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CHAPITRE XI

DE LA PRÉTENDUE ÉCONOMIE QUE LE COLLECTIVISME AMÈNERAIT DANS LA PRODUCTION EN SUPPRIMANT LE LUXE. — CONCLUSION.

La déperdition des efforts humains dans la civilisation actuelle. — L'exubérunce du petit commerce; le nombre des oisifs et la production des articles de luxe. — Suppression des annonces et des étalages.

La substitution graduelle, sous le régime libre, du grand commerce au petit commerce et de la grande industrie à la petite, réduira le nombre des rouages inutiles et des forces perdues. — Les causes en partie transitoires qui rendent surabondant le personnel des carrières commerciales et des professions libérales. — Le collectivisme n'agirait pas plus sûrement pour la réduction des rouages commerciaux inutiles que ne le fait le développement graduel de la production en grand.

Caractère du luxe : sa légitimité et son utilité malgré les extravagances scandaleuses qui le discréditent. — Opinion de Proudhon à ce sujet. — L'influence slimulatrice du luxe.

Coup d'oeil jeté sur les professions humaines. — Faible importance du personnel adonné aux arts de luxe. — Dépouillement des résultats du recensement de 1881 en France. — Démonstration de la fausseté de la prétention des collectivistes qu'en supprimant la production de luxe le travail de l'ensemble de la classe ouvrière pourrait être réduit de moitié ou du tiers. — Aux États-Unis, à la Plata, en Australie, en Angleterre même la production des articles vraiment luxueux est presque insignifiante. — Si elle est plus importante en France, c'est que ce pays fournit d'objets de luxe presque tout le monde civilisé. — Les ouvriers français en articles de luxe produisent indirectement pour la France du blé, du vin, du coton, du café, de la laine, des graines oléagineuses, etc. — Démonstration de cette vérité par les 4 milliards de denrées alimentaires et de matières brutes que nous achetons à l'étranger et en retour desquels nous donnons des soieries, des articles de Paris, etc. — L'ouvrier français en objets de luxe produit deux fois plus de blé ou de vin pour la France que s'il travaillait le sol.

Erreur des collectivistes sur le nombre des domestiques au service de la personne. — Les neuf dixièmes des gens recenses comme domestiques sont des va-

lels de ferme et des aides du petit commerce. — Le nombre des domestiques hommes en France ne dépasse pas 100.000 ou 180,000.

Le recensement des professions en Allemagne vient à l'appui des résultats que donne le recensement français.

La distribution des revenus indique, d'ailleurs, combien la part des jouissances de luxe est restreinte relativement à l'ensemble de la production. — La part des revenus un peu élevés en Angleterre, en Allemagne, en France, ne représente pas plus du dixième du lotal du revenu national. — Ce sont ces revenus élevés ou moyens qui fournissent la plus grande partie de l'épargne. — On ne peut évaluer à plus du vingtième ou du trentième du travail national les efforts consacres aux industries vraiment de luxe.

Effets que l'on doit attendre du développement régulier de l'industrie, du commerce et de l'éducation sous le régime de la liberté.

Vanité des promesses du collectivisme. — Conclusion.

Nous avons examiné sous son aspect positif le collectivisme, autant que Schœffle et les principaux théoriciens de l'école nous le laissent entrevoir ou deviner à travers les voiles discrets dont ils l'entourent. Leurs descriptions détaillées ou sommaires n'étaient pas, d'ailleurs, indispensables, car l'idée du régime est assez simple pour qu'on puisse aisément se représenter ce qu'en serait la réalisation.

Nous ne pouvons clore cette étude sans porter nos observations sur un point qui paraît avoir aux yeux des collectivistes une grande importance. C'est l'économie que la nouvelle organisation du travail et de la répartition des produits procurerait au genre humain, c'est la somme d'efforts qu'elle lui épargnerait et le singulier élargissement de loisirs qu'elle lui offrirait en don de joyeux avènement. Un écrivain anglais, M. Wallace, esquissait récemment ce riant tableau; Schœffle lui consacre un titre de chapitre et quelques pages; M. Jules Guesde en France, qui parcourt les villes et les campagnes en annonçant qu'on ne travaillera plus que six heures par jour, peut-être moins, a sans doute présente à l'esprit la même pensée.

Notre civilisation offre, en effet, au spectateur, une quantité de peines perdues et d'efforts qui pour le véritable et solide bien-être sont stériles. Au milieu de notre ruche d'abeilles que de frelons oisifs et, ce qui n'est pas un moindre mal, que de mouches bourdonnantes qui croient faire de la besogne et ne

causent que du trouble et de l'ennui. L'agitation vaine tient souvent la place de l'activité régulière et productrice, et la production même est détournée en partie du but qu'elle se devrait proposer, celui d'augmenter le nombre des objets vraiment utiles aux hommes.

Les oisifs disparaîtraient, et ils sont parmi les adultes, dans toute société, vieille et riche, au nombre, prétend-on, de plusieurs millions. En dehors des oisifs, que de gens occupés qui le sont stérilement ! Combien est encombré le mécanisme du commerce; quel personnel exubérant on y rencontre! Les gens de bourse, les courtiers de toutes sortes qui se disputent les affaires sans prolitpour personne, les intermédiaires infinis, ces marchands en gros qui s'entremettent entre les fabricants et l'acheteur, puis les marchands en demi-gros et les détaillants qui foisonnent. Combien trop nombreux sont les locaux destinés à la vente! Quelles dépenses folles on fait en étalages et en réclames ! Que d'industries parasites, si actives qu'elles paraissent, pour une industrie utile! Faut-il un boulanger dans un rayon normal d'approvionnemment? Il s'en établit cinq ou six. Un ou deux agents d'assurance suffiraient dans un district ; vingt se côtoient et entre-croisent leurs démarches, se disputant ce qu'ils appellent les affaires et faisant odieusement renchérir tous les frais. A quoi bon aussi le luxe des magasins qui ne réjouit les yeux que des gens frivoles? Le monde regorge de doubles emplois et de frais généraux extravagants.

Si l'on descend du commerce bourdonnant et encombré à l'industrie même, qui semble avoir une base plus solide, que de travail aussi mal dirigé et qui n'accroit pas les satisfactions légitimes du genre humain! Combien la production des superfluités, des objets de luxe et de vanité, empiète chaque jour sur celle des articles utiles! On considère comme occupés à un travail productif les ouvriers qui cherchent laborieusement le diamant dans les mines du Cap avec tant de fatigues et au milieu de tant de privations. Ce sont aussi des travailleurs productifs pour le vulgaire ceux qui taillent les brillants et les pierres précieuses, ceux qui avec tant de soins font la voiture à huit ressorts de

l'opulent financier ou de la courtisane, ceux encore qui fabriquent ces étoffes à riches desseins dont les millionnaires ornent leurs meubles ou leurs femmes. Et cependant, tout ce travail n'a pour objet que la vanité de quelques-uns. Une grande partie de l'activité d'une nation n'est ainsi productive qu'en apparence. Elle se transforme en jouets, en superfluités, en mille riens, pour employer l'expression mondaine qui est ici littéralement vraie. On évalue à 200,000 en France le nombre des dentelières qui dans de pauvres chaumières ou des mansardes désolées consacrent douze ou treize heures par jour à faire ces jolis tissus dont la vanité seule tire profit '. Peut-être le nombre des brodeuses n'est-il pas moindre. Croit-on qu'en général l'industrie de la ganterie, sauf pour préserver du froid les mains pendant l'hiver, soit plus sérieusement productive? Et parmi les travaux auxquels se livrent les hommes eux-mêmes, combien n'y en a-t-il pas qui sont dans le même cas! Tous ces ébénistes habiles qui emploient à faire un meuble de luxe cent fois le temps qui servirait à produire une commode simple ou une armoire unie; ces ouvriers en riches tapis, en porcelaines de choix, en cristaux fins ou élégamment taillés, cette légion de domestiques, dont aiment à s'entourer les parvenus. Tout ce prétendu travail ne représentc-t-il pas une perversion de l'activité humaine?

Il n'est pas jusqu'à l'agriculture, dit-on, qui ne soit parfois détournée de son objet naturel.* Si l'on n'élevait pas des chevaux destinés à conduire au bois le fils niais d'un père avide, on pourrait produire plus de têtes de bétail. Les produits raffinés, les primeurs, ne s'obtiennent qu'aux dépens des denrées essentielles. La qualité que l'on recherche tant exige le sacrifice de la quantité. Les vignobles de Château La fil lie ou de Chambertin produiraient trois ou quatre fois plus d'hectolitres à l'hectare si l'on se contentait de vin commun, au lieu de cette liqueur destinée aux tables des rois ou aux autels des dieux 2. Que de soins,

• Voir noire ouvrage : Le Travail des femmes au xixe siècle, page 87.

