Le Collège d'Annonay, 1800-1880
plupart des écoliers de St-Sjmphorien n'étaient point riches, avaient déjà un certain âge et se destinaient à l'Eglise. Plusieurs cependant, surtout l'année suivante, appartenaient à la bourgeoisie d'Annona3\ Ils étaient venus là, sur la recommandation du chanoine Duret et de M. Picansel, enfin rentré dans sa paroisse de Notre-Dame d'Annonay, d'où la Révolution l'avait tenu éloigné près de dix ans .
A la rentrée de 1801-1802, le nombre des élèves augmenta sensiblement ; une trentaine furent reçus comme pensionnaires à la cure ou dans des dépendances, et plus de cent externes vécurent dans les maisons du village ou dans des fermes voisines. Au nombre de ces nouveaux élèves fut M. Pierre Tourvieille, qui arriva au mois de Mars 1802, comme élève de philosophie. Le personnel des professeurs s'accrut aussi, et nous devons signaler parmi eux M. Augustin Pajan que nous retrouverons, ainsi que M. Tourvieille, dans la suite de cette histoire.
Citons, pour confirmer nos dires, les souvenirs que nous a conservés M. Moulj, sur ces premiers temps du collège : « Le nombre des étudiants augmentait tous les jours ; non seulement on v venait des paroisses voisines, d'Annonay et d'autres villes du département, mais encore des départements voisins, attendu qu'il y avait des jeunes gens du Pny, de Grenoble, de sorte qu'en 1801 et 1802, il j avait au moins 140 élèves. »
« Comme il ny avait pas 'assez de local à la cure, on loua la]'maison de Louis Maron, possédée
aujourd'hui par Martel, de Vejrines, où l'on faisait les études, ensuite, on allait réciter à la cure. Plusieurs particuliers en logeaient un certain nombre, tels que Fourel, Issartial, Blachier, Bergognon et autres. On j faisait les études relatives au séminaire. Il j en avait au moins une vingtaine qui étaient en surplis le dimanche ; ils s'emparaient du choeur, des chapelles de Notre-Dame, de Saint- Laurent et de la partie qui est au devant de la table de communion jusqu'à la porte du clocher. C'était un plaisir d'y assister aux offices, car on y chantait supérieurement » .
« M. le Père Bruyas Imbert, ancien missionnaire de Monistrol, réfugié au Vernet, y venait faire des discours, le dimanche à l'éghse et les jours ouvriers à la cure. St-Symphorien devint célèbre . pendant les trois ou quatre ans qu'il fut occupé par le collège. Il y avait quatre messes dans ce temps de calamités ; aujourd'hui que le culte est libre, il n'y en a qu'une ». .
« Quand la troupe de soldats qui commettaient à Satillieu des horreurs qu'il n'est pas permis de nommer, venait à St-Symphorien, soi-disant pour faire partir les garçons de la réquisition, ceux du collège, dont la majorité n'était pas en sûreté à l'égard de la conscription, étaient obligés de décamper en se retirant dans leurs familles » .
Un inspecteur d'Académie eût certainement trouvé à reprendre dans l'organisation matérielle de cet étabUssement, mais l'Instruction publique n'existait guère en 1800-1802, et l'école de St- Symphorien rendait à la société un service inappré-
ciable, en procurant à près de 150 enfants ou jeunes gens une instruction qu'il était difficile de se procurer ailleurs à cette époque. Une statistique ministérielle de 1802 signale, en effet, l'existence de quelques écoles centrales assez prospères et d'une dizaine d'écoles libres, telles que Pontlevoj, Sorèze, Juillj, TournoQ, qui avaient traversé la Révolution sans être trop inquiétées, grâce à certaines circonstances particulières et à l'esprit plus que libéral et conciliant de leurs directeurs et professeurs.
L'école de St-Sjmphorien eût paru moins nécessaire, si le collège de Tournon avait inspiré plus de confiance au clergé et aux familles chrétiennes. Malheureusement, les Oratoriens, qui le dirigeaient avant 1789, avaient prêté les divers serments schismatiques exigés des prêtres pendant la Révolution et ne les avaient pas encore rétractés. De là, la nécessité d'un collège vraiment catholique.
Le programme des études n'était pas, à ce moment, aussi compliqué, aussi étendu que de nos jours. A St-Symphorien, on alla au plus pressé ; les littératures latine et fran(,'aise formèrent la base de l'enseignement, complété d'ailleurs par l'histoire, la géographie, les éléments des sciences mathématiques et physiques. Quelques élèves y étudiaient la philosophie, et plusieurs des jeunes maîtres des classes élémentaires consacraient leur temps libre à l'étude de la théologie, sous la direction de M. Actorie, qui occupait aussi la chaire de rhétorique.
