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CONTINUATION DE L'EXAMEN DES CARACTÈRES GÉNÉRAUX DU COLLECTIVISME

Côté négatif et positif du système.— Importance attachée à la critique du'capilal.

Raisons pour lesquelles la direction des entreprises doit échoir à d'autres que les travailleurs manuels. — C'est une application du principe de la division du travail et de la loi d'évolution.

La séparation des fonctions directrices et des fonctions d'exécution est un fait nécessaire. — Le collectivisme ne saurait s'y soustraire. — La subordination des travailleurs manuels est d'ordre essentiel.

Sous le régime collectiviste, l'ouvrier, considéré comme individu, ne posséderait pas plus qu'aujourd'hui les instruments de travail. — Les fonctionnaires ou « omniarques » seraient des despotes omnipotents. — Le collectivisme enlèverait la propriété de leurs instruments personnels de travail aux catégories très nombreuses d'ouvriers qui les possèdent actuellement; il généraliserait l'état de choses contre lequel il proteste.

En quoi consistent, suivant les collectivistes, « la Société capitalistique. » — Distinction des valeurs en usage et des valeurs en échange. — Les producteurs dans la société actuelle ne font guère que de ces dernières. — La « Société cnpitalistique » de nos jours diffère de toutes les sociétés qui l'ont précédée. — ['retendue supériorité de l'organisation du moyen âge.

Évolution plantocratique du capital. — Origines historiques du capital. — Anus que les collectivistes font de l'histoire et de l'analogie.

La propriété collective de tous les moyens de production, la propriété individuelle des moyens de consommation et la suppression du commerce, voilà les traits généraux qui, d'après les théoriciens les plus ingénieux, caractérisent le collectivisme.

Comme tout système, le collectivisme a un côté négatif et un côté positif. Jusqu'ici c'est le côté négatif qui prédomine de beaucoup dans cette doctrine. Tous les efforts des écrivains collectivistes se sont portés sur la description des abus et des inconvé-

EXAMEN CPilTlQUE DU NOUVEAU SOCIALISME. 23

nients de la société « capitalistique» de notre temps. Leur grande affaire est la critique du capital. Sur ce point ils croient avoir accompli une grande œuvre destructive : « La critique du ca- « pital par Marx, est, selon Schœffle, l'évangile critique des traa vailleurs contemporains de l'Europe1. » Ailleurs le même auteur écrit : « La critique du capital est le travail préparatoire « le plus important de la période présente 2. »

Avant d'aborder cette dissection de l'idée du capital et l'examen de son origine et de sa formation, il est bon de revenir sur quelques objections générales extérieures.

Le capital, c'est-à-dire le travail d'hier qui est mort, dicte la loi au travail d'aujourd'hui, tandis que l'inverse serait conforme aux règles de la raison. J'ai déjà montré combien ces abstractions défigurent tout. Il s'agit ici non pas d'une chose morte qui impose sa direction à des êtres vivants, mais bien d'hommes de chair et d'os qui dictent leur loi, ou plutôt qui conduisent des entreprises dont ils ont eu la conception première et pour lesquelles ils ont rassemblé les moyens d'exécution. Il est, certes, naturel et rationnel que celui qui a conçu et préparé dirige. Or, personne ne peut nier que, dans la pratique des entreprises, l'idée première, le plan, la préparation n'appartiennent soit au capitaliste, soit à ses représentants, soit à des hommes qui ont su gagner sa confiance.

Il est beaucoup d'autres raisons pour qu'aux capitalistes ou à leurs mandataires échoie la direction des entreprises; d'abord la question du risque qui est beaucoup plus grave pour le capitaliste que pour les ouvriers, les salaires de ceux-ci étant privilégiés; cette question du risque, nous l'examinerons plus loin. Mais il est un principe plus haut et plus général encore qui doit faire attribuer aux capitalistes ou à leurs représentants la conduite des opérations industrielles et commerciales; ce principe est celui de la division du travail.

