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LES DIVERSES FORMES DE COLLECTIVISME

Le collectivisme conservateur. — Impossibilité de séparer les moyens de production et les moyens de consommation. — Conditions mises à la propriété privée de l'aiguille à coudre.

Prétention des collectivistes que la justice est enfreinte dans le système social actuel. — Insurrection du capital contre le travail son père.

Définition collectiviste du terme prolétaire. — Conséquences inattendues de cette définition. — Grand usage que font les écrivains collectivistes de certaines propositions erronées ou exagérées d'économistes célèbres.

Les trois idées qui doivent se combiner dans toute théorie sociale : l'idée de justice, l'idée d'utilité, l'idée de liberté. — Le collectivisme semble a priori avoir un médiocre souci des deux dernières.

On a commencé à entrevoir dans le chapitre précédent les différences entre le collectivisme et le'communisme ou le socia* lisme.

Le collectivisme est un système moins étendu que le communisme, mais beaucoup plus précis, semblant plus applicable et ayant la prétention de conserver à la liberté humaine une plus large part. Il traite, d'ailleurs, avec beaucoup de hauteur et de dédain son frère aîné et informe, le communisme.

D'un autre côté, le collectivisme est plus précis encore et beaucoup plus radical que le socialisme. Il est cependant disposé à transiger avec ce dernier. Quoique considérant les associations productives de travailleurs subventionnées par l'État, comme une nouvelle forme de la concurrence anarchique, il ne les repousse pas définitivement, il les admettrait à titre temporaire. Il s'accommoderait même provisoirementde diverses modi-

fications semi-bourgeoises dans l'organisation actuelle du travail, telles que la participation aux bénéfices, la coopération. Tout cela est admissible à ses yeux dans l'état présent, mais seulement comme slage, comme préparation, comme moyen de grouper les ouvriers et de les mener plus loin. Ce n'est pas là l'idéal du collectivisme, tant s'en faut. Participation aux bénéfices, coopération, associations patronnées par l'État, si l'on considère ces modes en eux-mêmes et comme définitifs, il y a de quoi « lever les épaules », dit imperturbablement Schœffle; mais comme étapes qui devront être rapidement franchies, on peut à la rigueur, quoique à regret, les tolérer.

Le collectivisme, on l'a vu, prétend supprimer la monnaie, du moins métallique et réelle, pour lui substituer une monnaie sociale, uniquement légale, celle des bons de travail; il abolit le commerce, les marchés, les bourses. Il se glorifie de maintenir la libre détermination des besoins, le ménage, la famille, même l'héritage, les donations, les legs, une façon de richesse privée. Seulement il change le caractère de cette richesse : elle ne consisterait plus qu'en moyens de consommation et non en moyens de production.

Il est une sorte de collectivisme conservateur qui tient essentiellement à garder ces restes de la société actuelle. Son représentant le plus séduisant, le plus ingénieux, Schœffle, s'étend longuement à ce sujet. La liberté individuelle, répète-t-il, doit être maintenue ; rien ne lui tient plus au cœur. Toutefois dans son exposé, les hésitations, les contradictions sont nombreuses. Elles proviennent de la conscience de la difficulté du problème. Concilier le collectivisme, c'est-à-dire l'appropriation de tous les instruments de travail par l'État, avec la liberté individuelle, c'est une tâche qui paraît au-dessus des ressources de l'esprit le plus aiguisé et le plus subtil.

« Si le socialisme, dit Schœffle (et par ce mot il entend le col- « lectivisme) voulait abolir la liberté des besoins individuels, il « devrait être regardé comme l'ennemi mortel de toute liberté, a de toute civilisation, de tout bien-être intellectuel et matériel. « Tous les avantages qu'apporte avec lui le socialisme ne com-

« penseraient pas la perte de cette liberté fondamentale1 ». Schœffle s'indigne contre les socialistes qui compromettent leur cause, la déprécient, la dégradent, en éloignent les hommes à inspirations élevées, par leurs attaques contre la liberté individuelle. Et cependant, cette liberté chérie qu'il considère comme la condition de toute civilisation et de tout progrès, Schœffle n'est pas sûr de lui trouver un asile dans le système dont il est l'apôtre. Quand il y réfléchit les doutes surgissent dans sa pensée, et il cesse d'être aflirmatif : « Le bon côté de l'économie lice bérale, la liberté individuelle, le libre choix de son domicile, la « liberté industrielle pourraient peut-être se conserver, tandis « qu'il serait mis fin au manque actuel d'organisation unitaire « du travail 2. » Ainsi, l'on n'est pas assuré de sauvegarder la liberté de domicile; à ceux qui en estiment le prix, on ne peut répondre que par un peut-être, et c'est à moins de quarante pages de distance que Schœffle, après l'éloge de la liberté individuelle, émet ce doute désespérant. En fait, comme on le verra plus loin, le collectivisme supprime nécessairement la liberté du domicile comme toutes les autres libertés.