Quoique ancien professeur de collège et de se-
minaire, expérimenté et compétent dans les questions d'éducation, M. Actorie n'avait rien voulu régler sans l'autorisation et les conseils de Mgr d'Aviau. Il le consulta donc sur l'organisation matérielle, le régime alimentaire, les moyens de surveillance, l'ordre des exercices et la distribution des heures de classe. Monseigneur répondit à toutes ces questions avec une précision remarquable ; il donna sa décision sur divers points délicats avec cette profondeur de vue et cette sûreté de jugement que peut seule procurer une longue expérience de l'enseignement.
Mgr d'Aviau était en effet un homme d'éducation. Vicaire général de Poitiers, il avait été chargé, pendant de longues années, de la direction des établissements diocésains d'instruction. Ami fervent, même passionné de la littérature et des sciences, il s'entretenait volontiers de ces matières avec ceux qui les avaient étudiées. Il connaissait les auteurs classiques, français, latins et grecs, non pas superficiellement, mais dans les plus minutieux détails aussi bien que dans l'ensemble, comme s'il les avait toujours cultivés. Grâce à ses soins intel- Ugents, les études dans les établissements du diocèse de Poitiers, avaient marché de pair avec celles des collèges les plus réputés de la capitale, tels que Louis-le-Grand et Charlemagne. Quel que fût son amour pour les fortes études, l'abbé d'Aviau attachait encore plus d'importance au développement des convictions religieuses et de la piété dans les âmes. Ses recommandations à ce sujet étaient d'autant plus pressantes, qu'il prévoyait
mieux les ravages qu'allaient bientôt exercer les doctrines de la philosophie antireligieuse, que l'Encjclopédie répandait déjà un peu partout.
Après la Révolution qui avait déchaîné, selon ses prévisions, toutes les passions humaines, Mgr d'Aviau voulait, plus que jamais, une éducation forte, mâle, religieuse. Il désirait sans doute préparer pour l'avenir des hommes assez forts pour maîtriser leurs passions et des citoj'ens capables de se rendre utiles à la société, mais il ambitionnait surtout de former des lévites pieux pour le sanc tuaire où il faut, non point des qualités communes, mais des vertus solides.
Il insista donc, auprès des maîtres de St-Symphorien, pour que l'éducation donnée par eux revêtit un caractère de simplicité grave et d'austérité reHgieuse, plus nécessaires que jamais. Il exigeait pour cela que les maîtres donnassent l'exemple. On n'avait pas de peine à le faire, s'il faut en croire les récits d'un témoin, M. Pajan. Selon lui, les privations sans nombre auxquelles on était condamné pour le logement, la nourriture et le vêtement, pas plus que les rigueurs de l'hiver sur le sommet d'une montagne élevée, n'étaient comptés pour rien. L'union des cœurs la plus étroite, l'amour du travail, une tendre piété, un dévouement â toute épreuve régnaient à l'école de St-Sj'mphorien. On j goûtait un bonbeur particulier que venait doubler encore le souvenir récent de tous les malheurs passés.
Les élèves partageaient, bien entendu, les inconvénients et les peines résultant de l'insuffisance
et de la mauvaise disposition des locaux, mais ils les supportaient courageusement et même gaiement. Ils acquéraient là une endurance, une force de volonté, une virilité de caractère que ne leur eût pas procuré, au même degré, la vie dans un établissement pourvu, non pas de tout le confort moderne, mais seulement de ce que nous regardons aujourd'hui comme indispensable. La vue de ces maîtres si dévoués à l'œuvre de leur éducation, au milieu de tant de difficultés, jointe aux sacrifices de chaque jour et, si l'on peut parler ainsi, de chaque instant du jour, était la prédication la plus éloquente, la plus capable d'inspirer aux écoliers une noble émulation dans le travail et dans la pratique de la vertu.
Sa délicatesse de conscience faisait àMgr d'Aviau un devoir strict de veiller sur les auteurs que les élèves devaient étudier. Consulté par M. Lapierre si l'on pouvait laisser entre leurs mains les œuvres complètes de Racine, il répondit qu'il ne voudrait pas le permettre indistinctement : « Il y a dans Phèdre^ dans Bérénice^ dans Andromaque , des vers bien passionnés ; la magnificence de la poésie ne sert qu'à dorer la coupe où le poison est distillé avec art ; que de gens ont commencé à dévier en lisant ces sortes d'ouvrages ! Si j'en appelais à leur témoignage, aujourd'hui qu'ils en ont fait l'expérience, ils seraient de mon avis ! Ah ! du moins que leur expérience nous serve de leçon pour les enfants qui nous sont confiés. Je voudrais que l'on fît pour eux un recueil de pièces choisies où l'on ferait entrer Athalie,
Esther et d'autres compositions où la Religion n'a rien trouvé à dire ». Dociles à ces instructions, les directeurs furent toujours d'une réserve qui alla jusqu'à la sévérité dans le choix des ouvrages dont ils permettaient la lecture à leurs jeunes élèves. Leurs successeurs se sont montrés fidèles à la prudente direction de leur vénérable fondateur sur ce sujet, de même qu'ils se sont efforcés de conserver toujours parmi eux, malgré l'affaiblissement des mœurs et les progrès du luxe, l'esprit de simplicité, de mâle énergie et même d'austérité qu'il avait su inspirer aux maîtres et aux élèves dans ses visites assez fréquentes au cours des années 1800 et 1801.