La division du travail domine toute la production moderne; les collectivistes eux-mêmes l'admettent. Or, le principe de la

* Schœffle, la Quintessence du socialisme, page 3i. ■ l«J.,p. 31.

division du travail exige que les fonctions directrices des entreprises échoient, non pas à celui qui n'a vécu que de son travail manuel, mais à l'homme qui a fait des fonctions administratives l'occupation de toute sa vie, qui a habitué son esprit à organiser, à combiner, à prévoir, qui par l'exercice constant de ces hautes facultés a aiguisé et entretenu son intelligence.

C'est le principe de la division du travail qui veut qu'il en soit ainsi; et l'état physiologique de la nature humaine a les mêmes exigences. Cet état physiologique ne permet aux diverses facultés de se développer, de devenir très actives, très puissantes, de fonctionner avec efficacité et de remplir avec perfection les tâches les plus élevées, que moyennant une préparation, un exercice, un « entraînement » continuels.

On pourrait même aller plus loin et affirmer que, sauf des exceptions brillantes, la préparation à ces fonctions gagne à n'être pas individuelle, mais à se transmettre par l'hérédité, tout au moins par l'éducation et l'exemple domestique. En supposant les qualités intellectuelles et morales exactement semblables, un fils de patron aura plus de chances de devenir un bon industriel que le fils d'un ouvrier. Dès l'enfance, indépendamment même des facultés cérébrales que le premier peut avoir héritées de ses parents, telles que l'ordre, la réflexion, la sagacité, la prévoyance, la circonspection, son esprit s'est formé beaucoup plus tôt non pas par le lent et pesant enseignement de l'école, mais par l'aspect quotidien, par les mille leçons pratiques toutes naturelles que procurent à foison la famille et le ménage.

Segnius irritant animos demissa per aurcm Quam quae sunt oculis subjecta

Ce n'est certainement pas la doctrine de l'évolution qui démentira l'importance que j'attribue à l'exercice constant de certaines facultés intellectuelles, à l'éducation du milieu, à la tradition et même à la transmission héréditaire '. Il suffit de con-

* Dans un de mes premiers ouvrages, la Question ouvrière au xixe siècle (Paris,

sidérer les aptitudes merveilleuses que semble posséder la race juive pour la conduite des affaires commerciales, l'on se rendra compte que les antécédents décident en grande partie de la capacité des hommes.

La séparation des fonctions administratives, dans l'industrie ou le commerce, et des fonctions d'exécution est donc un fait contre lequel rien ne peut prévaloir. Aussi, même en régime collectiviste, les travailleurs manuels ne pourraient-ils, pas plus qu'aujourd'hui, diriger les industries et conduire les entreprises.

Cette direction écherrait encore à des hommes qui en feraient leur profession particulière et exclusive. Schœffle n'hésite pas à le dire. « Les moyens nécessaires pour chaque genre de pro- « duction devraient être fixés par l'enquête officielle et continue « des administrations de la vente et par les comités-directeurs « de la production '. » Il est évident que ces comités, alors comme aujourd'hui , devraient être composés d'hommes spéciaux qui ne seraient nullement des travailleurs manuels.

La séparation de ces deux catégories de fonctions, les unes intellectuelles et directrices, les autres particulièrement manuelles et subordonnées, ne disparaîtrait donc pas, parce que celte séparation tient à l'essence de la grande production industrielle; on peut même dire qu'elle est la condition absolue de toute civilisation. Toutes les fois qu'on a voulu supprimer celle séparation de fonctions, on a échoué.

Les associations ouvrières de production en fournissent la preuve. En tout pays, aussi bien en Angleterre ou en Allemagne qu'en France ces sociétés n'ont que le choix entre l'une ou l'autre de ces destinées : ou se dissoudre après un temps plus ou moins long d'épreuves, ou se concentrer, perdre leur caractère originel, mentir à leur formule et à leur étiquette et devenir soit de simples sociétés en nom collectif employant de nombreux salariés, soit de simples sociétés anonymes dont les participants ne diffèrent pas sensiblement d'actionnaires d'une compagnie

Charpentier, éditeur, 2« édition), je me suis efforcé de mettre en relief cette influence sur la bourgeoisie industrielle et commerciale. 4 Schœffle, page 18.