Malgré tous les efforts des écrivains collectivistes les plus habiles, il leur échappe constamment des contradictions fondamentales du môme genre. Le collectivisme, d'après Schœffle, consiste dans la propriété et l'exploitation collective de tous les moyens de production, la propriété privée ne subsistant plus que pour les moyens de consommation. Mais où est la différence entre les moyens de production et ceux de consommation? Une grande quantité de produits peut prendre, suivant l'intention du détenteur, l'un ou l'autre caractère. Quand Schœffle écrit qu'en expropriant les millionnaires d'aujourd'hui, il leur remettra des annuités équivalentes en moyens de consommation pendant 30, 40, 90 ans ; que ceux-ci posséderont, par conséquent, une « richesse suffoquante » de moyens de consommation, qu'entend-il?

* Schœffle : la Quintessence du socialisme, traduction française par Malon, pace 47.

■ Schœffle, id., p. 8i.

Une maison, un jardin peuvent être considérés comme des moyens de consommation et aussi comme des moyens de production. Une pièce de drap, également, peut être l'un ou l'autre. 1 1 en est de même d'un cheval , de même d'une rasière de pommes ou d'un panier de raisin, car les pommes sont un moyen de produire le cidre et le raisin de produire le vin. Il n'y a donc pas de différence essentielle, universelle, entre les moyens de production et les moyens de consommation. Il ne se rencontre guère de produit qui ne puisse être considéré comme étant la matière première ou l'instrument d'une production ultérieure.

Les moyens de production ne pouvant jamais être susceptibles d'appropriation individuelle, les objections abondent. L'aiguille, c'est bien un moyen de production, et la machine à coudre. Une ménagère, puisque les ménages n'auront pas disparu, ne pourrait pas, sous le régime du collectivisme, posséder en propriété personnelle soit une machine à coudre, soit même une simple aiguille. L'absurdité d'une interdiction pareille ne pouvait échapper aux collectivistes réfléchis; aussi s'efforcent-ils de sauver leur système du ridicule en faisant une part à la propriété privée des moyens de production les plus élémentaires. « La propriété « collective, dit Schœffle, doit seulement s'étendre aux moyens « de production où règne déjà la division et l'association du « travail, c'est-à-dire au capital qui doit faire partie du domaine « social, comme cela a déjà lieu pour les rues et les routes, les « places publiques, les institutions commerciales, judiciaires, « d'instruction, de police, etc. '. » Et il ajoute que les autres moyens de production pourraient être appropriés, à la condition que l'on ne s'en servît que pour l'usage personnel, non pour la vente. Voilà le cas de l'aiguille résolu ; elle peut rester propriété privée, même en collectivisme ; mais l'heureux propriétaire de l'aiguille n'a pas le droit de faire de sa propriété tout ce qui lui plait. S'il s'écarte de son service pour raccommoder le pantalon ou la chemise de son voisin , et qu'il veuille pour ce service exiger une rémunération quelconque, il aura commis une infrac-

« Schœffle, p. <J2.

tion, violé l'ordre légal des choses. Les moyens de contrôle, à coup sûr, seraient difficiles, ou l'inquisition deviendrait intolérable.

Le collectivisme de Schceffle, avec sa prétendue liberté de la détermination des besoins, ses bons de travail susceptibles d'être accumulés, aurait bientôt l'une ou l'autre de ces conséquences: ou de laisser reparaître à la dérobée la plupart des inégalités sociales qu'il vient de supprimer, ou de tomber dans le communisme complet.

Contre ce communisme la plupart des collectivistes protestent avec énergie. Rien ne leur est plus antipathique, par exemple, que le partage périodique. Le collectivisme, afiirment-ils, n'est pas le partage périodique. Les principaux propagateurs de l'idée se défendent, comme d'une calomnie, du reproche d'en être partisans. Ce qu'ils veulent, c'est l'exploitation unitaire par l'État, non le morcellement de la production entre les individus. Tous les collectivistes ne sont cependant pas absolument d'accord sur ce point. Tandis que les uns veulent supprimer tout ce qui est loyer ou fermage, d'autres, les collectiviste franco-belges de l'école de Colins, préconisent un mode de possession collective du sol, qui aurait pour conséquence la location de la terre aux enchères, par lots ou fermes d'une assez grande étendue. Sur l'application, il y a donc des divergences, ce qui n'est pas étonnant, puisqu'on en trouve sur les principes.