Sa dernière visite eut lieu en Novembre 1 80 1 , alors que l'établissement comptait près de 150 élèves ; il fut reçu aussi solennellement que le permettaient les circonstances. L'auteur de sa vie, MgrLyonnet, nous a laissé le récit de cette cérémonie : « A son arrivée, écrit-il, cette pieuse jeunesse, si bien dirigée par ses habiles instituteurs, battit des mains en signe de joie et de bonheur ; le temps des arcs-de-triomphe, des colonnes de reconnaissance, des pyramides d'honneur, n'était pas encore venu : il fallait encore de la discrétion et de la modération dans son enthousiasme, afin de ne pas réveiller des susceptibihtés et éviter des haines mal éteintes : mais les couronnes, les inscriptions, les compliments ne manquèrent pas; toutes les muses s'inspirèrent pour célébrer le retour de celui qui était à juste titre, comme nous
l'avons déjà relaté, le Mécène, ou plutôt le bienfaiteur de cet établissement ».
« Le prélat reçut leurs télicitations et leurs vœux avec la bonté souriante d'un père qui revient au milieu de ses enfants. Il leur rendit avec usure en soins et en prières les souhaits qu'ils daignaient former pour lui. Son passage était comme celui d'un fleuve bienfaisant qui porte le tribut de ses eaux aux campagnes desséchées. 11 donnait de la vie aux études et de l'élan à la piété. Toute cette petite famille recueillit comme des oracles les paroles qui sortirent de sa bouche » .
Cette visite se prolongea plusieurs jours et eut plutôt le caractère de l'inspection d'un père, qui veut se rendre compte par lui-même du travail et des progrès de ses enfants et qui désire surtout leur prodiguer ses encouragements, avant de les quitter pour ne plus les revoir.
Au mois d'août 1801, Mgr d'Aviau avait donné sa démission d'archevêque de Vienne, sur la demande que le pape Pie VI lui en avait faite ainsi qu'à ses collègues de l'épiscopat français ; il n'administrait donc ce diocèse qu'à titre provisoire, et jusqu'à ce qu'un accord fût intervenu entre le Saint-Siège et le Gouvernement pour une nouvelle délimitation des diocèses et pour la nomination des titulaires. Au mois d'avril 1802, il fut nommé archevêque de Bordeaux ; la partie du Vivarais qui relevait de son diocèse, fut rattachée presque entière au département de l'Ardèche et appartint dès lors au diocèse de Mende. On sait que le siège
épiscopal (le Viviers avait été supprimé au Conc( dat. Terminons ce chapitre en empruntant à M. Moulj les notes qu'il a rédigées sur les faits relatifs à l'école de St-Sjmphorien.
« 1801. — Dans le courant du mois de Janvier ou de Février 1801, Mgr d'Aviau, archevêque de 'Vienne, se rendit à St-Sjmphorien, non plus incognito comme les autres fois ; il était logé à Lhermuzière. Le lendemain, le collège s'y rendit en cortège et le conduisit en pompe à St-Sjmphorien . L'on carillonnait la cloche ; il y donna la confirmation aux laïques et des ordres aux séminaristes . En automne, il se rendit encore à Lhermuzière, le collège lui fut au devant en ordre de procession ».
« Sur la fin de Mars, retraite à St-Symphorien par M . Rigoulet » .
« Le mardi 13 Juillet 1802, translation des reliques de St François- Régis, de Grangeneuve à l'église paroissiale ; les 140 élèves du collège y assistent. M. Polly était alors vicaire de Lalouvesc ».
« Le soir du même jour 13 Juillet, Mgr de Chahot, évêque de Mende, arriva à Lhermuzière où il passa la nuit, et le lendemain il se rendit à Veyrines, où les jeunes gens du collège l'attendaient pour recevoir des ordres ecclésiastiques ».
< Le jour de la Fête-Dieu, on fît une helle procession du St Sacrement, de l'église à Gonnet, où l'on avait fait un reposoir. Jamais on n'avait vu â St-Sj'mphorien une si helle procession ; l'on s'était procuré des ornements ; les supérieurs du collège faisaient tenir les rangs. Le St Sacrement était porté par M. Ladavière, vicaire ; des enfants du
collège, habillés de blanc, jetaient des fleurs, et étaient commandés par M. Actorie » .