quelconque. Tel est le sort commun de toutes ces associations coopératives : si quelqu'une y échappe, c'est une entre mille, et ces exceptions singulièrement rares ne servent qu'à démontrer que, dans le monde social de même que dans le monde physique, la nature permet des anomalies et laisse se produire des « phénomènes1. » L'enquête récemment faite par le gouvernement français sur les associations ouvrières confirme pour tout esprit jujudicieux et clairvoyant ce que nous venons de dire. Quoiqu'il ne s'agisse là que de petites réunions d'artisans de la petite industrie, il y est constamment question d'auxiliaires rênumèrès. Certaines de ces associations soi-disant coopératives n'ont que quatre, que huit, que quinze ou vingt associés 2. Quelques-unes parmi celles qui semblent le mieux prospérer, se vantent d'avoir un gouvernement dictatorial 3.

Le régime collectiviste ne pourrait donc pas avoir la puissance de donner aux travailleurs manuels la conduite des entreprises. Aussi les collectivistes un peu éclairés et sincères n'affirmentils rien de pareil. Certes, des travailleurs manuels pourraient s'élever et abandonner irrévocablement leur profession primitive, devenir des administrateurs, comme cela arrive souvent

* On peut consulter sur ce point notre ouvrage : La Question ouvrière au xixe siècle, Ie éJit. Charpentier, éditeur. Paris, 1882.

2 Voir sur ces points YEnquête de la Commission extra-rarlementaire des Associations ouvrières, publiée en 1883 à l'Imprimerie Nationale. Une association d'ébénistes n'a que quatre associés ; celle des facteurs de pianos, Y Union, n'en compte que huit; une autre association de facteurs de pianos, fondée en 1848, comprend dix-huit membres; l'association générale des ouvriers facteurs d'instruments de musique, en compte quinze, etc.

3 Le gérant delà « Société des charpentiers de La Villette» dit à l'enquête : « Le « directeur est nommé à vie pour ainsi dire, eu égard aux conditions exigées pour « son changement. C'est tout simplement la République autoritaire. — Vous trou- « vez cela bon, dit le président de la Commission. — Puisque en somme c'est la (( seule possible», réplique avec conviction le déposant. Il est vrai qu'une autre société, également de charpentiers, « l'Association coopérative des ouvriers charpentiers de la Seine », déclare qu'elle révoque souvent le gérant; mais il faudra voir si elle pourra résister aux mauvais jours. D'une manière générale, la prospérité des associations coopératives est en proportion de l'autorité et de la permanence du gérant ou des gérants, ce qui revient à ceci: les sociétés coopératives ont d'autant plus de chances de réussir qu'elles s'éloignent moins du type actuel de l'organisation du travail.

aujourd'hui, beaucoup d'ouvriers finissant par être patrons. Mais les membres des comités d'enquête ou de direction ne seraient jamais qu'en fort petit nombre relativement à la masse des ouvriers, comme les colonels ou les capitaines par rapport à la masse des soldats. On ne peut même dire que chacun passerait tour à tour par ces fonctions élevées; car, comme elles exigeraient un apprentissage, de l'expérience et de l'esprit de suite, elles ne pourraient à chaque instant changer de main. Élus ou nommés, les membres de ces comités formeraient nécessairement une autorité concentrée, en quelque sorte discrétionnaire, et la généralité des ouvriers serait, alors comme aujourd'hui, plus même peut-être, condamnée à la subordination. Quand donc on promet aux travailleurs manuels que, sous le régime collectiviste, ils auraient la conduite des entreprises, on les trompe ou l'on se trompe : ils ne l'auraient pas.

