes les branches de consomme mation. Les travaux de transport et d'entrepôt qui accompao gnent le commerce actuel devraient également accompagner « la circulation de l'État socialiste au moyen des comptes-rendus « et d'une comptabilité spéciale pour régler la balance entre les « diverses branches de travail *. » Dans un passage, à propos il est vrai de la répartition, Schœffle se demande avec quelque inquiétude si, «au point de vue pratique, l'État socialiste uni- « taire pourrait bien venir à bout de l'énorme comptabilité « socialiste que le régime collectiviste nécessiterait 2. » Ce n'est pas avec quelque inquiétude, c'est avec de mortelles angoisses que l'on doit poser des questions de ce genre.

Remplacer cette force instinctive, spontanée, toujours agile, qui s'appelle la spéculation, la bienfaitrice et la conservatrice du genre humain, par le mécanisme encombrant, lourd, tardif, de la comptabilité et de la statistique, c'est une prétention qui ne tient pas compte de ce que parmi les besoins humains il en est qui ne peuvent attendre. Schœffle décrit assez exactement les objets

* Schœffle, opus citatum, page 60.

2 ld., page 78!

principaux de la spéculation sur les marchandises : « 1° Déter- « mination sociale du total des besoins pouvant être satisfaits « par des produits économiques ; 2° détermination de la quantité « et de la qualité demandées des productions qui sont du ressort « économique ; 3° production continue d'une valeur d'échange « qui maintient l'équilibre économique de la production et de « la consommation... x » Mais l'auteur socialiste oublie que pour remplir cette fonction complexe, dont il fait une analyse qui n'est que partielle, la spéculation a des moyens qui sont bien supérieurs à la comptabilité et à la statistique. Le rôle essentiel de la spéculation, c'est de proportionner partout les produits aux besoins de consommation ou du moins aux facultés de payer. La comptabilité et la statistique sont bien un de ses moyens d'information, mais ce n'est pas le plus rapide et le plus décisif, celui-ci est le prix. Dès que le prix a donné ses indications irrécusables, la spéculation est mise en branle avec une prodigieuse rapidité d'efforts et de mouvements par l'intérêt personnel surexcité. Sans le prix et sans l'intérêt personnel, toutes les comptabilités et toutes les statistiques du monde sont des documents presque inutiles.

Les comités directeurs de la production, à moins qu'ils ne soient conduits par la main secourablede la Providence dont ils seraient les agents terrestres, ne pourraient éviter ni l'encombrement local, ni les déficits partiels. Si de leur part il y a quelque défaut de calcul soit en plus soit en moins, quel désordre ! Les conséquences en seraient bien plus graves que pour les erreurs de la spéculation privée. Celle-ci n'agit jamais complètement dans le même sens ; ses erreurs se corrigent d'elles-mêmes, elle est d'une merveilleuse promptitude à se retourner, n'ayant dans l'ensemble ni préjugé, ni amour-propre. Les erreurs des comités directeurs de la production seraient bien plus difficilement réparables. Le système collectiviste exigerait une bureaucratie dont nous n'avons pas l'idée, qui serait beaucoup plus considérable, plus pédantesque, plus lente encore, que celle que nous possédons et qui suscite tant de plaintes. Les contrôles hiérar-

1 Schœffle, opus citatum, p. 08.

chiques devraient être beaucoup plus multipliés ; car ce ne serait pas seulement la fortune privée, ni même la fortune financière de l'État qui seraient en jeu, mais bien toute la .vie sociale et la vie matérielle même de tous les citoyens. En présence d'une tâche aussi immense, nous n'éprouvons pas les incertitudes de Schœffle et nous répondons : jamais une junte ou un comité quelconque ne pourra venir à bout d'organiser la production dans un grand pays, toutes les productions, aussi bien celle des épingles ou des boutons, que celle du blé et des vêtements, sans que des millions d'individus soient exposés au dénuement et à la faim.

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