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CHAPITRE X

LA CONSOMMATION, l'ÉGALITÉ DES CONDITIONS ET LES RELATIONS INTERNATIONALES SOUS LE RÉGIME COLLECTIVISTE.

Les bons de travail. — Ils se rapprocheraient nécessairement des assignats. — Cas où peut se produire un excédent des bons de travail par rapport aux approvisionnements.

Des divers emplois des revenus privés sous le régime collectiviste. — Du maintien de la propriété privée pour les objets de consommation.

De l'épargne privée sous le collectivisme. — De la prétention de Schœffle de respecter l'héritage. — Influence économique de l'héritage. — Schœffle maintiendrait les effets parfois fâcheux de l'héritage en en supprimant l'influence bienfaisante.

De l'expropriation des fortunes actuelles par l'octroi d'abondants mais périssables moyens de consommation.

Du retour subreptice et du développement graduel, mais assuré, de l'inégalité sous le régime collectiviste. — Les diverses portes ouvertes au retour de l'inégalité. — L'inégalité réapparaîtrait par les professions libérales et les services intellectuels susceptibles d'être appréciés et soldés par les particuliers.

L'existence des bons de travail permettrait la reconstitution du commerce de banque et du prêt à intérêt, quelles que fussent les prohibitions légales. — Exemple du moyen âge et du mir russe.

Le commerce privé des marchandises renaîtrait furtivement, quelques entraves qu'on y mît. — Autre porte pour le retour de l'inégalité. — La partie la plus active de la société, avec la connivence de la partie la plus inerte, finirait par être en état de contrebande ou de contravention habituelle. — La spéculation privée en marchandises reparaîtrait.

Les causes actuelles d'inégalité des conditions. — Comme quoi elles ne poui raient être extirpées par l'organisation collectiviste.

Des libertés sous le régime collectiviste. — Malgré les doutes de Schœffle, la liberté du domicile devrait être supprimée. — Cette liberté a, pour conditions essentielles le loyer, la liberté des professions et la pluralité des patrons.

Joug odieux que ferait peser sur l'ouvrier l'unité du patron sur tout le territoire et pour toutes les branches d'industrie.

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Les collectivistes ne se sont pas occupés des rapports internationaux. — Ils forment, cependant, un des points essentiels de l'organisation économique dès sociétés. — Les rapports internationaux seraient impossibles à régler sous le régime collectiviste. — Les (rois causes de cette impossibilité. — La suppression de toute liberté des échanges. — Le manque d'un instrument ayant une base fixe pour payer le solde des échanges. — Le grand intérêt qu'auraient les nations fortes à s'emparer de l'organisme économique des nations plus faibles.

Les occasions de conflits internationaux seraient constantes en régime collectiviste : la question des ouvriers étrangers.

Pour terminer l'examen de l'organisation que les collectivistes proposent à la société moderne, il reste à parler brièvement de ce que seraient sous ce régime la consommation, l'épargne, l'héritage, les rapports d'égalité ou d'inégalité des conditions, la liberté des citoyens et enfin les relations internationales.

A quelles règles d'abord serait astreinte la consommation et de quelles garanties jouirait-elle? La répartition des produits se ferait, nous dit-on, en liquidant des bons de travail dans les magasins publics de livraison. Que cela ne se passe pas sans de grandes complications, qu'il doive souvent arriver, que, en l'absence du commerce libre, les magasins soient insuffisamment approvisionnés au gré de la demande, c'est ce qui parait incontestable. Il est superflu en ce moment d'insister sur ces difficultés que nous avons déjà examinées dans un précédent chapitre.

L'argent, c'est-à-dire la monnaie métallique, valant par ellemême, en ce sens qu'elle est en soi désirable et qu'elle contient une grande quantité de travail humain, l'argent est donc aboli, sous le prétexte qu'il rend possible l'acquisition démesurée de la richesse. Il faudra rechercher si les bons de travail n'auraient pas un effet du même genre.

Ces bons de travail ont un inconvénient considérable, qui en rendrait toujours l'usage périlleux, c'est que par eux-mêmes ils ne possèdent pas l'élément principal de la valeur, à savoir de coûter de la peine à produire et d'incorporer une quantité notable de travail humain. Une planche, quelques feuilles de papier et un très petit nombre d'ouvriers suffisent pour en tirer des quantités illimitées. Tandis que la valeur représente les choses

limitées, qui ne sont pas indéfiniment et sans frais extensibles, les bons de travail n'auraient pas de limite dans la nature même, dans'Ja difficulté et le coût de la fabrication ; ils n'en trouveraient que dans la surveillance rigoureuse et dans l'appréciation fort exacte des administrations publiques. Quoiqu'on fît, ils auraient toujours une tendance à suivre la pente des assignats. On dit qu'ils seraient mathématiquement égaux, d'une part aux journées de travail faites par les ouvriers, d'autre part à la valeur de tous les produits estimés en journées de travail ou temps de travail. Mais sans revenir ici sur la définition singulièrement vague que les collectivistes ont donnée de ce qu'ils appellent « le temps de travail » servant de base à la rémunération, lequel « temps de travail » n'est pas uniquement d'après eux une quantité fixe de minutes ou d'heures, mais se compose d'éléments très divers dont la durée n'est que l'un, il peut encore arriver, d'un autre côté, que ces bons de travail soient en excédent de la production ou des approvisionnements.