11 en est de cette promesse comme de celle de donner aux travailleurs manuels leurs instruments de travail. Le collectivisme ne serait pas en état de le faire. Il remettrait les instruments de travail à la collectivité, ce qui n'est pas la même chose que de les remettre à chaque ouvrier. En tant qu'individu l'ouvrier resterait, au moins autant qu'à l'heure présente, séparé de ses moyens de travail. De même qu'aujourd'hui il s'adresse à des patrons pour en avoir l'usage, il serait alors obligé de s'adresser à la collectivité. Mais qu'est ce que la collectivité? C'est un être de raison qui, en fait, est représenté par des fonctionnaires. Il serait donc obligé de solliciter de ces fonctionnaires l'usage des instruments de travail ; en d'autres termes il serait absolument à la discrétion de ses chefs. Représentez-vous le maire d'une commune ayant la direction et la répartition de tout le travail qui se fait dans cette commune, non pas seulement du travail public concernant les chemins, les écoles et les établissements munici paux , mais de tout le travail privé, le labourage, la pâture, la construction ou la réparation des maisons particulières, la serrurerie, la menuiserie la fabrique des étoffes, la taille des habits, tout jusqu'aux occupations les plus menues. C'est ce fonctionnaire, le maire ou son adjoint ou un personnage du

môme genre, que chaque ouvrier devrait aller trouver ou chaque mois ou chaque semaine, ou chaque matin, pour solliciter de lui et l'instrument de travail appartenant à la collectivité, et la matière ou le champ du travail et la rémunération du travail. Aujourd'hui, s'il est repoussé par un patron, l'ouvrier peut en aller trouver un autre; si la profession qu'il a choisie devient trop ingrate, il peut à la rigueur la quitter pour une nouvelle ; si dans sa résidence habituelle il ne rencontre pas de sympathie et que personne ne veuille l'employer, il lui est loisible de changer de place, d'aller dans une commune voisine ou lointaine.

Eu régime collectiviste, l'ouvrier ne pourrait s'adresser qu'aux fonctionnaires : ceux-ci disposeraient et de tous les instruments de travail et de toute la matière du travail, tout l'ensemble des branches de la production humaine, et de toute la rémunération. Ces fonctionnaires, pour nous servir du mot heureux de Fourier, seraient de véritables omniarqnes, c'est-à-dire des despotes à un degré que jamais l'humanité n'a jusqu'ici connu. Ils n'auraient pas le droit, dira-t-on , de refuser le travail et la rémunération à un individu quelconque placé sous leur juridiction. Soit; mais quelles conditions ne pourraient-ils pas mettre à l'octroi de ce travail, au paiement de cette rémunération? de quelles avanies ne pourraient-ils pas l'accompagner? Il y aura, répondra-ton, des conseils supérieurs de contrôle, d'enquête et d'appel. Vous aurez beau imaginer les rouages les plus multipliés, les plus ingénieux, vous ne ferez jamais qu'un homme qui devra emprunter à la communauté, c'est-à-dire à des fonctionnaires, ses instruments de travail; qui n'aura pas le choix entre plusieurs patrons; qui ne pourra quitter soit sa profession, soit sa résidence, sans une permission ; vous ne pourrez pas faire que cet homme ne soit infiniment plus serf et plus dépendant que le serf du moyen âge! Celui-ci, du moins, possédait, sous de certaines conditions réglées par la coutume inviolable, son instrument de travail : la terre.

Au point de vue des simples relations extérieures, de la position de l'ouvrier dans la société, de l'organisation du travail , le collectivisme ne pourrait ainsi rendre l'ouvrier indépendant et

autonome, puisque ses adeptes déclarent repousser le partage périodique. Le travailleur ne posséderait pas plus qu'aujourd'hui les outils et les machines nécessaires à sa tâche; il ne dirigerait pas plus qu'aujourd'hui les entreprises, il ne pourrait avoir sur elles qu'une influence très indirecte et intermittente, en élisant de loin en loin les membres des comités directeurs.

Encore doit-on remarquer que les collectivistes évitent de se prononcer sur ces élections, et que la plupart semblent médiocrement enclins à développer le régime représentatif. « Pour le « socialisme réalisé, dit Schœffle, le suffrage universel n'est « pas absolument nécessaire. Sans doute , pendant l'époque « transitoire de la lutte avec le libéralisme, le socialisme ne « renoncera pas à ce suffrage1. » Et, quelques lignes plus bas, le môme auteur parle du système représentatif trompeur et apparent. Ces paroles ne sont pas beaucoup plus encourageantes que celles sur « la liberté individuelle, le libre choix du « domicile, la liberté industrielle qui pourrait peut-êlre se con- « server2.» En n'osant pas être plus affirmatif, l'écrivain collectiviste fait preuve de jugement, car toutes ces libertés qu'il énumère et auxquelles, par une sorte de courtoisie , il ne veut pas d'avance fermer complètement la porte de la cité , sont absolument contraires à l'idée et au fonctionnement du système qu'il préconise.