- Uegum mentis arisque deorum, c'est la devise qui csl inscrite sur le frontispice du château d'Issan, un des grands ciùs du Mcdoc. La deuxième partie de la devise a feené d'éire vraie et la puroière ne l'ett guère davantage.

que d'engrais n'exige pas la culture des primeurs, et combien ces engrais et ces soins seraient mieux employés à produire les légumes vulgaires dans des conditions conformes à la nature !

Ainsi l'inégalité des fortunes et les habitudes qu'elle a enfantées rendent une grande partie de la production en quelque sorte stérile pour les vrais besoins humains. De là vient que, selon le mot de Stuart Mill, les machines si puissantes et si ingénieuses que le dernier siècle et celui-ci se glorifient d'avoir découvertes n'ont pas, assure-t-on, diminué le labeur d'un seul homme. Mais aussi c'est ce spectacle attristant qui ouvre les perspectives réjouissantes de ce que pourra être une intelligente réforme. C'est ce qui permet aux collectivistes d'affirmer que, sans perdre une parcelle de son bien-être, l'humanité pourra travailler moitié moins.

Ils se défendent, d'ailleurs, de vouloir supprimer toute délicatesse de goût et tout raffinement. Le luxe pourra être conservé, mais il sera public. On ne proscrit ni les marbres ni les dorures, ni les riches tissus; mais ils seront réservés pour les palais publics ; non seulement.la capitale, les villes de province, les chefslieux de canton pourront posséder quelques échantillons de ce luxe collectif. A défaut des églises, que la nouvelle doctrine condamne, les écoles et leurs annexes seront les lieux où s'épanouira ce faste social. Ainsi réservés pour la communauté, pour la possession publique, ces objets rares pourront être dix fois moins nombreux et récréer néanmoins les yeux de l'homme ou charmer son esprit.

Tel est le tableau séduisant que le collectivisme développe à nos regards. Une immense économie de travail humain aujourd'hui perdu compenserait largement l'infériorité que sur certains points la production, sous le régime collectiviste, pourrait présenter relativement à la production individualiste actuelle.

Comment ne pas être sensible à ce titre de l'un des chapitres de Schœffle : Abolition du commerce en marchandises, du marché, des annonces et des réclames? L'auteur a la discrétion, dans un opuscule sommaire, de ne pas s'étendre sur ce point et de s'en tenir à quelques aperçus généraux ; c'est, néanmoins, de

toute la partie de la doctrine collectiviste celle qui paraît contenir les arguments les moins frivoles : « Bien d'autres choses « disparaîtront encore d'une manière analogue, dit Schœffle. « Tout le mode coûteux et luxueux d'annonces et d'étalages, « avec les taux énormes des loyers de boutiques et de magasins, « s'effondreront, entraînant avec eu x le commerce en gros et en « détail, la concurrence commerciale et les intermédiaires sté- « riles et parasites. On le voit, la transformation sera complète. »

Longtemps avant les écrivains récents, un socialiste dont l'imagination exubérante s'alliait à un don remarquable d'observation, Fourrier, avait signalé ces défauts de l'organisation commerciale qui prévaut encore. 11 avait indiqué, parfois avec une disposition à l'utopie, d'autres fois avec bon sens, quelques-uns des moyens d'améliorer toute cette mécanique de la répartition des produits. Dans une certaine mesure les économistes peuvent entrer dans ces vues.

Nous sommes de ceux qui croient que la société économique actuelle, en voie de transformation et de passage de la petite à la grande industrie, contient en effet une foule de rouages inutiles, de fonctions qui ne demeurent plus que comme des débris superflus du régime ancien. En France souvent il en est ainsi.

Bien des fois, soit dans nos cours, soit dans nos livres, soit dans des articles de journaux, nous avons signalé à l'attention publique l'organisation encore primitive et arriérée du commerce français, la surabondance des rouages, les peines perdues, l'insuffisance de la production et renchérissement des prix, qui en sont les effets. D'autres pays sont, sur ce point, plus avancés que la France, l'Angleterre par exemple. Il est certain que le nombre des intermédiaires de toute nature est excessif. Entre le fabricant et le consommateur il se glisse trop d'hommes dont le seul rôle est de grapiller sans réellement produire. Un grand nombre de commerçants en gros ou en demi-gros pourront être éliminés, sans que le corps social en souffre dans la mesure la plus minime. Les grands magasins ont déjà rendu à la société le service inappréciable de diminuer, pour certaines branches du commerce, celles du vêtement et de l'ameublement, la quantité

trop considérable de débitants à l'existence oisive qui encombraient le mécanisme commercial et dérobaient à la production leurs bras et leurs capitaux.

Dans le commerce d'alimentation , notamment dans lesgrandes villes, à Paris par exemple, c'est le nombre infiniment trop élevé des marchands au détail, bouchers et boulangers, qui fait renchérir les prix et qui empêche le consommateur de profiter, par la baisse du prix du pain et du prix de la viande, de la diminution du coût du blé et du bétail. La concurrence, qui n'en est dans ces métiers qu'à sa première période, agit en mode anarchique et au lieu d'amener le bon marché produit le renchérissement. Nous l'avons prouvé en ce qui concerne la boulangerie parisienne. Si le peuple de Paris paie le pain 35 à 40 centimes le kilogramme, au lieu de 30, ce qui correspondrait au prix du blé et aux frais normaux de fabrication, c'est le nombre trop considérable et chaque jour croissant des boulangers qui en est la cause.

Il n'en résulte pas qu'il soit nécessaire ou opportun de rétablir la taxe officieuse du pain ou de la viande, de fixer par la loi ou par des décrets le nombre des bouchers ou des boulangers, encore moins de constituer ces commerces en un monopole de l'État. Non, certes. Tout monopole est vicieux, comporte un germe de cherté et de malfaçon qui ne se développe qu'à la longue. Les promesses du monopole sont toujours décevantes. Les maux que nous constatons sont temporaires; un premier développement de la concurrence a amené l'encombrement des professions commerciales et le renchérissement des produits pour le consommateur; un développement ultérieur produira une concentration utile et la baisse des prix. Il n'est besoin que de la liberté et de l'expérience pour que la concurrence complète son œuvre. Ce qui s'est fait en France dans quelques branches spéciales du commerce par les « grands magasins, » ce qui s'est opéré aussi par l'établissement de ces restaurants dits « Bouillons Duval, » ce que les grandes sociétés coopératives ont accompli en Angleterre pour un grand nombre de denrées d'alimentation, la liberté et l'expérience le feront aussi en France et en tout

pays. Déjà dans le courant de l'année 1884 un homme de cœur et de tète a installé près de Paris un grand établissement industriel fournissant le pain à 30 centimes le kilogramme. Ce n'est pas seulement par la baisse des prix que la société profitera de ces réformes ; c'est aussi par la mise en disponibilité d'une foule de gens valides qui encombrent l'appareil de la répartition des produits et qui seront contraints à la longue de s'engager dans le personnel de la production. Ainsi l'équilibre, qui est maintenant en partie troublé, entre le nombre d'hommes adonnés à la production véritable des denrées agricoles ou des articles manufacturés et le nombre de ceux qui ne font que faire circuler ou vendre ces denrées ou ces articles devra peu à peu et sans secousse grave se rétablir.

Les grands magasins, au lieu d'être aveuglément combattus comme des ennemis et des accapareurs, doivent donc être considérés comme remplissant une fonction singulièrement utile et travaillant à l'organisation la plus économique et la plus productive des forces sociales. En triomphant, ils diminueront aussi toute la somme aujourd'hui si considérable de faux frais qui, par le nombre excessif des boutiques, le luxe désordonné des étalages, attire justement les critiques des socialistes. Que les grands magasins conservent pour eux le luxe d'installation comme un attrait et une parure, il n'y a pas lieu de le regretter : concentré dans quelques grands établissements, au lieu d'être disséminé dans plusieurs milliers de petits, ce faste d'étalage représente une part beaucoup moins grande de travail humain; puis- ce n'est pas une force perdue, car ces exhibitions somptueuses constituent en quelque sorte un luxe public, qui charme les yeux de tout le monde et qui enlève aux villes cet aspect froid, monotone et désespérant que présentent toujours à l'œil et à l'âme les enfilades ininterrompues de maisons uniformes.

L'encombrement actuel des carrières commerciales et des professions dites libérales, aux dépens du travail vraiment productif du cultivateur et de l'ouvrier, vient en partie d'une cause temporaire, la crise que subit la société par la diffusion soudaine

de l'instruction primaire dans la foule et de l'instruction secondaire ou supérieure dans les couches moyennes de la population. Les vieux sentiments survivent à l'état de choses qui n'est plus et trompent les hommes sur l'usage de dons autrefois rares et aujourd'hui devenus communs.