Nous nous sommes efforcé de dégager l'idée claire de ce que le collectivisme prétend être : il se divise d'ailleurs en deux catégories : le collectivisme partiel, en quelque sorte modéré, qui se borne à la terre et aux immeubles ; d'autre part, le collectivisme total, qui s'étend à tous les moyens de production, en admettant à peine et sous condition une exception pour les outils les plus rudimentaires, comme l'aiguille à coudre.

Quelles sont les raisons que les collectivistes invoquent en faveur de leur système, les preuves qu'ils cherchent à donner de la nécessité de son établissement et des services qu'il pourrait rendre?

Le collectivisme part de ce postulat, que la justice est enfreinte

dans le système social actuel, qui repose sur la propriété privée et sur les engagements privés.

La violation de la justice ressort des observations suivantes : La propriété s'est emparée de choses essentiellement communes, qui ne sont le produit du travail d'aucun homme : la terre, les mines. Même pour les autres genres de richesses, l'appropriation a été frauduleuse. Le capital s'est constitué, non pas par l'épargne, comme le prétendent les économistes, mais par l'exploitation des travailleurs, le profit, et non le salaire, étant la source du capital, et le profit n'étant qu'une retenue abusive et dolosive faite sur le salaire.

Le collectivisme, continue-t-on, c'est-à-dire l'appropriation, au nom de la société tout entière, de tous les instruments de travail, est absolument nécessaire pour l'accomplissement de la tâche de l'humanité et pour la concorde sociale. Aujourd'hui la société est divisée en deux groupes fort inégaux en nombre : les capitalistes ou ploutocrates et les prolétaires ; les degrés intermédiaires disparaissent de plus en plus, et l'ancienne hiérarchie graduée des classes sociales a cessé d'exister.

Qu'est-ce que les prolétaires, dans la doctrine collectiviste? Ce mot a pris, dans la langue de « la nouvelle idée », un sens particulier et très net, qui diffère du sens classique et originel. Les prolétaires, ce ne sont pas ces hommes qui, placés aux derniers échelons de la société, pullulent et se reproduisent à l'excès1. La définition collectiviste est plus précise, du moins en apparence: les prolétaires sont ceux qui ne peuvent vivre sans travailler et qui ne possèdent pas leurs instruments de travail. Quelles que soient les formules humanitaires de nos lois, ces hommes ne sont pas libres; ils dépendent d'autrui, obligés de solliciter du travail, et comme ils mourraient s'ils n'en obtenaient pas, contraints de se contenter, pour rémunération, d'une petite part seulement du produit de leur travail.

' Littré, au mot prolétaire, s'exprime ainsi : « 1° Chez les anciens Romains, « citoyen pauvre, appartenante la sixième et dernière classe du peuple, et ne pou-

« vant être utile à l'Étal que par sa famille 2° Chez les modernes, membre de la

« classe la plus indigente. »

Une autre raison enlin qui doit conduire à l'appropriation collective des moyens de production, c'est qu'aujourd'hui le capital, ce prétendu fils du travail, dicte des lois au travail même, tandis que ce serait régulièrement au travail, qui est à la fois le générateur du capital et l'élément intellectuel dans la production, qu'il appartiendrait de dicter la loi au capital, c'est-à-dire à la matière, à la chose inerte. C'est le sujet qui s'insurge contre son maître naturel, le détrône et l'asservit.

11 y aurait certes bien des objections à faire aux observations qui précèdent et que l'on nous présente comme irréfutables. Bst prolétaire tout homme qui ne possède pas son instrument de travail. Celte définition est ingénieuse, tirons-en les conséquences. Le capitaine d'un grand navire transatlantique, qui gagne 12 ou 15,000 fr. par an, est prolétaire. Le directeur d'une grande Compagnie de chemins de fer qui a des émoluments de toutes sortes s'élevant à 50, 60 ou 80,000 francs par an est prolétaire. Sont prolétaires encore, de par cette définition, les neuf dixièmes de ceux que les socialistes appellent dédaigneusement les bourgeois. Sauf le peintre, qui avec une toile, quelques couleurs et quelques pinceaux , produit à lui seul son œuvre, tous les hommes dans le monde social actuel nous apparaissent comme des prolétaires : et l'écrivain qui, avec sa plume, son encre, son papier, ses idées et son style, perdrait sa peine si une imprimerie possédée par autrui ne consentait à reproduire à l'infini le travail de son cerveau, et jusqu'au ténor ou à la comédienne à la mode, gagnant plusieurs centaines de mille francs par an, qui ne peuvent faire usage de ces instruments si personnels, la voix, les gestes, la physionomie, qu'à la condition que tout un vaste appareil appartenant à autrui, une salle, des lumières, des décors, un ensemble de comédiens ou de chanteurs, soient mis à leur disposition. Il n'est pas un entre mille, même parmi les plus riches, les plus heureux, les plus gâtés de la fortune et de la renommée, celui qui, dans la société moderne, possède la totalité de ses instruments de travail. Si tous ceux qui ne les possèdent pas sont des prolétaires, le nombre des prolétaires est infini et se confond presque avec le nombre des hommes. Ce que l'on nomme