Cet excédent des bons de travail pourrait se produire de deux façons et susciter deux sortes de crises qui aboutiraient au dénuement, à la famine, à la mort ou au rationnement, probablement même aux deux réunis. Cet excédent des bons de travail pourrait être local ou partiel, propre à tel district, à telle ville, à telle commune ou à telle branche de produits pour laquelle la demande aurait augmenté; il pourrait aussi être général et provenir soit des illusions ou des erreurs des administrations publiques qui auraient à pourvoir à une comptabilité surhumaine, soit simplement de ce qu'une partie des objets produits se serait détériorée, avariée et deviendrait hors d'usage. Il est probable que ces pertes seraient plus considérables sous le régime du collectivisme que sous le régime du libre commerce actuel. En tout cas, aujourd'hui le libre commerce, avec son mécanisme souple des prix, qui varient à chaque oscillation de la demande, établit bientôt l'équilibre entre la consommation et la production : il procède au seul rationnement qui soit efficace et opportun, celui qui se produit graduellement, sans violence, par les changements de prix. Au contraire, sous le collectivisme, le

mécanisme souple et variable des prix n'existant pas, le coût de chaque marchandise étant fixé d'autorité et ne pouvant être changé, sans des encouragements à la production, qu'après des enquêtes et des contrôles successifs, c'est-à-dire après beaucoup de temps perdu, tout excédent soit général, soit partiel, des bons de travail relativement aux produits conduirait à une crise singulièrement intense et amènerait le dénuement des individus les moins avisés ou les moins diligents.

On a beau vouloir éviter cette extrémité, le collectivisme ne pourrait vivre qu'en aboutissant au rationnement, non pas comme mesure exceptionnelle, mais comme procédé normal. Le rationnement, tel est le dernier mot du collectivisme, et c'est en vain que les adeptes de ce système s'efforcent de le distinguer du communisme le plus grossier. Il finirait par se confondre avec ce dernier.

Chacun est donc porteur de bons de travail en proportion des « temps de travail » qu'il a fournis, et il échange ses bons contre les marchandises à son choix dans les magasins sociaux. Il ne peut acheter, toutefois, que les objets que l'État, seul producteur universel, a bien voulu produire, ce qui restreint déjà singulièrement la liberté individuelle. Il ne peut, en outre, s'approvisionner qu'à la condition que les produits aient été assez habilement et exactement répartis pour que le magasin auquel il s'adresse ait précisément les articles qu'il désire.

Sous ce régime, quel est l'emploi qui peut être fait des revenus privés? SchœTfle distingue quatre emplois divers: la consommation personnelle ou de famille (c'est la même chose), l'épargne personnelle, la transmission rétropayable à autrui (accumulation indirecte des richesses), enfin la donation aux tiers. Tenant à conserver entre ces deux voisins, le communisme et le collectivisme, une barrière infranchissable, notre auteur affirme que ce dernier régime respectera ces quatre modes de libre emploi des revenus privés.

On a vu comme la consommation personnelle serait restreinte: car s'il plait à l'État, seul producteur universel, de ne produire que les objets de première et stricte nécessité, et de supprimer

toute production d'articles d'agrément ou de superflu, la consommation personnelle ne pourrait varier qu'en quantité et non en qualité. On pourrait, si l'on en avait les moyens, manger plus, acheter plus de vêtements ou plus de meubles, mais la qualité de tous ces objets serait à peu près identique. Schœftle, il est vrai, insiste avec beaucoup d'énergie sur ce que la propriété privée serait conservée pour tous les objets de consommation, les vêtements, le mobilier, les objets d'art, les moyens d'instruction, les voyages, etc. Cela serait possible, à une condition qui pourrait n'être pas réalisée, c'est que l'État, seul producteur universel, consentît à varier considérablement la production, de façon qu'en plus des objets absolument nécessaires au simple entretien de la vie il y eût encore des articles de superflu ou de luxe. Si l'État consent à ce qu'il en soit ainsi, il acquiescera du même coup au retour et au développement de l'inégalité par des procédés que nous indiquerons plus loin.

Les collectivistes qui ont quelque souci de la dignité humaine et de l'avenir de la société sous le régime dont ils se sont épris affirment encore que l'épargne pourrait être maintenue, soit qu'elle fût libre, soit que l'État la garantit. Il est une sorte d'épargne purement matérielle et restreinte qui subsistera, en effet, toujours, c'est celle qui consiste à conserver pour le lendemain ou les jours suivants la partie de l'approvisionnement qui n'est pas de nature tout à fait périssable : du charbon par exemple, du bois, du vin, du sucre. Sous le régime le plus rigoureux qui laisse à chacun un abri, une cachette, l'épargne peut toujours fonctionner sous cette forme primitive.

Nous craignons que l'épargne dont parle Schœffle ne se rapproche beaucoup de celle-là. Ce serait, en tout cas, une épargne sans intérêt, une épargne de bons de travail. Au lieu d'échanger ce papier immédiatement contre des marchandises, un homme ayant peu de besoins et beaucoup de force de volonté pourrait l'entasser dans une cassette ou le remettre aux administrations publiques qui le lui conserveraient et le lui rendraient tel quel ultérieurement sans qu'il se fût dans l'intervalle accru.

Quel avantage aurait-on à épargner ainsi? Sehœifle ne nous dit

pas ce que le collectivisme ferait des vieillards; mais d'après les sentiments de fraternité qu'affiche la doctrine, il est certain qu'on ne pourrait les laisser exposés au dénuement ou à la charge de leurs proches. La société prendrait soin, sans doute, de leur sort, soit qu'elle les parquât dans des hospices particuliers, soit qu'elle leur servit à domicile une retraite en bons de travail. Quel qu'ait été le mode employé pour constituer aux vieillards un droit à l'entretien social, que les secours leur soient octroyés comme une assistance ou comme une indemnité qui leur serait duo à la suite d'une assurance obligatoire qu'ils auraient à subir ou à payer pendant leur période d'activité, il est certain que les vieillards qui n'auraient fait aucune épargne particulière et volontaire seraient défrayés comme les autres. Alors à quoi bon une épargne surérogatoire et personnelle? Pour ajouter quelques douceurs peut-être à la pension que servirait l'État. Mais comme l'État collectiviste, en vertu de ses principes, serait obligé d'être assez large dans son assistance et que, d'autre part, la production sociale, au bout de quelque temps de ce régime, ne comporterait guère d'objets superflus et de luxe, le stimulant de l'épargne privée s'atténuerait singulièrement, s'il ne disparaissait même. Peut-être subsisterait-il encore pour quelques natures exceptionnelles, profondément ancrées à la prévoyance; en tout cas cette épargne privée de bons de travail, puisque l'intérêt aurait disparu, ne serait plus que la simple accumulation improductive des anciens temps, non la création vivifiante de nouveaux moyens de production. La société perdrait l'un des ressorts les plus énergiques du progrès, ou ce ressort serait tellement émoussé et languissantqu'il n'aurait plus la dixième partie de sa puissance d'aujourd'hui.