Quand il n'y avait guère d'écoles dans les villages ou qu'elles étaient médiocrement fréquentées, l'homme privilégié qui était parvenu à posséder l'art facile de bien écrire, de calculer sans erreurs et de connaître assez sa langue pour s'en servir avec correction, eut considéré qu'il dérogeait s'il se fût fait valet de charrue ou apprenti menuisier ou travailleur de fabrique. Celui qui, s'élevant plus haut sur l'échelle des connaissances, avait une éducation littéraire soignée ou savait convenablement les mathématiques, la physique, la chimie, la mécanique, pensait que les premiers rôles seuls dans la société étaient dignes de son talent et de ses longues études. Aujourd'hui encore ces sentiments persistent quoique la cause qui les a engendrés, à savoir la rareté de l'instruction, ait complètement disparu. De là le discrédit où sont tombés dans une partie chaque jour plus considérable de la population le travail agricole et les professions purement manuelles, de là le nombre effrayant d'employés de toutes sortes, de marchands de toutes catégories. L'instruction primaire est devenue une chose si vulgaire que, comme la livre ou le franc d'argent qui, depuis Charlemagne, a perdu les 79 quatre-vingtièmes de son poids, elle n'a plus pour celui qui la possède qu'une part infime de la valeur pécuniaire qu'elle possédait jadis : néanmoins, la foule ne s'aperçoit pas encore de ce changement ou ne veut pas s'y conformer.

Deux autres causes encore tendent au même résultat, c'est-àdire qu'elles gonflent d'infatuation un grand nombre d'hommes et les arrachent aux fonctions vraiment productives où ils seraient utiles pour les jeter soit dans les occupations commerciales, soit dans les professions libérales où ils se montrent surabondants et nuisibles. Ces deux causes sont l'une la constitution récente encore de notre organisation démocratique, l'autre la diffu-

sion du capital dans un nombre de mains chaque jour plus grand.

Étant d'hier seulement constitués en démocratie, ayant les oreilles rebattues du principe d'égalité, leurs yeux se trouvant remplis aussi et éblouis de ce mot magique qui s'étale sottement sur tous les murs, les Français s'imaginent que chacun d'eux doit être au niveau des plus élevés de la société; ils dédaignent ainsi les fonctions obscures où la plupart sont nés pour tenter l'aventure qui les poussera peut-être, confirmant leur espoir, aux postes les plus insignes. On ne distingue pas l'égalité purement morale que la société cherche à réaliser de plus en plus pour tous ses membres de l'égalité des conditions matérielles de vie. On peut sans utopie aspirer à la première ou à quelque chose, du moins, qui en approche; la seconde, au contraire, quoique peut être on puisse en être un jour moins éloigné qu'aujourd'hui, ne pourra jamais être atteinte parles sociétés humaines.

La diffusion des capitaux a le même effet: un nombre considérable de gens aujourd'hui ont cinquante à cent mille francs de capital et une quantité tout à fait énorme d'individus possèdent huit mille à vingt mille francs de pécule. Autrefois, avec la constitution de la petite industrie et le grand nombre de maîtres ou de chefs d'atelier qu'elle comportait, c'étaient là des fortunes qui permettaient à un homme d'être ce que l'on appelle emphatiquement, dans le jargon social actuel, un travailleur autonome, c'est-à-dire un homme dirigeant une industrie ou un commerce. Ces fortunes étant maintenant devenues beaucoup moins rares et la grande industrie ayant concentré les exploitations, les anciens sentiments persistent toutefois chez une partie de la population; ceux qui détiennent ces sommes jadis considérables, actuellement vulgaires, dédaignent d'être ouvriers, fermiers ou contre-maîtres, et ils viennent ouvrir dans toutes les villes de nouveaux débits. Ainsi la production perd une partie des bras auxquels elle aurait droit, et l'appareil de la circulation et de la distribution se trouve inutilement et coûteusement surchargé. Les grandes fortunes commerciales qui se sont faites dans la période de rénovation de l'organisation éco-

nomique de la société et qui deviendront plus rares à mesure que cette organisation sera plus ancienne exercent aussi sur les esprits une fascination qui ajoute à l'action des causes que je viens d'indiquer.

Voilà pourquoi il y a dans la société actuelle, particulièrement en France, tant de forces perdues. Sans doute, il s'y en rencontrera toujours, mais moins dans l'avenir. Les causes que nous venons d'énumérer peuvent être regardées en grande partie comme temporaires. L'homme qui possède une belle main, la table de Pythagore et tolérablement l'orthographe et la syntaxe, éprouvera chaque jour davantage que ces dons, devenus communs comme l'air qu'on respire, n'ont plus qu'une bien faible valeur pécuniaire. Le rude sort fait aux employés, les déboires qu'ils éprouvent, empêcheront que le recrutement de ces fonctions soit surabondant comme aujourd'hui. Les commerçants au détail auront la même destinée ; l'impossibilité où se trouveront la plupart de parvenir à la richesse, ou même simplement de sustenter leur vie, éloignera un grand nombre de ceux qui seraient tentés de les suivre. Peu à peu les sentiments et les habitudes s'adapteront au nouveau milieu social. On se résignera, quoique lettré ou instruit, à rester un simple ouvrier, un laboureur, même un manœuvre. L'instruction n'aura plus que l'influence qu'elle doit avoir, qui lui est essentielle, qui ne tient à aucun rapport social : elle élèvera l'esprit, ouvrira de nouvelles sources de jouissances intérieures, et servira à la conduite de la vie; mais, au degré vulgaire et habituel, elle ne donnera pas à l'homme un titre à une fonction autre que celle de travailleur manuel. De même aussi pour le capital. La possession d'un petit ou d'un moyen capital ne sera plus considérée, par ceux mêmes qui le détiendront, comme un droit à se soustraire aux fonctions subalternes. Il deviendra commun parmi les jeunes gens qui ont quelques milliers de francs de se faire simples ouvriers comme ceux qui aujourd'hui ne possèdent rien. Ainsi dans la société naturellement, graduellement, s'accomplira une transformation ayant plus de portée économique et morale que toutes celles qu'on veut lui imposer par la force.

La substitution du grand commerce, même pour le détail, au petit commerce, par conséquent la suppression d'une grande partie du personnel commercial aujourd'hui si redondant ne sont donc qu'une question de temps et d'expérience. Le progrès des sociétés anonymes et l'essor aussi des sociétés coopératives, dans le champ où leur activité repose sur des bases sérieuses et est conforme aux conditions économiques, assurent pour un prochain avenir la réduction, si ce n'est la suppression absolue, des rouages inutiles. Le collectivisme ne peut rien promettre de ce côté que la souplesse de l'organisation sociale actuelle ne soit en état de tenir.

Reste l'autre grande promesse du collectivisme ; à savoir la renonciation à toutes les productions superflues et la direction de la production vers les seules denrées vraiment utiles au genre humain, d'où il résulterait soit un accroissement notable de ces dernières, soit une diminution considérable de la journée de travail.

Nous avons reconnu que, dans l'ensemble de la production actuelle, il est une grande part d'objets qui sont frivoles, sans importance sociale et qui, en quelque sorte, constituent un abus des bras et de l'intelligence de l'homme. C'est une observation vieille comme le monde. De tout temps, moralistes et prédicateurs ont tonné contre le luxe, tâche aisée et enfantine.

Quelles que soient les extravagances moralement coupables auxquelles il peut entraîner, le luxe est-il donc en soi une chose si condamnable ? Proudhon a fait preuve de plus de philosophie que les sauvages contempteurs du raffinement des sociétés modernes. Le luxe ne mérite pas , pris en soi, considéré en dehors de quelques cas particuliers, tous les anathèmes qu'on lui lance. N'aurait-il que le mérite d'apporter quelque variété dans la vie sociale, d'y stimuler le goût, d'entretenir l'esprit en activité, de susciter les efforts vers une situation meilleure, qu'il aurait droit à ce que le verdict social l'acquittât. S'il fait parfois des victimes et si de temps à autre il outrage les yeux et scandalise le cœur, il réjouit tant d'êtres humains, il les tire si heureusement de l'apathie et de la monotonie des choses vulgaires, qu'il y a entre

ces inconvénients exceptionnels et ces avantages généraux tout au moins compensation.