Ce qui ressort de ce premier examen du collectivisme, c'est que, en définitive, au point de vue de la liberté, de l'indépendance, l'ouvrier n'aurait rien à gagner, puisque, pas plus qu'aujourd hui, il ne posséderait personnellement ses instruments de travail, et que, pas plus qu'aujourd'hui, il n'aurait la conduite des entreprises dont il vivrait.

Tout au contraire, actuellement, dans un pays comme la France, si ce n'est les trois quarts des travailleurs, du moins une bonne moitié, possèdent individuellement soit en totalité, soit en grande partie, leurs instruments de travail. Les paysans propriétaires, un grand nombre d'artisans de la petite industrie

' Schaille, page 52.

a ld., page 84.

oO LE COLLECTIVISME.

sont dans ce cas : le forgeron de village, le menuisier, le cordonnier et bien d'autres se trouvent dans cette situation. Le régime collectiviste les dépouillerait, transmettrait leurs outils et leurs matières premières à la collectivité, c'est-à-dire aux fonctionnaires répartiteurs et directeurs, aux omniarques. Le collectivisme généraliserait ou plutôt universaliserait ce qu'il considère comme un mal, la séparation de l'homme et des instruments de travail qui sont nécessaires à son existence.

Cependant, combien est amère la crilique que fait le collectivisme de la société actuelle qu'il se trouve si impuissant à remplacer! On oppose le collectivisme au capitalisme , la société collectiviste à la société capilalistique. Qu'entend-on par ces termes? Il importe de les bien définir pour ne pas attribuer à nos adversaires des idées qu'ils repoussent.

Le «capitalisme», ce n'est pas, aux yeux des collectiviste?, un état de société où il existe et où il se crée sans cesse du capital, car le collectivisme, par tous ses représentants intelligents, déclare emphatiquement qu'il ne veut pas supprimer les capitaux ; que, malgré des effets perturbateurs, les capitaux sont une bonne chose; que la collectivité en prendra possession, qu'elle les conservera et même les accroîtra.

Sur ce point, les affirmations des principaux collectivistes sont catégoriques et fréquentes. Karl Marx parle de « l'établis- « sèment et du renouvellement collectif de tous les moyens de « production». Schœftle écrit que aies fonds nécessaires pour « l'entretien et le renouvellement du capital social doivent être c pris sur l'ensemble de la production collective. » Ainsi, ni l'un ni l'autre, ni leurs coreligionnaires instruits, ne déclarent la guerre au capital lui-même, mais au «capitalisme » et à la « société capitalistique. »

Quest-ce donc que le « capitalisme? » Karl Marx le décrit avec complaisance dans sa « Critique du capital. » Ce qui caractérise la production d'aujourd'hui, c'est qu'elle se fait en grand, avec un énorme outillage, et que la production domestique a presque entièrement disparu. On ne produit pour ainsi dire plus de valeurs à l'usage personnel du producteur; on ne produit plus

guère que des valeurs d'échange. Autrefois, il n'en était pas ainsi : une grande partie de la production de chaque famille était destinée à sa consommation propre et directe. Il en résultait deux conséquences importantes : d'abord, on ne produisait guère que des choses absolument utiles, utiles à l'homme dans le sens le plus vrai, satisfaisant à des besoins principaux, essentiels, et non pas à des superfluités. Ensuite les échanges étaient bornés, chacun consommant directement la plus grande partie de son propre produit; les gains sur les échanges étaient limités eux aussi; il ne se faisait pas d'énormes et rapides fortunes au moyen des prolits commerciaux ou industriels.