Ce qui est vrai de l'épargne, sous le régime collectiviste, le serait aussi de l'héritage que Schœfïle prétend respecter* L'héritage n'est pas seulement un droit privé, c'est aussi une force sociale ; c'est en quelque sorte l'agrandissement, la prolongation de la vie de l'homme individuel, qui soutient et multiplie ses efforts au delà de ce qui est nécessaire à l'entretien ou à l'agrément de sa vie si courte, L'héritage e>l la pttt* précieuse décou-

verte contre l'inertie. Qu'on dise que ceux qui héritent tombent parfois dans l'oisiveté, c'est une considération secondaire. Outre que cette oisiveté est fréquemment occupée par un travail de direction, par des labeurs intellectuels, simplement même par la participation de plus en plus absorbante et intelligente que les capitalistes ou les propriétaires doivent prendre, sous peine de rapidement déchoir, aux entreprises qui constituent le progrès, outre que cette classe de prétendus oisifs est aussi celle qui, dans l'ensemble, épargne le plus, c'est-à-dire qui prépare à la société de nouveaux et plus puissants instruments de production, le gaspillage et les folies des dissipateurs ou des prodigues vicieux causent une déperdition de richesses et de forces tout à fait infime et négligeable à côté de l'énorme accroissement de produits et de capitaux dont l'héritage est la source. Même ceux qui n'ont pas d'héritiers auxquels ils tiennent, se conforment pour la plupart aux habitudes de travail et d'économie que l'héritage a suscitées et rendues générales dans les sociétés modernes. C'est un fait d'observation que, dans un groupe d'individus, sous l'influence de l'instinct d'imitation qui domine l'espèce humaine, quand une situation est générale et détermine certains sentiments et une certaine manière d'être, même les hommes qui, par des circonstances particulières ne se trouvent pas dans cette situation générale, sont néanmoins influencés d'une façon réflexe par ces sentiments et adoptent plus ou moins cette manière d'être.

Schœffle veut pieusement conserver l'héritage; il le défend; seulement ce ne serait plus qu'une transmission de moyens de consommation, de bons de travail. 11 n'a pas réfléchi, sans doute, qu'il maintenait les effets parfois pernicieux de l'héritage en en supprimant toutes les influences bienfaisantes. L'héritier recevrait des bons de travail, c'est-à-dire le moyen de vivre sans rien faire, de consommer d'une manière improductive; mais il n'hériterait pas d'instruments de travail, d'une force acquise, d'un établissement qui lui tiendrait au cœur, comme tout ce qui est héréditaire. Ce serait des moyens de jouissance seulement, non des moyens de production qu'on lui léguerait. L'hé-

EXAMEN CIUTIQUE DU NOUVEAU SOCIALISME. cSô

ritage aurait perdu ainsi toute sa vertu : au lieu d'apporter à relui qui reste sur terre une puissance et des devoirs, il ne lui donnerait que des jouissances. Ainsi entendue, cette institution qui a tant contribué au développement du progrès dans l'humanité ne serait plus qu'une cause de corruption.

Ayant substitué les bons de travail ou d'épargne sans intérêt à l'argent monnayé, le collectivisme, par l'organe de ses représentants les moins grossiers, croit avoir pris des garanties décisives contre le retour de l'inégalité des conditions. Plus de spéculation, plus d'entreprises privées, plus de marché, plus de Bourse, plus d'argent monnayé, plus de rentes privées de toutes sortes, plus de capitaux particuliers; qui peut douter que dans ces circonstances nouvelles l'inégalité ne fût organiquement supprimée? Schœffle affirme triomphalement qu'elle le serait. Il almet bien qu'elle subsisterait dans une certaine mesure pendant une période de transition. Il ne veut pas, en effet, exproprier sans indemnité la bourgeoisie; il lui donnerait, comme rachat, des moyens de consommation, a une richesse suffocante de moyens de consommation d, dit-il, mais de moyens viagers ou du moins temporaires, pour 75 ans ou 99 ans. Qu'importe que l'on retarde d'un siècle l'avènement de l'égalité complète sur cette terre? Tel grand banquier recevrait pour des dizaines de millions de francs de bons de travail ne portant pas intérêt, ne pouvant pas servir à acheter des instruments de production et n'ayant cours que pendant trois quarts de siècle ou un siècle. Certes, il ne serait pas à plaindre; ses fils non plus, ses petitsenfants seuls ou ses arrière-petits-enfants devraient rentrer dans le rang.

A une transformation aussi radicale, on ne peut apporter plus de douceur. Cependant, alors même que l'expropriation des bourgeois serait pure et simple, sans indemnité aucune, comme le veut la faction la plus avancée des collectivistes, l'inégalité sociale qu'on déclare organiquement supprimée réapparaîtrait bientôt et redeviendrait presque aussi grande qu'auparavant.

C'est un phénomène certain et curieux que la réapparition gra-

duelle de l'inégalité des conditions sous tous les systèmes faits pour l'étouffer ou pour l'extirper. Cette plante est trop vivace et a dans la nature humaine des racines trop profondes pour qu'on puisse l'arracher sans détruire la nature humaine elle-même.