Où commence, d'ailleurs, et où finit le luxe. Dans les produits agricoles, est-ce la fraise , est-ce la pêche qui sont des objets de luxe; est-ce simplement les grands vins de Bordeaux? les vins moins fins mais soignés encore que l'on appelle, dans le langage technique, des « vins bourgeois » échappent-t-ils à l'appellation de luxe et à la proscription ? Le point d'Alençon est un objet de luxe ; le tulle de Calais l'est-il aussi ? Le cachemire de l'Inde est classé dans la première catégorie; le cachemire français n'y sera-t-il pas? Un meuble artisteraent sculpté se range incontestablement parmi les objets luxueux, un meuble grossièrement orné à l'emporte-pièce sera-t-il exempt de la désignation flétrissante d'article de luxe? La chaîne d'or ou d'argent qui égaie et satisfait l'ouvrière, lui donne d'elle-même une idée un peu plus élevée, l'habitue à attacher quelque soin à sa personne, est-ce ou non un article de luxe, et le travail qui a été employé à la produire est-il du travail perdu et qu'on doive regretter? Dans tous ces objets que nous venons de nommer et dans une foule d'autres il entre une grande part de travail humain qui aurait pu être épargné si l'on n'avait souci que de satisfaire le simple besoin physique. Les trois quarts des articles dont se servent les hommes et les femmes de la classe laborieuse pourraient à la rigueur être plus sommaires et plus grossiers qu'ils ne le sont, sans que l'homme physique en souffrit. Ne sera-t-il pas permis à la fille du peuple d'aspirer à porter une robe de soie et d'épargner sur le fruit de son travail pour se donner cet innocent plaisir? Mais ce n'est pas seulement la soie qui est du luxe; l'indienne même en fait partie. Car, pourquoi des dessins, pourquoi des couleurs? S il s'agit de garantir simplement contre le froid, la peau de bête, le tissu brut suffisent.

C'est une bien belle découverte, en vérité, que de recueillir ce fait banal, qu'il serait loisible à l'humanité de réduire de moitié ou d'un tiers son labeur si elle voulait se contenter de remplir son estomac, de garantir ses membres contre le froid et contre le chaud, et de renoncer à produire tout ce qui n'est pas

exigé par ses besoins physiques impérieux. Mais combien d'hommes voudraient vivre dans ces conditions? Combien se soucieraient d'un accroissement de loisirs qui seraient achetés par des privations aussi dures et par une aussi désespérante monotonie? Le luxe est une consolation pour la généralité des hommes, et ce n'est pas seulement le luxe propre, qui réjouit, qui distrait, qui charme, c'est aussi celui d'aulrui. Les moralistes perspicaces l'ont dit souvent : l'homme riche dépense en réalité plus pour autrui que pour lui-même. D'où vient le plaisir qu'éprouve l'homme modeste, de situation médiocre, parfois infime, à se promener dans les quartiers élégants, à y contempler les magnifiques hôtels et les équipages? D'où vient que la foule laborieuse trouve dans ce spectacle la récréation la plus efficace de son labeur? Est-ce un sentiment anti-humain qu'il faut prescrire, ou ne serait-ce pas, au contraire, une des ces manifestations naïves du goût de l'idéal qui est au fond du cœur de l'homme?

Le luxe a été sans cesse depuis plusieurs siècles en se répandant de plus en plus dans les couches profondes du peuple. Telle femme d'employé ou d'ouvrier jouit d'une foule d'objets dont les grands seigneurs et les grandes dames du moyen âge devaient se passer. Combien meilleur philosophe que tous les déclamateurs collectivistes se montre Proudhon quand il écrit : « Nos lois n'ont pas le caractère de lois somptuaires...; c'est « précisément ce qu'il y a de mieux dans nos lois d'impôt... « Vous voulez frapper les objets de luxe ; vous prenez la civili- « sation à rebours... Quels sont, en langage économique, les « produits de luxe? Ceux dont la proportion dans la richesse « totale est la plus faible, ceux qui viennent les derniers dans la « série industrielle, et dont la création suppose la préexistence « de tous les autres. A ce point de vue, tous les objets du travail « humain ont été, et tour à tour ont cessé d'être des objets de « luxe, puisque, par ce luxe, nous n'entendons autre chose « qu'un rapport de postériorité, soit chronologique, soit com- « mercial, dans les éléments de la richesse. Luxe, en un mot, « est synonyme de progrès; c'est, à chaque instant de la vie so-

« ciale, l'expression du maximum de bien-être réalisé par le « travail, et auquel il est du droit comme de la destinée de tous « de parvenir... Quoi donc! Prenez-vous au sérieux la ville de o Salente et la prosopopéede Fabricius?...

« Le luxe humanise, élève et ennoblit les habitudes; la pre- « mière et la plus efficace éducation pour le peuple, le stimulant « de l'idéal, chez la plupart des hommes est le luxe... C'est le « goût du luxe qui de nos jours, à défaut de principes religieux, « entretient le mouvement social et révèle aux classes inférieures « leur dignité... Le luxe est plus qu'un droit dans notre société, « c'est un besoin, et celui-là est vraiment à plaindre qui ne se « donne jamais un peu de luxe. Et c'est quand l'effort universel « tend à populariser de plus en plus les choses de luxe, que « vous voulez restreindre la jouissance du peuple aux objets « qu'il vous plaît de qualifier objets de nécessité...

« L'ouvrier sue et se prive et se pressure, pour acheter une « parure à sa fiancée, un collier à sa petite fille, une montre à « son fils, et vous lui ôtez ce bonheur... Mais avez-vous réfléchi « que taxer les objets de luxe, c'est interdire les arts de luxe ■ . » Ce morceau admirable de verve, malgré un peu d'enflure et quelques inexactitudes économiques, est d'une singulière vérité. Or, il ne s'agit pas, d'après les collectivistes, de frapper le luxe; ils ont, certains d'entre eux du moins, des desseins plus radicaux; ils veulent le supprimer en ne produisant rien pour lui. On ne peut, en effet, donner d'autre sens aux espérances de M. "Wallace que, la production ne s'occupant plus des objets superflus, les loisirs de l'homme pourraient être notablement augmentés.

Ce qu'on ne prend pas assez en considération, c'est l'influence stimulatrice du luxe. Qu'elle ait parfois de mauvais effets, cela est incontestable ; mais combien en revanche en a-t-elle d'excellents ! C'est le luxe, c'est-à-dire la distinction, la supériorité des jouissances, qui est la cause de la plupart des efforts humains. Que tel commerçant se démène à travers le monde, que tel industriel

* Proudhon. Les Contradictions économiques, 4e édition, tome l*, p. 284-286;

cherche nuit et jour le secret de diminuer son prix de revient, que tel ingénieur s'acharne à la poursuite d'une invention, c'est la perspective du luxe, sinon pour lui-même, du moins pour les siens, qui d'ordinaire l'anime et l'encourage. Le désir de la gloire et de la célébrité peut s'y allier parfois; mais l'autre sentiment est plus général, et s'il produit moins de choses vraiment grandes, il en entante un plus grand nombre d'utiles; sans le luxe, l'activité humaine perdrait la plus grande partie de ses mobiles.

L'accroissement des loisirs humains, qui, d'ailleurs, ne cesse pas de s'effectuer depuis un demi-siècle, serait acheté trop cher par la renonciation à tout ce qui est luxe. Il semble que certains hommes se représentent la société de l'avenir comme une sorte de cloître sans Dieu et sans espérance d'une autre vie, c'est-àdire sans rien de ce qui rend supportable à des natures exceptionnellement idéales la vie conventuelle.

Si l'on prétend que la proscription du luxe ne doit s'appliquer qu'à celui qui est à la portée seule des hommes possédant de grandes richesses et que, dans sa commisération pour les faiblesses de l'humanité, le collectivisme daignera respecter toutes les prétendues superfluités que recherchent aujourd'hui la classe laborieuse et la partie inférieure de la classe moyenne, il est aisé de répondre que l'épargne de travail dont on parle deviendrait alors insignifiante.

Qu'on jette un coup d'œil sur les professions humaines, en s'aidant des statistiques les plus sûres, et l'on voit combien la production des articles de luxe tout à fait supérieurs et exceptionnels occupe peu de bras humains.

Sur la population française évaluée en 1881 à 37,405,000 habitants, il se trouve d'abord 18,249,209 personnes qui appartiennent à l'agriculture comme propriétaires exploitant euxmêmes leurs terres, comme fermiers, métayers ou colons, comme petits propriétaires travaillant pour autrui, comme forestiers, comme employés agricoles, ouvriers, journaliers, manœuvres, ou domestiques ruraux. On ne peut donc parler de diminuer de moitié, par la simple suppression des industries de

luxe, le travail des Français, puisque la moitié de ces Français sont occupés dans l'agriculture qui n'admet aucune production de luxe ou presque aucune.

Poursuivons cette énumération des différentes catégories de la population française d'après le recensement de 1881. Le dépouillement officiel du recensement, après les 48,249,209 personnes qui vivent de l'agriculture, en indique 1,130,094 qui tirent leur existence du travail dans les mines, les carrières et les usines métallurgiques. Ce n'est pas là non plus qu'on trouvera à opérer des retranchements pour la part excessive qu'y prendrait la production de luxe. Il ne se rencontre en France ni mines d'or, ni mines d'argent, ni mines de diamant. Les 1,130,094 personnes qui vivent de l'industrie des mines, carrières et usines métallurgiques, peuvent donc être considérées comme adonnées à la production des objets les plus essentiels pour le maintien de la civilisation. Les autres usines et les manufactures, c'est-à-dire la grande industrie, font vivre 2,100,560 personnes. On peut considérer que là aussi la production de luxe ne tient aucune place, ou que celle qu'elle y occupe est insignifiante et négligeable ; car tout article qui se produit dans de grands ateliers et à l'aide de machines est destiné à la consommation générale, non à celle de quelques privilégiés. S'ilserencontrequelques rares exceptions, elles ont si peu d'importance, qu'elles ne représentent pas la millième partie de cette catégorie de travail. Voulût-on, par exemple, supprimer comme objet de luxe le tulle de Saint-Pierre-lès-Calais, que la déduction à faire serait sans portée aucune.