la bourgeoisie n'est guère à ce point de vue plus privilégiée que ce que l'on persiste à appeler le peuple.

Aussi inadmissibles sont les considérations sur le capital, matière inerte et morte, qui dicte des lois au travail. En admettant que, sous le régime moderne des entreprises et dans le contrat de salaire, l'une des parties dicte la loi à l'autre, ce n'est pas le capital, la matière brute, qui dicte la loi au travail. C'est le propriétaire du capital, c'est-à-dire le créateur du capital, l'initiateur de l'industrie ou l'héritier de ce créateur, de cet initiateur,' qui imposerait ses lois à ceux qui veulent employer ce capital et lui demander leur subsistance. Ainsi en aucun cas ce ne serait une chose qui commanderait à des personnes humaines, ce serait un homme plus prévoyant, plus intelligent ou plus heureux , ou l'héritier de cet homme , qui dirigerait d'autres hommes m'oins prévoyants, moins intelligents ou moins heureux. Il n'y a pas là cette contradiction, cette sorte d'insulte à la nature, d'une chose qui commande à des personnes. Comprendre les relations du travail et du capital, comme celles d'une matière brute directrice et de personnes humaines assujetties, c'est un singulier abus des abstractions.

Je m'arrête dans ces remarques, car en ce moment je ne réfute pas, j'expose. Les considérations sur les rapports du capital et du travail, tantôt les collectivistes les présentent comme des prédicats ou des axiomes dont l'évidence est telle qu'elle rend toute démonstration superflue, tantôt ils s'efforcent de les justifier en empruntant parfois à des économistes célèbres certaines maximes qui ont pu avoir une exactitude particulière dans certains pays ou dans certains temps , mais que l'on a eu le tort d'ériger en lois, c'est-à-dire en phénomènes universels.

Les formules de Turgot, d'Adam Smith, de Stuart Mill sur le salaire, celle de Ricardo sur la rente de la terre sont les principaux arguments que fournissent, quand ils consentent à en donner à l'appui de leur thèse, les collectivistes. J'ai démontré dans un précédent ouvrage ce qu'ont d'exagéré et d'erroné les observations de Turgot, d'Adam Smith, de Ricardo et de Stuart Mill

sur ces sujets *. J'aurai l'occasion d'y revenir dans le courant de ce livre.

Indépendamment des preuves qu'ils prétendent tirer des aveux de plusieurs économistes célèbres, les collectivistes ont une dialectique qui leur est propre et qui ne manque pas d'originalité. Leur principal effort porte sur la notion de la valeur, l'origine du capital et la nature du salaire. C'est à démontrer que le capital n'est pas le fruit de l'épargne, qu'ils s'appliquent, que le salaire n'est pas la rémunération complète du travailleur, et ils croient avoir réussi dans cette tâche. Sur ce point il y a dans les écrits de Lassalle, qui n'est pas absolument un collectiviste, des aperçus singulièrement ingénieux, présentés avec une rare élégance de style et une grande abondance d'images. On trouve aussi sur les mêmes sujets dans Karl Marx qui est le principal théoricien du collectivisme des observations étonnamment subtiles et qui deviennent presque incompréhensibles.

Avant d'aborder cette dialectique des collectivistes, il est des points préliminaires à examiner.

Toutes les théories sociales peuvent et doivent s'inspirer de trois idées : l'idée de justice, l'idée d'utilité et l'idée de liberté individuelle. C'est à combiner ces trois éléments que doit tendre tout système social.

Le système économique actuel les réunit-il? C'est notre croyance qu'il le fait en général, sauf les quelques exceptions de détail dont les unes sont à peu près inévitables et dont les autres disparaîtront peu à peu par des améliorations successives. Quand nous parlons du système économique actuel, il ne faut pas oublier que ce n'est pas un système artificiel, la conception d'un homme ou d'une assemblée, que c'est réellement le produit de la nature et de l'histoire, que c'est le fruit naturel, spontané, inconscient de l'humanité depuis quatre ou cinq mille ans qu'elle a pris possession de ses facultés intellectuelles et morales.