Au rétablissement de l'inégalité sociale le collectivisme décrit par Schœffle fournirait des instruments très propices.

Les professions libérales ouvriraient une première porte au retour de cette inégalité. Les collectivistes ont sur ces professions des idées assez indistinctes, car en général ils ne se sont donné la peine de rien approfondir. Schœffle n'est pas absolument fixé sur le point de savoir si ces professions deviendraient des fonctions publiques, aux appointements déterminés par l'autorité, ou si elles resteraient libres; mais il semble incliner vers ce dernier système. Qu'elles soient libres d'ailleurs ou qu'elles ne le soient pas, en vertu de cette liberté ou en vertu de la contrebande qui est la sauvegarde de la liberté naturelle opprimée, on ne pourrait empêcher que l'homme renommé comme médecin, comme opérateur, comme artiste, ne se fit payer en bons de travail des sommes considérables. Ce ne seraient que des moyens de consommation il est vrai; mais ils en attireraient à eux des quantités énormes. Dans un précédent ouvrage ', j'ai montré comment l'organisation démocratique de la société et le développement universel de l'instruction forment les conditions les plus propices à l'enrichissement démesuré des artistes exceptionnels ou des hommes d'un talent rare exerçant les professions libérales. On ne pourrait donc empêcher de ce côté la réapparition de l'inégalité.

Une autre porte beaucoup plus grande serait ouverte à celleci : la seule existence de ces bons de travail, permettrait le rétablissement graduel du commerce de banque et de l'intérêt même. Aucune prohibition, aucune peine ne pourraient prévaloir contre la restauration de l'intérêt et de la Banque. Au moyen âge on défendit bien l'usure; celle-ci plus ingénieuse et plus souple que toutes les prescriptions faisait silencieusement son chemin, bravant les lois ou les tournant.

I Voir mon Essai sur la Répartition des richesses, chapitre xiii.

Les personnes économes qui, par calcul, ou par penchant naturel, auraient épargné une certaine quantité de ces bons de travail trouveraient facilement à les prêter à d'autres personnes qui seraient momentanément dans le besoin : le prêteur stipulerait nécessairement un avantage, une plus-value, un accroissement, c'est-à-dire un intérêt, parce que l'intérêt est dans la nature même du prêt, autre que le prêt charitable, pour compenser le risque et rémunérer le service. La loi pourrait menacer les délinquants de ses foudres vengeresses : celles-ci seraient impuissantes. L'honneur de l'emprunteur, sa conscience même, l'obligeraient à rembourser non seulement la somme prêtée, mais l'accroissement convenu. En dehors de cette conscience et de cet honneur, tout homme qui voudrait ménager pour l'avenir son crédit, c'est-à-dire la faculté d'emprunter, remplirait les engagements qu'il aurait pris. Législateurs, policiers et magistrats, sont sans force pour lutter contre des transactions que toute organisation sociale, quelle qu'elle soit, facilite et que la raison humaine approuve. L'emprunt à intérêt est la principale ressource de tous ceux qui sont dans l'embarras, ils n'y renonceront pas plus que les prêteurs. Les Lombards et les juifs du moyen âge auront sous le régime collectiviste des légions de successeurs. L'homme qui a le plus d'avantage à maintenir le prêt à intérêt, c'est l'emprunteur. Or, jamais il ne se rencontrera de société où des individus ne soient dans le cas et dans le désir d'emprunter ; si l'intérêt disparait, le prêteur s'évanouit. On a vu déjà dans un chapitre précédent que dans cette petite société collectiviste qu'on appelle le mir russe, le prêt à intérêt, l'usure même a fait son apparition, sous la forme de ces prêteurs auxquels la langue populaire a donné le nom énergique de « mangeurs du mir1. »

Malgré toutes les prohibitions légales, l'inégalité reparaîtrait encore sous une autre forme, celle du commerce des marchandises. Quoique tous les échanges dussent en principe s'opérer dans les magasins sociaux, quoi qu'il ne dût môme pas être permis à une personne de bonne volonté de raccommoder, sans

■ Voir plus haut, pape (Jb.

l'intervention des autorités, et pour de l'argent, le pantalon ou le rideau ou le tapis de son voisin, il est incontestable que la société tout entière, ou du moins la partie la plus active de la société, avec la connivence de la partie la plus inerte, finirait par être en état de contrebande complète et de contravention habituelle.

Qui empêcherait un simple particulier économe, ayant mis de côté des bons de travail, c'est-à-dire la monnaie légale d'alors, de faire des approvisionnements de la denrée dont il entreverrait la hausse, de conserver chez lui ou dans une cachette ces approvisionnements, jusqu'au moment de cette hausse, et de les vendre alors comme on cède aujourd'hui du tabac de contrebande? Aucune prescription, aucune inquisition, aucune visite domiciliaire, aucun déploiement du zèle policier, ne pourrait empêcher ces pratiques déclarées illicites et qui seraient une simple revendication des lois naturelles. Puisqu'on pourrait épargner des bons de travail, puisque avec ces bons on pourrait acheter à un prix fixe dans les magasins sociaux, sans limitation de quantité, tous les objets que l'on voudrait, qui pourrait faire que l'homme économe et perspicace ne fit pas ainsi à l'avance des approvisionnements considérables ou de sucre ou de café, ou de denrées analogues? Qui pourrait mettre efficacement obstacle à ce qu'il les écoulât ensuite, quand la hausse serait venue, à des prix un peu inférieurs aux prix nouveaux quecoteraient les magasins sociaux, car Schœffle a pris soin de nous dire qu'il serait absolument impossible de déterminer pour les objets, susceptibles de grandes variations dans l'offre et la demande, un prix unique et immuable calculé d'après les frais de production? Si absolu et si autoritaire, si soupçonneux aussi et si draconien qu'on suppose le régime collectiviste, il ne serait donc pas en sa puissance d'empêcher que le commerce privé des marchandises ne se reconstituât à la dérobée. Or avec le commerce clandestin des marchandises, le trafic des bons de travail et le prêt à intérêt, qui défieraient toute interdiction, avec aussi les surcroîts de rétribution que seraient toujours en mesure d'exiger les hommes en crédit exerçant les professions libérales, trois

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causes considérables d'inégalité des conditions seraient de nouveau à l'œuvre.