Les transports et la marine font vivre 549,568 individus pour les premiers et 251,173 pour la seconde. De ce côté aussi il n'y a rien à retrancher, ou à peine le travail d'un millier d'hommes qui peuvent être employés à des yatchs de luxe ou à des bateaux de plaisance. Car, l'industrie des chemins de fer et celle de la marine sont occupées entièrement aux échanges les plus indispensables à une nation. Ce n'est certainement pas la soie que l'on apporte de Chine ou les diamants arrivant du Cap qui encombrent les chemins de fer ou les bateaux; c'est la houille, le

fer, le blé, le coton, la laine, dans une beaucoup moindre mesure le cale ou le tabac, que nous ne sachions pas que les collectivistes aient l'intention de ranger parmi les denrées de luxe. De même pour le transport des voyageurs en chemins de fer, les statistiques prouvent que les voyageurs de troisième classe et de seconde sont infiniment plus nombreux et produisent beaucoup plus de recettes que ceux de première classe, quoiqu'on ne puisse affirmer que ceux-ci fassent uniquement des tournées d'agrément.

La force publique, armée de terre et de mer, gendarmerie et police font vivre en France 552,851 individus. Que le collectivisme veuille supprimer l'armée, la marine militaire, la gendarmerie, même la police, on n'ignore pas que c'est une des prétentions de la plupart des adeptes du système ; mais chacun sait aussi qu'il est hors d'état de tenir les brillantes promesses qu'il fait de ce côté. Une police, il en faudra toujours, à moins que le collectivisme n'arrive à transformer les hommes en anges, à supprimer tous les instincts brutaux, les haines, les vengeances, la brutalité des sens inférieurs, les convoitises, la paresse, la débauche, le goût du bien d'autrui. Si le collectivisme affirme qu'il est en son pouvoir de modifier à ce point la nature humaine que tous les hommes deviennent bons, justes, discrets, il fait preuve d'une si admirable naïveté qu'il est superflu de lui répondre. En vain dira-t-il que, les conditions étant plus égales, les tentations de mal faire seront singulièrement amoindries. Nous avons démontré — et Schœfïïe lui-même est obligé de l'avouer, puisqu'il admet comme une nécessité l'inégalité et la variabilité des salaires — que les conditions ne seraient pas égales daus le collectivisme, que le commerce privé, la contrebande, l'usure s'y reconstitueraient. La plupart des malfaiteurs ne commettent pas, d'ailleurs, des crimes pour de grosses sommes. Les neuf dixièmes des assassinats n'ont pas été commis pour extorquer cent mille francs et un million, mais simplement pour cinq cents francs, pour cent francs, pour cinquante, pour vingt, parfois pour dix. Dans la société actuelle les riches ont beaucoup moins besoin d'être protégés par la police que les

hommes des conditions les plus modestes; il est très rare qu'un homme riche soit assassiné, parce qu'il ne hante pas les lieux où surgissent les querelles et qu'il sait, d'ailleurs, avec le personnel de confiance dont il s'entoure, imposer le respect.

Si la police reste nécessaire sous le régime collectiviste, l'armée et la marine militaire le sont tout autant. Nous croyons avoir prouvé que, bien loin de supprimer les causes de querelles internationales, *le collectivisme les multiplierait singulièrement. En supprimant la propriété privée , il enlèverait tout titre juridique à la propriété nationale. Il lui faudrait protéger contre les peuples pauvres et prolifiques le sol riche et privilégié d'une nation à population stationnaire. L'appât offert au vainqueur dans une guerre serait infiniment plus tentant qu'aujourd'hui : sous le régime actuel de propriété privée, un peuple victorieux recule sa frontière, ce qui ne lui procure qu'une satisfaction d'amour-propre ; l'indemnité de guerre qu'il impose ne dépasse pas de beaucoup ses propres frais et ne le met que médiocrement en gain. Sous le régime collectiviste, au contraire, la propriété privée n'existant plus, les peuples pauvres, s'ils l'emportaient sur un peuple riche dans une lutte pour l'existence, s'empareraient de son organisation économique et lui feraient payer un tribut. On prélèverait sur le produit des riches vallées de la Garonne, de la Loire, du Rhône et de la Seine une somme arbitraire pour combler l'insuffisance de produits des vallées moins riches de l'Oder ou delà Vistule. Les nations collectivistes, n'ayant plus dans la conscience individuelle aucun titre qui justifiât l'appropriation du sol par la longue possession et l'occupation héréditaire, devraient se tenir plus armées que jamais.

Si un jour les grandes armées permanentes actuelles doivent disparaître ou se réduire , ce sera par l'affermissement du principe de la propriété individuelle , qui est le même que celui de la propriété nationale, non par la destruction de tout respect pour la propriété.

Nous avons jusqu'ici énuméré des professions qui font vivre 22,833,455 personnes sur 37,405,290 dont la France est peuplée,

et nous avons vu que pour ces catégories le collectivisme, avec sa prétention de supprimer le luxe, n'économiserait aucun travail, ou que ce qu'il pourrait économiser serait insignifiant.

Nous arrivons maintenant au commerce qui fait vivre 3,843,447 individus : dans ce chiffre sont compris, bien entendu, les enfants et les femmes. Un peu plus du dixième de la population française vit donc du commerce, a savoir 1,895,195 personnes pour le commerce de détail, 1,164,590 pour 'les hôteliers, cafetiers, logeurs et cabaretiers, enfin 783,662 pour les banquiers, commissionnaires, marchands en gros, leurs commis , employés ou hommes de peine. C'est beaucoup, surtout pour les deux premières catégories. Ce nombre d'hôteliers, cafetiers, logeurs, cabaretiers est extravagant ; mais ce ne sont pas les classes opulentes qui le font vivre et croître chaque jour; c'est la classe ouvrière et la petite classe moyenne. Celle-ci se résoudra-t-elle plus tard, soit à se passer du cabaret, nous le souhaitons; soit à se contenter du cabaretier officiel que lui offrirait le collectivisme? Le mouvement libre de la civilisation, à notre sens, doit tendre à diminuer le nombre excessif des personnes qui vivent uniquement du commerce, soit de gros, soit de demi-gros, soit de détail. On y arrivera progressivement par la substitution graduelle du grand ou du moyen commerce au commerce infime et parcellaire. Le collectivisme irait-il plus vite et réussirait-il plus complètement ? Cela est peu probable : avec son énorme comptabilité, ses magasins sociaux nombreux, son personnel administratif nécessaire sur tous les points du territoire, il est peu vraisemblable, quoiqu'il doive substituer la centralisation à la dispersion, qu'il parvienne à réduire énormément le nombre des personnes qui vivent de la distribution des marchandises et de la comptabilité. Chacun sait que les administrations d'État, sous tous les régimes, aussi bien sous les plus démocratiques que sous les plus aristocratiques, peut-être même davantage sous les premiers, aiment la surabondance des employés et des fonctions. Faisons une concession, cependant, aux collectivistes ; admettons qu'ils parviennent à réduire du quart ou du tiers — ce que nous ne croyons pas — le nombre des personnes vivant

de la distribution et du contrôle des produits ; ce ne sera qu'une faible économie de travail et qui se trouvera beaucoup plus que compensée par tous les dangers inhérents à l'absence de commerce libre.

Les professions libérales, d'après le recensement de 1881, font vivre 1,585,358 personnes. C'est encore là un nombre exubérant que le mouvement de la civilisation devrait tendre à réduire. Mais est-ce le collectivisme qui y parviendrait? Ce ne pourrait jamais être que dans une bien faible mesure : car sur ces 1,585,358 personnes, plus de la moitié, à savoir 806,050, vivent des fonctions publiques. L'enseignement libre qui a bien son utilité et qui, si on le supprimait, devrait être remplacé, dans la plupart des cas, par une extension de l'enseignement officiel, l'ail vivre 111,330 personnes. Les communautés religieuses d'hommes et de femmes en occupent 115,595, mais une grande partie, les deux tiers, rendent des services soit pour l'éducation, soit pour l'assistance des malades; les cultes en emploient 112,771; 139,000 vivent des professions médicales et il est peu vraisemblable que le collectivisme en diminuât le nombre; les professions judiciaires et les artistes ou savants de tout genre représentent le reste. Appliqué d'une façon farouche, le nouveau régime ferait sans doute une trouée dans ce personnel des professions libérales; mais en supposant surtout qu'il voulût respecter la liberté de conscience on voit que cette réduction du personnel ne pourrait être énorme. Quand elle serait du cinquième, ce serait déjà beaucoup, puisque plus de la moitié est composée de fonctionnaires publics.