• Vuir mon Essai sur la Répartition des richesses et sur la tendance à une moindre inégalité des conditions. (Paris, 2* édition, 1882. Guillaumin, éditeur.)

En regard de ce système naturel, historique et universel ou tendant à le devenir, le système artificiel qu'on veut lui substituer satisferait-il davantage l'idée de justice, l'idée d'utilité, l'idée de liberté? Il faut que ces trois idées se réalisent à la fois dans l'organisme social.

Supposons, par exemple, que l'on arrive à distribuer les produits d'une manière qui soit plus complètement adéquate à l'équité, que l'on évite certains faits regrettables dans la production ou dans la répartition, comme les falsifications, les jeux de bourse, les dilapidations financières, s'ensuivrait-il nécessairement que le monde économique nouveau vaudrait mieux que le monde actuel? Non certes, cela ne suffirait pas, il faudrait plus encore : il faudrait que l'idée d'utilité aussi fût satisfaite. Ce ne serait pas assez que les produits fussent plus équitablement distribués, il conviendrait encore, il serait indispensable que, sous le régime nouveau, la production fût, sinon supérieure, du moins a peu près équivalente à ce qu'elle est aujourd'hui et qu'elle s'accrût avec une rapidité à peu près égale. L'homme ne vit pas seulement de justice, il vit aussi de pain et de jouissances. Si donc, en diminuant le ressort individuel, un régime nouveau, tout en éliminant de la répartition des produits certaines iniquités, allait restreindre considérablement la production ou en ralentir la force d'accroissement, l'humanité n'aurait rien gagné, elle aurait perdu.

L'égalité des Botokoudos ou de tribus sauvages quelconques n'a rien de tentant pour les prolétaires européens. Si séduisant que soit le tableau dressé par M. Emile de Laveleye, d'après Tacite, de la vie de l'ancien Germain, il n'est probablement pas un paysan des bords du Rhin ou de l'Elbe qui voulût aujourd'hui échanger sa destinée contre celle de ses ancêtres affamés, se ruant à intervalles périodiques sur la Gaule.

En admettant que, sous un régime économique nouveau, la production dût être presque équivalente, ou même égale ou supérieure à ce qu'elle est aujourd'hui et que l'on prévint en outre certains des abus de répartition dont souffre la société actuelle, cela ne suffirait pas encore pour que l'on dûtabandonner l'ordre

existant : il faudrait que la liberté individuelle ne fût pas sacrifiée, qu'elle ne payât pas trop cher la rançon des bienfaits que l'on prétendrait apporter au monde. Car l'homme ne vit pas seulement de pain, ni d'égalité, ni même de justice, il vit encore de liberté; ou plus exactement, la liberté, en ce qui concerne l'homme, est une des parties de la justice.

C'est, sans doute, une des prétentions du collectivisme d'assurer la liberté, mais une prétention chancelante et presque timide. Quand on dit que, sous le régime collectiviste, l'ouvrier, le prolétaire, aurait la propriété de ses instruments de travail, on se trompe, cela est faux. Ces instruments sans exception, sauf peutêtre l'aiguille à coudre, seraient la propriété collective de l'État. Aucun homme n'aurait en propre un outil quelconque ; aucun ne pourrait s'en servir autrement que dans les ateliers sociaux et sous la direction sociale. L'ouvrier, au lieu d'avoir le choix comme aujourd'hui, sur toute l'étendue du territoire, entre des centaines ou des milliers de patrons concurrents, n'aurait plus en face de lui qu'un seul patron, l'État.

« Quand l'organisation unitaire du travail sera devenue une « réalité, ditSchœfîle, ce sera justement l'État socialiste qui posa sédera, à un plus haut degré, ce solide engrenage organique « qui a été le propre du moyen âge. » Un seul patron pour une nation de 40 millions d'âmes, un engrenage qui n'admet aucune mobilité, aucune spontanéité dans les pièces diverses qui le composent, voilà l'idéal qu'offre le collectivisme. On peut se demander ce que devient alors la liberté industrielle ; et quant à la liberté politique elle suivrait le sort de la liberté industrielle. Aussi le plus doux et le plus séduisant des collectivistes, Schœffle, n'a-t-il que des sarcasmes pour le « système représentatif trompeur et apparent de l'État libéral individualiste. »

Plus on avancera dans cet examen, plus on verra que le collectivisme ne satisfait ni à l'idée de justice, ni à l'idée d'utilité, ni à celle de liberté.

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