Le seul usage de la richesse étant soit le prêt à usure, soit le commerce clandestin des marchandises (puisque les entreprises de production seraient soustraites aux particuliers), soit enfin la dépense immédiate en objets de consommation, il se reconstituerait une différence considérable entre ceux qui feraient de leurs revenus le dernier usage et ceux qui, au contraire, affecteraient une grande partie de ces revenus aux deux premiers.

Toutes les inégalités des conditions peuvent se ramener, quant à leurs causes premières, à ces trois chefs: la supériorité de certains individus sur d'autres pour l'énergie au travail ou l'habileté dans le travail ; la supériorité de certains hommes encore sur leurs voisins sous le rapport de la sobriété, de la prévoyance et de l'économie ; la supériorité enfin de certaines natures exceptionnelles sur le vulgaire engourdi pour la perspicacité, le coup d'oeil et l'entrain dans les entreprises et dans les spéculations. Le collectivisme ne peut pas supprimer ces sources d'inégalité des conditions; il s'efforce seulement de fermer et d'obstruer les canaux par lesquels elles se font jour et se développent. Mais il ne peut jamais y complètement parvenir: l'inégalité des conditions est d'autant plus grande que la nature humaine est moins comprimée et plus libre; on ne pourrait la supprimer absolument qu'en étouffant complètement la nature humaine. Schœffle s'efforce de démontrer que le collectivisme n'admet pas le partage périodique; mais le partage périodique même, ne fait pas absolument disparaître l'inégalité, car elle peut toujours exister dans l'intervalle de deux partages et elle a bien des chances encore de surmonter par la fraude et la dissimulation chaque partage nouveau. Pour extirper l'inégalité il ne suffirait pas de partages périodiques, il faudrait un partage incessant, de chaque instant, le rationnement jour par jour, repas par repas, vêtement par vêtement. Il faudrait surtout tellement garroter la liberté humaine, qu'elle n'eût plus aucun moyen de se faire jour.

Malgré toutes les dénégations de quelques écrivains à ten-

dances collectivistes, il serait fort à craindre que la liberté humaine ne fût le prix dont on payât la poursuite de l'égalité.

Quel degré de liberté serait, en effet, laissé à l'homme sous le régime collectiviste? La liberté des consommations n'existerait plus, en fait, si ce n'est en droit, puisque l'État, seul producteur universel, n'approvisionnerait ses magasins sociaux que des objets qu'il jugerait utiles. On ne pourrait même avoir un livre à sa convenance qui ne fût pas à celle de l'État, puisque l'État serait le seul fondeur en caractères, le seul imprimeur et le seul libraire. Quel régime de censure a jamais approché de celui-là?

Quel serait le sort des autres grandes libertés qui constituent la supériorité des civilisations modernes sur les civilisations barbares : liberté des professions, liberté du travail, liberté du domicile. On ne peut sérieusement soutenir que le régime collectiviste les respecterait. Schœfïle s'est plusieurs fois en passant occupé de cette dernière. « La liberté de domicile, dit-il, est la « forme de droit public qui accorde au travailleur la liberté de « chercher du travail , dans les lieux où le salaire est le plus « lucratif. » La définition est beaucoup trop étroite ; car beaucoup de causes autres que les considérations de gain peuvent influencer l'homme dans le choix du lieu qu'il habite : les convenances personnelles, le goût de telle ou telle résidence, les préférences pour tel ou tel climat.

Quoiqu'il en soit, la liberté de domicile suppose comme conditions essentielles la liberté du logement et la liberté des professions. Le domicile n'était pas libre au moyen âge, en grande partie parce que le travail ne l'était pas. D'un côté le servage de la glèbe, c'est-à-dire le droit exclusif du paysan sur la terre à laquelle il était attaché, de l'autre côté, les corps de métiers constitués en corporations, cette organisation fermée faisait que la plupart des hommes qui auraient voulu changer de domicile seraient devenus des individus hors cadres, sans moyens d'existence, des vagabonds.

Cette situation serait singulièrement aggravée sous le régime collectiviste. Le logement serait nécessairement imposé et fixé : c'est dans la logique et dans les nécessités du système. Le plus

libéral parmi les partisans de ce régime, celui qui a voulu en faire la description la plus riante, s'exprime ainsi: « Le louage « des logements serait aussi supprimé, attendu que dans l'état « socialiste toute perception de rentes sur les terres et les mai- « sons devrait être absolument supprimée, comme on l'a déjà « proclamé à Bàle il y a dix ans, et qu'on ne pourrait mettre de « l'ordre et de la stabilité en matière de domiciles [Wohnungs- « weseri) que lorsque le peuple serait exempt des charges usu- « raires des loyers et que les logements seraient organiquement « et systématiquement inhérents au lieu de l'occupation profes- « sionnelle '. »

Schœflle a beau déclarer dans d'autres endroits que la liberté de domicile pourrait peut-être être conservée, les nécessités du système sont beaucoup plus fortes que les vœux du bon cœur de Schœflle. Il est clair que la liberté de domicile ne pourra exister, puisque pour changer de logement il faudrait obtenir un domicile nouveau de l'État, seul propriétaire.