C'est sans doute sur la petite industrie que les partisans du nouveau régime porteraient leurs principales économies dans l'organisation de la production. Elle représente, en y comprenant les femmes et les enfants, une population de 6,093,453 individus; c'est ici, dira-t-on, que la production de luxe tient une grande place. Elle est singulièrement moindre qu'on ne le suppose; car la plupart de ces travailleurs de la petite industrie sont des cordonniers, des tailleurs, des menuisiers, des forgerons, des charpentiers, des fumistes, etc. Qu'on pense à l'effectif énorme

de toutes ces professions diverses, qui étaient autrefois connues sous le nom de corps de métiers et dont les chefs sont encore appelés des artisans. Certainement les trois quarts au moins des personnes employées dans la petite industrie remplissent ces fonctions indispensables. C'est tout au plus l'autre quart qui est adonné à la production de luxe.

S'ensuit-il que cet autre quart pût être éliminé et que le personnel en put être déversé dans les catégories d'ouvriers employés aux productions nécessaires, de façon que, pour une production égale d'objets utiles, l'ensemble des ouvriers du pays pût travailler moins d'heures par jour, ou que pour un même nombre d'heures de travail on pût se procurer une plus grande quantité d'articles d'une utilité réelle. Cette conclusion serait hasardée et téméraire.

Les collectivistes ne tiennent pas compte, tellement louobservation est superficielle, d'un fait d'une importance considérable. C'est que, dans un pays comme la France, la production des objets de luxe est un des moyens les plus efficaces de se procurer des objets essentiels, à savoir des denrées alimentaires.

Les articles de luxe que l'on produit en France ne sont pas destinés aux Français seuls. Ils le sont à toute la partie civilisée du genre humain, soit qu'on les exporte, soit que des étrangers voyageant sur notre sol ou établis en France viennent les acheter chez nous-mêmes. Le tisseur de soie de Lyon que l'on croit occupé à fabriquer une bagatelle superflue produit en réalité pour la France du blé, dont elle .^e pourrait se passer sans mourir de faim. L'ouvrière qui de ses de'gts fins et habiles fait des plumes ou des fleurs artificielles produit en réalité pour son pays du vin, ou de la laine, ou du fer, ou du pétrole ou des machines. Voilà ce qu'aperçoit l'observateur attentif et perspicace : il y a pour un pays comme la France une transmutation de ces riens élégants en denrées alimentaires et en matières brutes essentielles dont nous avons besoin.

Nous avons importé de 1878 à 1883 pour 3 milliards 647 millions de francs de céréales en six ans, soit une moyenne de plus

de 600 millions par an l. Dans le même laps de temps nous avons acheté au dehors pour 1,541 millions de vin, soit 257 millions de francs en moyenne par année 2. D'une manière plus générale, en nous en tenant aux six années de cette période, nos achats d'objets d'alimentation à l'étranger ont varié entre un minimum de 1,427 millions de francs en 1878 et un maximum de 1,969 millions en 1880. Or, toutes ces denrées sont parmi celles qu'on reconnaît comme nécessaires. D'un autre côté dans le même temps nous faisions venir de l'étranger annuellement pour plus de 2 milliards de francs de matières brutes indispensables à l'industrie, à savoir du coton, de la laine, des bois, de la houille, des métaux, tous objets que l'on ne peut prétendre être des articles de luxe. Le maximum de ces achats de matières brutes a été de 2 milliards 381 millions en 1883 et le minimum de 2 milliards 66 millions en 1878. C'est donc pour 4 milliards de francs d'objets absolument essentiels que nous faisons venir chaque année du dehors.

Avec quoi payons-nous ces 4 milliards de denrées que nous ne produisons pas, dont la plupart ne peuvent être produites sur notre sol, soit d'une manière absolue, soit en quantités suffisantes, comme le coton, le café, le cuivre, le fer, etc.? C'est avec les objets, réputés objets de luxe, que nous payons, c'està-dire que nous acquérons des articles indispensables. Les 280 millions de tissus de soie que nous exportons paraissent aux collectivistes farouches et superficiels des bagatelles superflues; et cependant ces 280 millions nous rapportent 16 ou 18 millions d'hectolitres de blé, ce qui est nécessaire pour sauver notre pays d'une disette. Les 81 millions de francs d'orfèvrerie, les 100 millions de francs de tabletterie, bimbeloterie, brosserie, les 36 millions d'articles de modes et de fleurs artificielles, les 64 millions de confections, les 25 millions de meubles, tous ces objets en général élégants, parfois luxueux, que nous vendons

' Le maximum a été de 857 millions de francs en 1879, et le minimum de 421 millions en 1883.

2 Le maximum est de 372 millions en 1883, et le minimum de 59 millions en 1878.

EXAMEN CltlTlQUE DU NOUVEAU SOCIALISME. 423

au dehors, paraissent aux étourdis et aux fanatiques le résultat d'une perversion de la production humaine. Et cependant, c'est du vin commun, c'est du coton, c'est de la laine, c'est du café, du pétrole, du lard d'Amérique, toutes denrées vulgaires, nécessaires à la vie d'un peuple civilisé, ce sont ces marchandises que nous produisons en réalité quand nous fabriquons tous ces prétendus riens. Il faut tenir compte, en outre, de ce que nos ventes aux étrangers de ces articles de luxe sont en réalité deux ou trois fois plus considérables que les chiffres qu'indiquent les tableaux de douane.

Quand donc les collectivistes viennent dire qu'en supprimant la production des objets de luxe on produirait infiniment plus de denrées essentielles ou que les travailleurs manuels pourraient pour la même production travailler moitié moins, ils s'abusent étrangement. Il est des pays, comme les États-Unis, l'Angleterre, la République Argentine, l'Australie, où l'on ne fait presque pas d'objets de luxe. Il en est d'autres, comme la France, où cette production est beaucoup plus développée; c'est qu'elle y a pour destination non seulement la consommation nationale, mais celle du genre humain tout entier. En réalité la plupart de nos ouvriers de luxe produisent, indirectement il est vrai et par voie d'échange, les objets les plus nécessaires à leur pays.

C'est donc une absurdité de croire qu'on pourrait avec un profit quelconque pour la nation réduire de moitié ou des deux tiers le nombre des personnes qui sont occupées en France aux industries de luxe, et qu'on gagnerait à les déverser dans les industries de nécessité. On y perdrait, au contraire, singulièrement.

Supposez que l'on puisse arracher à leurs plumes, à leurs fleurs, au tissage de la soie, à la bimbeloterie, à la bijouterie et à tous les autres métiers élégants 1 million d'hommes ou de femmes, et qu'on les ajoute au personnel aujourd'hui employé à l'agriculture, faisons le compte de ce qu'on y gagnera. Ces hommes et ces femmes, dit-on, produiront du blé; cela est possible, mais ils en produisaient, ainsi que du fer et du coton et

du pétrole, puisque avec le produit de leur travail on achetait au dehors 15 à 20 millions d'hectolitres de blé par an, 6 à 7 millions d'hectolitres de vin, 8 à 10 millions de tonnes de houille, 5 à 600,000 tonnes de graines oléagineuses, etc.

La différence, la voici : quand vous prendrez un habile ouvrier ébéniste ou bijoutier, gagnant 7 à 8 francs par jour, pour en faire un laboureur, il produira par année, en tant que laboureur, 50 ou 60 hectolitres de blé environ d'une valeur de 1,000 à 1,100 fr., tandis qu'il produisait indirectement, il est vrai, dans la bijouterie ou l'ébénisterie 100 ou 120 hectolitres de blé qu'on nous apportait des États-Unis, de la Russie et des Indes. De même une ouvrière en mode, employée à l'agriculture, fût-elle la plus forte et la plus vigilante des femmes, ne pourra produire qu'une trentaine d'hectolitres de froment, tandis que ses doigts agiles fournissent aux étrangers la contre valeur de 50 ou 60 hectolitres que nous importons.

La France est, à coup sûr, le dernier pays du monde où la suppression de la production du luxe pût accroître la production des objets nécessaires. Elle la diminuerait, au contraire, parce que la production indirecte, par voie d'échange, du blé, du vin, de la houille, du pétrole, du coton, des graines oléagineuses, des métaux, est infiniment plus puissante et plus rémunératrice pour nos ouvriers habiles que la production directe de ces mêmes denrées.