La distinction des valeurs en usage et des valeurs en échange joue un très grand rôle dans la « Critique du capital » de Karl Marx ; c'est sur elle que repose toute sa dialectique.

Aujourd'hui, la production étant concentrée et se faisant non au point de vue de la consommation personnelle, mais de la vente et du prolit, on abuse souvent des forces humaines pour créer laborieusement des superfluités, des bagatelles, des valeurs d'échange qui donnent de gros gains et qui détournent de la production des valeurs d'usage essentielles. Si l'on fabriquait moins de dentelles, moins de cachemires, moins de bijoux, moins de meubles de luxe; si l'on produisait moins de primeurs, on pourrait avoir, pour l'ensemble du genre humain, plus de vêtements, plus de meubles grossiers, plus de nourriture même ; car le temps employé et l'effort consommé à produire un de ces objets raffinés pourraient fournir dix, vingt, trente objets plus ordinaires et plus réellement, plus humainement utiles1.

Un des traits de la « Société capilalistique, » c'est donc la production exclusive des valeurs d'échange et le dédain où l'on est des valeurs d'usage, par suite une direction particulière donnée à la production humaine. Voilà le grand vice : les économistes ne s'en avisent pas ou ne s'en soucient guère, aussi bien la plupart ne sont-ils que des radoteurs. Cette critique peut

1 tn socialiste anglais, M. Wallace, a récemment insisté sur l'élimination des produits de nécessité par le développement de la production des articles de luxe.

avoir quelque portée, et nous l'examinerons dans le courant de ce livre; ce n'est pas cependant sur elle qu'insiste surtout le collectivisme.

Un autre trait, et, à vrai dire, le trait dominant du régime « capitalistique, » c'est la tendance du capital à se concentrer de plus en plus. L'ordre « libéral-capitalistique » actuel se détruit de lui-même, il se décompose. Nous assistons, depuis un demisiècle, et chaque jour davantage, à 1' « écroulement du système industriel petit bourgeois1.» Notre organisation tend de plus en plus à la « division plantocratique de la population en une « masse de prolétaires, d'une part, et une poignée de quelques « richards de l'autre. »

La société « capitalistique » de nos jours ne ressemble ni à la société collectiviste de l'avenir, ni aux sociétés du passé. On n'ignore pas que le moyen âge trouve quelque faveur auprès des collectivistes, de même que l'esclavage antique a été, en quelque sorte, au point de vue économique, justifié ou du moins excusé par Lassalle qui le considère comme le père de la division du travail, comme le créateur du capital et par conséquent de toute la civilisation moderne. Le moyen âge n'est pas pour les collectivistes une période aride, un désert qu'a traversé l'humanité souffrante, le temps des ténèbres, dark âge, comme disent encore certains écrivains anglais; c'a été une époque de solide engrenage économique auquel le collectivisme pourra faire des emprunts. Le renversement de l'organisme économique du moyen âge n'a guère profité, à la longue du moins, qu'au petit nombre. 11 en est sorti peu à peu l'ordre libéral économique qui, pour la majorité des hommes, est la pire des servitudes.

a La propriété privée acquise par le propre travail de son pos- « sesseur et fondée, pour ainsi dire, sur la fusion (Verwachsung) « de l'individu indépendant et isolé avec les conditions de son « travail particulier a été supplantée par la propriété privée ca- « pitaliste, fondée sur l'exploitation du travail d'autrui, formel- « lement libre. » C'est ainsi que s'exprime Karl Marx1. « Le

! Schœlfle, page 16.

a Cité parSchœffle, page 34.

EXAMEN CKITlgUE DU NOUVEAU SOCIALISME. 33

i grand capital d'aujourd'hui tire son origine de la destruction « des petites propriétés (celle des artisans et des paysans), dans « lesquelles le travailleur et la propriété privée étaient réelle- « ment liés ensemble et où le travailleur était ainsi le véritable « propriétaire '. » Cette organisation aujourd'hui détruite était heureuse pour le temps et relativement équitable au point de vue des résultats matériels, elle avait « le grand défaut d'épar- « piller les moyens de production, d'où il résultait qu'elle souf- « Irait de ce fractionnement dans sa productivité et ses moyens « d'action. » Ainsi, quelque intéressante et méritante qu'elle fût, cette forme économique doit-elle céder de plus en plus à la puissance du gros capital industriel et commercial.