Toute liberté a son prix qui doit être exactement payé ; or, le prix de la liberté de domicile, c'est le loyer. Du moment qu'on cesse de payer un loyer, qu'on reçoit de l'État une maison ou un logement gratis, qu'il n'y a plus, d'ailleurs, de maisons ou de logements à louer , on est rivé à son logement officiel comme l'huître l'est à son banc. Il faut en quelque sorte une permission de l'État pour découcher.

Si l'on veut se rendre compte au juste de ce que deviendrait la liberté de domicile, voici un exemple qui en fournira une exacte idée. Dans notre organisation militaire française, quand un soldat d'un régiment veut changer de corps ou de garnison, il faut d'abord qu'il obtienne la permission de son colonel, ensuite qu'il cherche un permutant, c'est-à-dire un soldat de bonne volonté dans le corps ou le lieu où il voudrait se rendre. Si les deux colonels approuvent le changement, la permutation s'effectue. De même sous le régime collectiviste, l'homme logé par l'État dans telle localité et qui en voudrait changer, devrait

* Schœffle, La quintessence du socialisme, page 63.

obtenir le consentement d'un permutant logé dans la localité désirée, et tous les deux, avec l'agrément des autorités administratives ou professionnelles, pourraient changer de domicile.

C'est un régime tout militaire, en effet, une discipline des plus rigoureuses que le collectivisme substituerait à toutes nos libertés civiles. Les collectivistes s'efforcent en vain de laver leur système du reproche d'affreux despotisme. L'écrasement de la personne humaine est la conséquence nécessaire de leur organisation. Pire que celle du serf au moyen âge serait la situation nouvelle du travailleur; car le serf, s'il était tenu à des obligations et à des corvées, avait des droits positifs sur son champ et des journées libres.

Sous le régime collectiviste, ces garanties mêmes et ces droits disparaîtraient. Il n'y aurait plus qu'un patron universel et unique, l'État. Si le travailleur ne s'entend pas avec son chef d'atelier, s'il est mal vu et opprimé de ses camarades, et cela arrive parfois aux ouvriers les plus honnêtes, il peut aujourd'hui se déplacer, quitter l'atelier, la localité, même le métier. Comment pourra-t-il le faire quand la pluralité des patrons aura disparu? Il faudrait pour tout changement une autorisation de l'État, représenté par les autorités locales, par les chefs d'équipe nommés ou élus, ou bien encore par la majorité des membres de l'atelier. Quelle oppression ! L'ouvrier ne pourra changer d'atelier qu'avec l'agrément d'une autorité quelconque, individuelle ou collective; il ne pourra le faire que par grâce, comme le soldat qui quitte un régiment pour un autre.

Dans la fixation de la tâche, la réception de l'ouvrage, la détermination du salaire, avec ce seul patron, qui est l'État, et les chefs d'équipe qui le représentent, peut-on être assuré qu'il n'y aura pas de faveurs, d'arbitraire, de persécutions et d'avanies? Aujourd'hui la garantie contre ces abus, c'est la concurrence des patrons. Aussi, plus il se rencontre de patrons dans un métier, plus l'ouvrier y est respecté et libre. Cette concurrence est la sauvegarde de l'ouvrier. Les grands magasins, les grandes compagnies ne l'ont pas supprimée ; car, à défaut de la concur- ""-»*•*> :'es patrons dans un même métier et dans une même loca-

lité, il y a du moins toujours la concurrence des patrons des différents métiers et des différentes localités. Les métiers se touchent de si près dans notre organisation de la production, que le passage de l'un à l'autre n'est pas absolument interdit. Un mécanicien et un chauffeur peuvent s'employer dans bien des genres d'industrie. Quant aux habitudes de déplacement, elles sont devenues si fréquentes, qu'un patron unique dans une localité n'est pas la ressource obligée et indispensable de la généralité des ouvriers qu'il emploie.

L'unité de patron sur.tout le territoire et pour toutes les branches d'industrie et de commerce ferait peser sur l'ouvrier un joug odieux : il n'aurait aucun moyen de se soustraire à l'autoriié absolue de ses chefs. On alléguera peut-être que ceux-ci seraient élus; le mal s'en trouverait aggravé; la foi dans le principe électif commence à s'atténuer; elle n'a jamais été raisonnable. Quand on est élu, on n'est point, d'ordinaire, l'élu de tout le monde, on est celui d'une majorité, c'est-à-dire qu'on se trouve disposé à opprimer les uns et à favoriser les autres, qu'on a en quelque sorte intérêt à ces oppressions et à ces faveurs pour se faire réélire quand le mandat sera expiré.

Une question grave à laquelle les collectivistes n'ont pas songé, tellement ils ont peu réfléchi au système qu'ils prônent, c'est celle des rapports internationaux. Une nation ne peut tout produire : la France doit tirer d'un autre territoire et la soie, si on ne la proscrit pas, et le coton et le café et le quinquina même, mille denrées agréables, utiles, nécessaires. Comment règlerat-on sous le régime collectiviste les relations internationales? Il est impossible de trouver dans les principes du système rien qui se prête de ce côté à une organisation efficace ou simplement suffisante.

Trois circonstances diverses s'opposent à ce que les relations internationales puissent fonctionner régulièrement sous le régime collectiviste : c'est d'abord la suppression de toute liberté des échanges; c'est ensuite le manque d'un instrument ayant une base fixe pour payer le solde des échanges, ce que fait aujourd'hui la monnaie métallique; c'est enfin le grand intérêt

qu'auraient les nations fortes à s'emparer de l'organisme économique des nations plus faibles.