Nous n'avons pas épuisé le dépouillement des tableaux de recensement. Les personnes vivant exclusivement de leurs revenus figurent dans ce dénombrement pour le chiffre de 2,121 ,173 '. C'est ici encore que les collectivistes vont faire porter leurs retranchements ; mais les trois quarts des personnes de ce groupe sont des enfants et des femmes, et la moitié de l'autre quart se compose vraisemblablement de vieillards. Les personnes qu'on peut arracher à cette vie oisive pour les employer à la produc-

1 Parmi ces 2,121,173 personnes réputées vivant de leurs revenus, il y a, d'ailleurs, 349,000 domestiques : le recensement de 1881 distribue, en effet, les domestiques parmi les professions de leurs maîtres, de sorte que le maître étant médecin, le valet de chambre est censé l'être aussi.

tion d'objets nécessaires sont en nombre assez restreint. Car le collectivisme lui-même admet le repos pour les vieillards. Puis, croit-on que les gens qui vivent de leurs revenus sans profession particulière soient tous des oisifs, des parasites, des frelons. Il s'en rencontre, c'est incontestable, et l'on doit respecter leur oisiveté même inutile, parce qu'on ne pourrait y porter atteinte sans violer la liberté individuelle, qui est le plus grand des biens humain?, sans mutiler l'héritage qui est le plus puissant stimulant à l'épargne et au travail prolongé. Néanmoins, parmi ces hommes vivant de leurs revenus, il s'en trouve beaucoup dont la vie est utile à la société : les capitalistes, par exemple, qui cherchent les entreprises nouvelles, s'y associent et répandent sur l'ensemble de la planète les instruments de travail et les approvisionnements qu'ils détiennent; les amateurs même, cette classe délicate et raffinée qui s'intéresse aux sciences, aux arts, aux lettres et qui conserve la fleur de la civilisation.

En dehors de toutes les catégories que nous avons indiquées, il reste 928,000 personnes non classées qui forment pour la plupart la population des établissements d'instruction publique, des hospices ou hôpitaux, des prisons, les domestiques momentanément sans place, les enfants en nourrice hors de chez eux et les personnes qui ont des professions inconnues. De cette catégorie, nous n'avons rien à dire : elle comprend notablement plus de femmes que d'hommes, 524,000 des premières contre 403,000 de ceux-ci.

Il est une classe de personnes dont l'importance a attiré l'attention des collectivistes et leurs critiques : ce sont les domestiques. Ils ne forment pas de rubrique à part ; on les a placés dans l'agriculture, ou dans la grande industrie, ou dans la petite ou dans les gens vivant de leur revenu, suivant qu'ils servent des maîtres qui se trouvent dans ces différentes catégories. Leur nombre total paraît, au premier abord, énorme; il se rencontre en France 2,557,266 domestiques, dont 1,506,639 femmes et 1,050,627 hommes. Que de forces perdues! s'écrient les collectivistes; récemment M. Jules Guesde, dans une conférence au Mans, s'étendait complaisamment à ce sujet

Quand on regarde attentivement, on s'aperçoit que la plupart de ces domestiques ne sont pas employés à un service personnel, mais bien à des occupations de métiers. Ainsi plus de 1,400,000 de ces domestiques, soit près des trois cinquièmes, dont 706,298 hommes, c'est-à-dire près des sept dixièmes des domestiques de ce sexe, sont occupés dans l'agriculture. Ce sont des valets et des servantes de ferme, c'est-à-dire des ouvriers ruraux qui ne diffèrent des autres qu'en ce qu'ils sont payés à l'année, ce qui signifie qu'ils ont cette permanence d'occupation que tous les socialistes et les économistes considèrent comme le plus grand bien. On peut en dire autant des 234,000 domestiques employés dans l'industrie : ce sont des personnes qui aident au travail industriel. Il en est de même à plus forte raison de la plupart des 347,000 domestiques occupés dans le commerce; c'est le garçon épicier, le garçon boucher, la servante de la mercière, l'employé permanent qui, par défaut d'éducation, n'est pas classé parmi les commis.

Si l'on cherche bien, on arrive à cette conclusion que le nombre des domestiques mâles vraiment attachés à la personne, c'est-à-dire ne faisant aucun travail industriel, commercial ou agricole, ne doit pas dépasser en France le chiffre de 160,000 ou 180,000. Les Anglais ont une statistique très soignée à ce sujet, parce que les domestiques mâles sont assujettis chez eux à un impôt; or, d'après la dernière statistique, celle de 1881-1882, le nombre de domestiques assujettis à la taxe de 15 shellings (18 fr. 75) était de 181,652 <; Il est probable qu'en France le nombre de domestiques mâles est moindre. A Paris on n'a point, d'ordinaire, de valet de chambre quand on occupe un appartement de moins de 3,000 fr. Or, le nombre des appartements d'une valeur locative réelle supérieure à 3,000 fr. n'est dans le Paris actuel que de 19,603 2. En supposant que, en moyenne, les occupants de ces appartements aient deux domestiques hommes chacun, cela ne ferait que 40,000 pour tout Paris, c'est-à-dire

1 The financial Reform Almanach, for 1883, page 177.

' Bulletin de statistique (du Ministère des finances), mai 1884, page 580.

pour la ville qui détient probablement, si ce n'est la moitié, du moins un bon tiers des grandes fortunes de France.

Si, au lieu de rester chez nous, on voulait faire une excursion en Allemagne, l'Annuaire de statistique de l'Empire, Statisiisches Yahrbuch fur das Deutsche Reich (1884) nous en fournirait les moyens. Sur 45,222,1 13 habitants , 19,225,000 étaient employés à l'agriculture, aux forêts, à la pêche; 16,058,080 dans la grande industrie, les mines et le bâtiment; 4,531,000 dans le commerce, les transports et les lieux publics (hôtels et auberges); c'était en tout 39,814,000 occupés à la production ou à la distribution des produits. Les domestiques, la plupart femmes , sont au nombre de 1,324,000»; les soldats et marins de 542,000; les fonctionnaires publics et communaux et les professions libérales de 1,680,000; les particuliers sans profession sont au nombre de 1,908,000 et ceux qui se préparent à une profession de 337,000. Enfin 938,000 individus représentent des professions diverses et intermittentes.

Parmi les particuliers dits sans profession, les femmes forment le plus grand nombre; les veuves, en effet, y figurent pour un chiffre notable: aussi sur 1,022,233 personnes capables de travail (eriverbslhdlige) ou chefs de ménage, qui sont inscrits comme n'ayant pas de profession, recense-t-on 591,693 femmes, près des six dixièmes; après elles les vieillards, qui ont acquis par leur activité dans la jeunesse et dans l'âge mûr le droit au repos, constituent une part notable de cet effectif de prétendus oisifs.

Moins encore que la française, la population allemande se prèteaux critiques si superficielles des collectivistes. On n'y voit pas quels retranchements si considérables ils pourraient faire dans la production des objets de luxe ou dans les classes oisives. Les particuliers sans profession aucune n'y représentent pas

< Il ne faut pas additionner le nombre des domestiques avec celui des autres catégories : on obtiendrait ainsi un chiffre supérieur à celui du total de la population. Dans la statistique allemande, comme dans la statistique française, qui a pris la première pour modèle, les domestiques sont, en effet, répartis entre les différentes professions de leurs maîtres; on en donne, toutefois, aussi le chiffre à part.

plus de 2 ou 300,000 hommes adultes et aptes au travail : les fonctionnaires et les membres des professions libérales, déduction faite des femmes et des enfants, ne sont qu'au nombre de 464,000 (le recensement dit 579,322, mais il faut déduire 415,272 femmes) ; on voit combien peu d'hommes pourraient être soustraits à cette manière de vivre pour être versés dans la production des objets de nécessité. On dira, sans doute, que l'on supprimerait une grande partie des commerçants et la généralité des propriétaires; mais outre que le plus grand nombre des propriétaires et des commerçants rendent des services réels, de direction, d'inspection, de répartition, de conservation, il les faudrait remplacer, pour les trois quarts, par des fonctionnaires publics qui n'auraient ni la même ardeur ni souvent la même compétence.