Le grand capital actuel, que les économistes représentent comme le fruit successif de l'épargne, doit sa première origine, selon Karl Marx, à la confiscation des biens des serfs, des biens des couvents, des biens des communes, au système protecteur et au système colonial. Plus tard il s'est accru et il s'engraisse chaque jour par l'appropriation indue d'une partie non payée de la journée de travail de l'ouvrier.

Le capital continue sous nos yeux son évolution ploutocra tique: quand cette évolution sera terminée, ce qui ne saurait beaucoup tarder, l'ordre libéral économique actuel, se dévorant lui-même, aura tout le monde contre lui. Quand le gros capital aura supprimé tous les petits et les moyens capitaux, quand la grande fabrique aura étouffé autour d'elle toutes ses humbles rivales, quand le grand magasin aura détruit toutes les modestes boutiques individuelles, quand la propriété géante, constituée à l'anglaise, à l'américaine ou encore à l'australienne, d'après le type des énormes runs des squatters, aura englobé toutes les anciennes et morcelées propriétés patrimoniales, quand presque toute la population se sera transformée en ouvriers ou en employés, c'est-à-dire en salariés ou prolétaires, quand les capitaux ne seront plus que la chose des sociétés anonymes ou de quelques banquiers o ploulocrates », alors le règne du collecti-

1 Cité par Schœlfle, pu 23.

visrae sera proche. La société anonyme géante, avec son organisation concentrée, toute bureaucratique, l'absence de l'œil du maître, les milliers d'ouvriers qu'elle emploie, constitue la transition naturelle entre l'industrie individuelle, la propriété individuelle, le commerce individuel et le collectivisme.

Telle est l'idée que les collectivistes se font de la société capitalistique actuelle. Les critiques auxquelles ils se livrent, et dont quelques-unes sont, à coup sûr, fondées, reposent cependant sur une analyse incomplète. Si la spoliation se rencontre à l'origine lointaine de quelques-unes des grandes fortunes d'aujourd'hui, ils oublient que la prescription a été justement nommée la patronne du genre humain. Sans la prescription rien ne tient plus debout en ce monde, et les nations ne sont pas plus assurées du territoire qu'elles possèdent que les particuliers du champ dont ils ont hérité ou qu'ils ont acquis. La prescription est la seule sauvegarde contre la guerre universelle et permanente. Si l'homme a cessé d'être pour l'homme un loup, homo hornini lupus, c'est à la prescription qu'en revient le mérite.

Si la confiscation des biens des serfs, des biens des couvents ou de ceux des communes, si les iniquités, tout autant que les absurdités, du régime protecteur ou du régime colonial peuvent compter parmi les causes vicieuses de la formation d'un certain nombre de fortunes anciennes; si même les spéculations dolosives et véreuses peuvent tenir une place dans la constitution d'un certain nombre de fortunes de récente origine, ce n'est pas par ces moyens que se crée aujourd'hui et depuis longtemps la généralité de la richesse privée.

Outre l'abus qu'ils font de l'histoire, les collectivistes n'en font pas un moindre de l'analogie. Croire que la diffusion des sociétés anonymes rendra très aisé le passage de la liberté économique actuelle au collectivisme, c'est méconnaître les différences essentielles, fondamentales, qui existent entre une industrie privée, une propriété privée, même constituée sous la forme anonyme, et l'organisation autoritaire de toutes les industries par l'État. Nous aurons à insister sur ces différences considérables, fondamentales, car pour se faire accepter comme pratique

le collectivisme compte beaucoup sur la confusion qu'il établit entre lui et les sociétés anonymes. Il semble que le collectivisme ne soit qu'une société anonyme plus grande, s'étendant à plus de domaines, tandis qu'il se distingue radicalement de cette organisation vaste, mais libre, qui s'appelle la société anonyme.

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