La France ne pourrait pas plus vivre alors qu'aujourd'hui sans les denrées essentiellement exotiques dont nous avons plus haut nommé quelques-unes, et sans même recourir parfois, dans les temps de disette par exemple, aux nations étrangères pour combler le déficit de sa production nationale en blé, en vins, etc. Tout ce trafic, sous le régime actuel, se fait avec la plus grande aisance, sans aucun bruit, avec continuité, grâce à l'initiative du commerce libre, qui a relativement aux administrations publiques toute la supériorité que l'instinct vital possède sur la réflexion. Les crises sont ainsi prévenues à temps. Parfois, notamment pour les traités de commerce ou les questions de tarifs de douane, il s'élève des difficultés, presque des brouilles entre les nations. Mais les traités de commerce ne s'appliquent qu'à un nombre restreint d'articles, surtout les objets manufacturés : le gros des échanges, les matières brutes, la plupart des denrées alimentaires, passe ou sans droits ou moyennant des droits modiques qui sont rarement modifiés.

Combien les difficultés des rapports internationaux seraient infiniment accrues, au point de devenir des impossibilités, quand l'État serait le seul producteur ! ces difficultés atteindraient le point culminant si tous les États étaient organisés sous le régime collectiviste.

Tout achat de coton, de pétrole, de blé ou de lard, fait par la France aux États-Unis d'Amérique, deviendrait une opération politique gouvernementale directe, sujette à négociations diplomatiques. Il en serait de même avec le Brésil pour le café, avec l'Australie pour les laines, avec l'Angleterre pour la houille, le fer, etc. Au point de vue purement technique les difficultés seraient énormes pour trouver les contre-parties. Les opérations agiles et souples du commerce cosmopolite savent au moyen des traites sur les pays tierces opérer la compensation de l'insuifisance des échanges directs avec un pays auquel on achète beaucoup et on vend peu. Rien de pareil n'existerait plus alors. Les difficultés du commerce international seraient encore

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incomparablement plus grandes sous le régime collectiviste que celles du commerce intérieur. On courrait un autre risque considérable, celui que les deux gouvernements, contractant pour tous leurs échanges spéciaux, éprouvent de la peine à tomber d'accord. Quand on voit qu'il faut des mois et parfois des années de négociation pour arriver à conclure des traités de commerce, combien ne faudrait-il pas plus de temps pour que le gouvernement français traitât directement avec le gouvernement américain de la quantité et du prix du coton, du pétrole et du blé dont il aurait besoin, et de la nature et des quantités des marchandises qu'il donnerait en échange. Pour la qualité des fournitures, pour les avaries, les réclamations prendraient un caractère grave qu'elles n'ont pas aujourd'hui. Toutce qui estdissidence entre des commerçants particuliers, justiciables des tribunaux ordinaires, deviendrait un différend entre deux gouvernements. Le conflit serait perpétuel entre les deux gouvernements échangistes, et où serait la juridiction, si ce n'est l'ultima ratio des États, c'est-à-dire la guerre.

Les embarras techniques foisonneraient dans le commerce international entre des États collectivistes. Comment s'opérerait le paiement des soldes en l'absence ou dans l'insuffisance des contre-parties directes, ce qui serait un cas fréquent, si ce n'est habituel? N'oublions'pas que le collectivisme supprime la monnaie métallique, c'est-à-dire l'étalon des échanges qui est à la fois une mesure et un équivalent de la valeur échangée. Aujourd'hui les métaux précieux, soit monnayés, soit en lingots, jouent un rôle de premier ordre dans le commerce international : ils en sont le lest, ils lui permettent de se diriger et de n'être pas le jouet du hasard. L'or va continuellement ainsi, pour payer des soldes d'affaires, de Londres à New- York ou de New-York à Londres, parfois même de Londres à Melbourne, comme dans le courant de cette année 1884. Sans monnaie métallique, ou du moins sans lingots d'or ou d'argent, acceptés partout comme la mesure et l'équivalent naturel des marchandises, il est impossible de concevoir de commerce international. L'or et l'argent ne peuvent être conservés pour le commerce extérieur et proscrits

pour celui du dedans. L'or est le dernier souverain que le collectivisme détrône; en disparaissant, il laisse derrière lui une inéluctable anarchie.

A côté de l'or et de l'argent et indissolublement liés à ces métaux, deux mécanismes ingénieux et mobiles permettent aujourd'hui aux opérations commerciales internationales de se développer et d'avoir une base régulière et solide : c'est le cours du change et ce sont les valeurs mobilières dites internationales. Le cours du change, c'est-à-dire la valeur variable des traites ou des ordres de paiement d'un pays sur un autre, est le thermomètre le plus précieux pour les échanges entre nations. C'est lui qui témoigne qu'une nation achète trop à une autre ou que, au contraire, elle peut lui acheter davantage. Avec la disparition de la monnaie et du commerce privé, il n'y a pas de cours du change possible; les relations commerciales internationales deviennent immédiatement sans boussole. Les valeurs mobilières dites internationales sont encore un des moyens habituels et commodes, surtout dans les temps de crise, de faciliter les compensations entre deux pays. Ce moyen aussi disparaît sous le collectivisme, puisque ce système abolit tous les titres de rentes, toutes les actions et obligations, tout ce qui constitue une valeur dite mobilière. Au gouvernement des États- Unis ou à celui du Brésil, qui lui auront fourni l'un du coton, l'autre du café et qui ne voudront pas lui acheter des articles de Paris, l'État français ira-t-il offrir en paiement ces fameux bons de travail dont l'invention paraît si ingénieuse au collectivisme?

En substituant des rapports d'État à État aux rapports entre commerçants privés des divers pays, le collectivisme enlève toute base technique solide, tout mécanisme souple et sûr, aux relations commerciales internationales ; il supprime la promptitude des opérations qui est parfois si nécessaire, par exemple en cas de disette; et il risque en outre de substituer des rapports de menaces ou d'hostilité à des rapports d'amitié.

Ces grands enfants qui s'intitulent socialistes scientiliques n'ont rien vu de ces difficultés. Pas un n'en a le pressentiment ; pas un n'effleure cette question si grave des relations commer-

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ciales entre des États collectivistes. Il ne vient même pas à l'esprit souvent perspicace de Schœffle qu'il y ait de ce côté un obstacle insurmontable.