Que l'on parcoure dans l'Annuaire allemand de statistique les 110 groupes de professions différentes recensés pour l'industrie, les 20 groupes pour le commerce, et l'on verra combien il s'en faut que les industries de luxe occupent un nombre considérable de bras. Les artistes industriels (déduction faite des membres de leurs familles) sont au nombre de 23,898; les ouvriers et ouvrières en modes, en fleurs, en plumes, figurent pour le chiffre de 36,416 , dont 33,890 femmes ; on compte 20,046 personnes, dont 11,122 femmes, occupées dans la confection des bretelles, cravates, gants, corsets et crinolines , et la moitié certainement de ces objets ne peuvent pas passer pour des articles de luxe. Le travail des métaux précieux (Verarbeitung edler Metalle, Goldschmiede, Iuwdiere, Gold und Silberschlâger, etc.) ne compte que 30,099 ouvriers ou ouvrières, ces dernières sont comprises dans ce chiffre pour 7,056. La fabrication de miroirs et glaces n'emploie que 2,770 personnes, dont 464 femmes. L'horlogerie ( Verfertigung von Zeitmeszinstrumenîen ( Uhrmacher) n'a qu'un effectif de 27,721 ouvriers ou ouvrières ; la fabrication des instruments de musique en occupe 15,011. Voilà les principaux métiers de luxe , et certes beaucoup des articles qu'ils produisent, les montres par exemple, dans une certaine mesure les pianos, les miroirs, sont regardés par des personnes

dû la classe inférieure et de la petite classe moyenne comme des objets nécessaires. Il ne nous échappe pas que, même dans les branches d'industrie les plus grossières, comme celle du bâtiment, il est un certain nombre d'ouvriers qui sont employés à des travaux de luxe, les maçons par exemple qui construisent un splendide hôtel particulier ou un palais; mais combien l'importance en est faible relativement à l'ensemble des travaux ordinaires! On le verra tout à l'heure par la faible proportion des très grands appartements à l'ensemble des logements dans la ville la plus élégante du monde qui est Paris.

Les collectivistes ou les écrivains socialisant se font donc de singulières illusions quand ils s'imaginent qu'une direction nouvelle donnée à la production et bannissant ou réduisant la fabrication des objets de luxe pourrait diminuer de moitié le labeur des êtres humains : ils se trompent à peu près des quatre cinquièmes au point de vue du calcul matériel. Mais ils se trompent beaucoup plus grossièrement encore au point de vue moral. Car c'est l'appât de ces jouissances raffinées et de la possession de ses objets délicats qui , avec l'amour de la gloire, constitue le plus grand stimulant à l'activité humaine et à l'épargne. En mettant de côté les exagérations et les extravagances , le luxe n'est pas seulement le résultat d'une civilisation perfectionnée, c'est indirectement une des causes du développement même de la civilisation.

Ce qui détruit, tout aussi bien que les statistiques des recensements, les prétentions des collectivistes, c'est le relevé des parts respectives des revenus élevés, des revenus moyens et des petits revenus dans l'ensemble du revenu d'une nation. Nous nous sommes livré dans un autre ouvrage ' à une analyse détaillée de ce phénomène; il serait superflu d'y revenir ici. Nous avons démontré qu'en Prusse environ les trois quarts des revenus des habitants appartiennent à des personnes dont les plus riches ont 2,500 francs de revenu annuel, et que près des neuf dixièmes du revenu total des habitants de la Prusse, à savoir

' Voir noire Estai sur la Répartition des Richesses, chapitre xtv

87,80 0/0 de ce revenu, sont dans les mains de la classe inférieure ou de la classe moyenne, c'est-à-dire des personnes dont le revenu maximum monte à 7,500 francs. L'exemple delà Saxe confirme absolument celui de la Prusse. Le dépouillement de la cédule D et de la cédule E de YIncome-Tax nous a conduit aussi à la conclusion que même en Angleterre la plus grande partie des revenus appartient incontestablement aux classes ouvrières et à la petite classe moyenne. Nous sommes arrivé à un résultat encore plus frappant pour la France et nous avons démontré qu'à Paris, la ville de luxe par excellence, le nombre des personnes ayant plus de 32,000 francs de rentes n'atteignait pas 15,000, et que le chiffre des Parisiens possédant un revenu de plus de 12,000 francs, quelle qu'en soit l'origine, ne s'élève pas à 37,000.

Un certain nombre de statistiques ou de travaux sérieux qui ont été publiés depuis lors nous a confirmé encore dans notre opinion. Les études de M. Leone Levi et de M. Goschen sur la répartition de la richesse dans le Royaume-Uni en 1884 justifient complètement les assertions de notre précédent ouvrage. D'après M. Leone Levi le revenu des habitants du Royaume-Uni monte à 1,168 millions de livres sterling, un peu moins de 30 milliards de francs, dont 448 millions de livres (11 milliards 200 millions de francs) pour les classes ouvrières proprement dites, 143 millions de livres (3 milliards 575 millions de francs) pour les classes moyennes inférieures, et 577 millions de livres sterling (14 milliards 475 millions de francs) pour les contribuables assujettis à Y Income-Tax *. Si l'on se rappelle que YIncome-Tax porte sur tous les revenus au-dessus de 3,750 francs, on voit que beaucoup de personnes dans une situation très médiocre paient cet impôt. Dans la cédule D, qui concerne les professions commerciales, 30 p. 100 du montant des revenus appartiennent à des personnes ayant entre 3,750 francs et 7,500 francs de revenu ; on peut en conclure que les trois quarts environ du revenu de la Grande-Bretagne sont possédés par des personnes ayant au

• Voir la traduction de l'étude de M. Leone Levi dans le Bulletin de statistique (du ministère des finances), numéro de février 1884.

maximum 7,500 francs de revenu : probablement même la portion du revenu qui échoit à celte classe est plus forte, car la cédule D qui comprend le commerce et l'industrie est parmi les cédules de l'impôt sur le revenu l'une de celles qui renferment le plus de gros contribuables. Il faut se rendre compte que l'Angleterre est dans une situation tout à fait exceptionnelle; d'une part, les lois y empêchent la libre diffusion de la richesse territoriale; d'autre part, au point de vue industriel et commercial, l'Angleterre peut être considérée comme une sorte de capitale du monde entier.

En France, le Bulletin de statistique (du ministère des finances), dans sa livraison de mai 1884, donne un nouveau relevé des logements et des valeurs locatives à Paris. Il en résulte que les appartements de 20,000 francs et au-dessus ne représentent ensemble qu'une valeur locative de 14,424,730 francs, ceux de 10,000 à 20,000 francs une valeur de 25,208,540 francs, ceux de 6,000 à 10,000 francs une valeur de 30,677,430 francs, ceux de 3,000 à 6,000 francs une valeur de 50,593,705 francs. 11 s'agit ici du loyer réel, non du loyer matriciel. Tous ces appartements ensemble atteignent donc une valeur locative de 120 millions de francs; or, l'ensemble des locaux affectés à l'habitation à Paris (non compris les locaux industriels) représente une valeur réelle de 395 millions de francs. Ainsi, toute la population opulente de cette ville luxueuse qui s'appelle Paris, à savoir toutes les personnes qui ont un loyer réel de plus de 3,000 francs, n'occupent ensemble que des logements représentant moins du tiers, comme valeur locative, de la totalité des logements de Paris •. Or, une très forte partie de la richesse de la France et même du monde, se concentre à Paris ; on peut conclure combien est faible la proportion non seulement des gros revenus, mais même des revenus moyens, à l'ensemble des revenus d'un grand pays.

* Si aux loyers de 3,000 francs et de plus à Paris, on joignait les 52 millions de francs de valeur locative des logements de 1 ,500 à 3,000 francs, on n'arriverait encore qu'aux trois septièmes à peine de la valeur locative réelle de tous les appartements de Paris.

Il faut considérer encore — ce qui est un point très important— que le revenu des classes moyennes et riches est très loin d'être consommé d'une manière improductive. Une très forte partie est épargnée, c'est-à-dire transformée en chemins de fer, en usines, en améliorations de fonds de terre et autres travaux du même genre. En France, on peut évaluer au tiers au moins, peut-être même à la moitié, la quote-part des revenus des classes moyennes et des classes riches qui est consacrée à l'épargne. Aucun homme un peu familier avec l'existence de ces classes ne le contestera. Sur nos 2 à 3 milliards d'économies annuelles de toutes natures, aussi bien placées en valeurs mobilières qu'en constructions ou en améliorations du sol, certainement les deux tiers proviennent des classes aisées et des classes riches qui, les deux réunies, ne détiennent pas plus du huitième ou du dixième du revenu national. La part du revenu national affectée aux dépenses de luxe ne peut être considérée comme dépassant 4 à 5 p. 100 de ce revenu.

On ne peut donc attacher une grande importance à la prétention des collectivistes de diminuer la durée du travail journalier de l'homme par l'élimination de la production de luxe. Tout ce qu'ils pourraient gagner de ce côté serait beaucoup plus que compensé par toutes les déperditions de forces et toutes les erreurs que comporte une organisation autoritaire et despotique. En soumettant la société à un niveau à peu près uniforme, ils y détruiraient toute émulation ; on a déjà vu que leur organisme nécessairement brutal ne saurait faire aucune place à la liberté des minorités, par conséquent à la liberté individuelle ; que leur appareil bureaucratique et sans spontanéité compromettrait le progrès matériel. Il est impossible, en lisant les plus consciencieux des écrivains qui prêchent la doctrine collectiviste, de trouver une raison sérieuse qui puisse inviter le genre humain à tenter une aventure que condamnent d'avance et l'histoire et le raisonnement.

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