Le péril pour la vie des nations serait énorme et constant sous le régime collectiviste. Dans les transactions commerciales, ce seraient deux immenses monopoles qui conféreraient et traiteraient entre eux. L'État français monopoleur, ayant chez lui une disette, serait obligé d'obtenir de l'État américain également monopoleur la quantité de blé nécessaire pour sauver les Français de la famine. Qui sait si alors l'État monopoleur américain, voyant les Français réduits à lui acheter à tout prix, n'élèverait pas singulièrement ses prétentions et ne ferait pas à la lettre passer la France sous le joug? Quelles garanties aurait-on en face de monopoles pareils? On dira peut-être que l'État collectiviste américain serait modéré dans l'exercicede son monopole comme vendeur de blé par la concurrence de deux ou trois autres États collectivistes vendeurs de blé également, l'État collectiviste indien, l'État collectiviste russe; mais outre que ces États collectivistes auraient déjà pu traiter pour l'écoulement de leur superflu avec d'autres États dans le besoin, l'Angleterre par exemple, qui ne voit toutes les lenteurs et toutes les angoisses qu'entraîneraient des achats faits par voie diplomatique entre un État collectiviste et un autre État collectiviste.

Une des conséquences naturelles qu'amènerait le régime collectiviste et qui a échappé aussi à l'observation superficielle de ces amateurs de quintessence, Marx et ses disciples, c'est l'énorme intérêt qu'auraient les États forts à mettre la main sur l'organisme économique des États faibles.

Les conflits internationaux surgiraient à tout propos, les convoitises internationales seraient singulièrement accrues. Aujourd'hui les nations prolifiques et possédant peu de capitaux ou un sol insuffisant et peu fertile, comme l'Italie et l'Allemagne, envoient une partie de leurs enfants dans les pays à population plus faible, à sol plus favorisé, à richesse accumulée plus grande. C'est ainsi que des commerçants ou des ouvriers allemands, italiens, suisses, affluent sur cette terre bénie qui s'appelle la

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France. Cette infiltration libre et continue est la condition même du maintien de l'équilibre économique entre les nations. Aujourd'hui cette immigration constante soulève parfois de petites difficultés intérieures; les ouvriers nationaux éprouvent quelque jalousie pour ces étrangers qui viennent leur faire concurrence et offrir leur main-d'œuvre à moindre prix ; parfois quelques patriotes exaltés s'engagent à ne rien acheter chez des commerçants appartenant parleur origine à une nation rivale; mais ces petites dissidences sont toujours superficielles et ne tirent pas à conséquence. La liberté des transactions les adoucit : l'intérêt des patrons à occuper les ouvriers dont le travail est le moins cher, l'intérêt des consommateurs à se pourvoir dans la boutique la mieux achalandée et qui offre les conditions les meilleures, ces intérêts essentiellement privés empêchent ces sortes de querelles de s'étendre et de dégénérer en querelles internationales.

Comment les gouvernements collectivistes se conduiront- ils en pareil cas? Voudront-ils exclure de leur organisme ces étrangers? Cela est probable. Voudront-ils leur faire une part congrue? Dans tous les cas la responsabilité de l'État est singulièrement agrandie ; les menaces de guerre seraient partout.

Le collectivisme justifie en principe la spoliation des nations riches et peu prolifiques par les nations pauvres abondamment pourvues d'enfants. Nous l'avons suffisamment prouvé plus haut (pages 78 à 82). Le collectivisme est un principe incomplet, si on le borne à une commune, à un district, à une province, à une nation. Il n'y a pas de raison pour que la nation française refuse â la nation allemande ou à la nation russe ou aux Scandinaves leur part de jouissance des vignobles du Bordelais ou de la Bourgogne, des gras pâturages de la Normandie et des terres à primeurs de Vaucluse ou du Var. Il n'est pas jusqu'au climat tempéré dont la race française ne peut pas, en dehors du droit de propriété privée, se prétendre seule en possession légitime. Le collectivisme n'est logique qu'à la condition de ne pas s'enfermer dans l'enceinte d'une nation ou d'un continent, mais de Comprendre l'humanité tout entière dans une même collectivité

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économique. Le kirghiz a le droit de nous demander sa part de nos riches et plantureuses vallées.

La propriété nationale repose sur le même principe que la propriété privée; celle-ci étant enlevée, la nation n'a plus de raison d'être; elle ne peut opposer aucun titre à l'envahisseur, car les seuls titres qu'elle pourrait faire valoir, c'est la longue possession, c'est l'amélioration du sol par les efforts des générations qui l'ont précédée; mais comme ces titres n'ont pas de valeur pour les individus, pourquoi en auraient-ils pour les nations? Comment les Français prétendraient-ils détenir à eux seuls le sol où depuis quatorze siècles ils sont assis, quand ils ne représentent que 70 habitants par kilomètre carré, tandis que les Allemands atteignent 100 habitants par kilomètre et les Belges 180 habitants. Le collectivisme serait la légitimation delà conquête, de la conquête incessante, toujours renouvelée. N'est-il pas évident que les chances de guerre seraient bien accrues quand les peuples forts et nombreux, au lieu d'avoir simplement pour objet la suprématie politique sur telle ou telle province, pourraient se proposer de prendre possession des champs mêmes, des exploitations industrielles et rurales? Comment se l'ait-il encore que les prétendus penseurs qui soutiennent ce système n'aient pas deviné cette conséquence?

Ainsi, absolument dépourvu de méthode qui lui permette de fonctionner régulièrement à l'intérieur, le collectivisme est sans aucune règle pour l'établissement de relations commerciales internationales, et il aboutit fatalement à offrir les nations riches en proie aux nations pauvres. Le collectivisme détruit la nationalité aussi bien que la civilisation.

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