CHAPITRE II Transfert à Annonay
La visite de Mgr d'Aviau à l'école de St-Sjmphorien, en novembre 1801 , fut bien la dernière du fondateur à ses enfants ; mais en les quittant, il leur laissait un protecteur dans la personne de M. Léorat Picansel, curé d'Annonay, son ancien vicaire général, auquel Mgr de Chabot, évêque de Mende, venait de conférer le même titre pour le Haut-Vivarais.
Chassé d' Annonay, avec son vicaire, M.
Malgontier, par les fureurs révolutionnaires, M. Picansel avait émigré en septembre 1792 et était rentré secrètement pendant l'été de 1797, dans l'espoir de se rendre utile à son troupeau. Le 18 Fructidor le força, presque aussitôt après son retour, de se réfugier dans les montagnes de St-Sjmphorien et de St-Pierre-des-Macchabées, et ce ne fut guère qu'au commencement de l'année 1800, qu'il put se montrer à Annonay. Confident intime de Mgr d'Aviau, qu'il avait souvent accompagné dans ses courses apostoliques pendant l'année 1799, et parfaitement instruit de tous les projets que le saint prélat avait formés pour le rétablissement de la religion dans son diocèse, il avait contribué pour sa part, à la prospérité de l'école de St-Symphorien en décidant, dès l'année 1801, quelques familles de sa paroisse à y envoyer leurs enfants, et leur faisant espérer que cet établissement serait
transféré dans la ville d'Annonay, dès que les circonstances le permettraient.
Après deux ans d'existence, le gouvernement du Consulat paraissait établi sur des bases solides ; il s'occupait de ré])arer les maux causés par les excès de la Révolution et de ramener les divers organismes de l'Etat à un fonctionnement normal et régulier ; une ère de paix à l'extérieur, de calme à l'intérieur, de travail et de réorganisation sociale, semblait s'ouvrir. C'est pourquoi M. Picansel s'occupa de réaliser le projet de Mgr d'Aviau, en préparant le transfert à Annonay de l'école de St-Svmphorien .
Aidé de son vicaire, le chanoine Duret, allié aux familles les plus honorables de la ville, il négocia un traité entre les deux directeurs et l'administration municipale composée de MM. Desfrançais de Lolme, maire, Barou de Canson et Tavernier, adjoints.
Cette convention, signée le 3 Vendémiaire, an XI, (3 octobre 1802), ne contenait pas des conditions fort avanlageuses pour les locataires, ainsi que M. Picansel le reconnaît dans ses Mémoires : « Les directeurs répondirent avec empressement à l'invitation qu'on leur fit de venir à Annonay, mais la municipalité se prévalut de cet empressement pour se montrer peu généreuse à leur égard. Elle leur céda la maison des Cordeliers qu'elle avait achetée quinze mille francs, pour un loyer* de douze cents francs, plus les réparations à faire immédiatement, estimées quatre mille francs. Ces dignes ecclésiastiques, très désintéressés, ne mar-
chandèrent sur rien et pavèrent, en quelque sorte à la ville, la liberté qu'elle leur donna d'élever ses enfants et de les former k la piété aussi bien qu'à la science » . .
On ne saurait mieux dire : la ville, en effet, obtenait ainsi, sans bourse délier, une institution qu'elle eût dû, plutôt, subventionner ; elle retirait le huit pour cent du prix de son immeuble, que les travaux à la charge des locataires devaient amêhorer. Mais, si elle avait fait une excellente atiaire, on n'en saurait dire autant des directeurs qui se montrèrent.dans ce marché, plus zélés pour le bien que prudents et avisés.
Les locaux des Cordeliers comprenaient seulement le rez-de-chaussée et le premier étage de la maison située sur la rue Montgoltier, la chapelle, sur l'emplacement de laquelle est construit le théâtre, un bâtiment à un seul étage parallèle à la chapelle, remplacé aujourd'hui par Técole communale de tilles. Un jardin assez vaste s'étendait devant le couvent; il se terminait par une pointe qui en fut séparée, quand oji ouvrit la rue Montgolfier et sur laquelle on 1)âtit la maison qui forme l'angle de cette rue et de la place des Coi'deliers. Entre les trois l)âtiments était une cour^ audessus, un petit jardin ; à la suite et plus haut encore, un mauvais terrain s'élevant en pente jusqu'à l'école des Frères, dite de St-Denys.
Pour ti-ansformer en collège ce couvent a])andonné depuis dix ans, il fallait beaucoup de réparations ; on se borna aux plus nécessaires. L'église était très vaste, le choeur servit de chapelle, la nef
fut convertie en salle d'étude et en salle de récréation, la sacristie et quelques chapelles latérales devinrent des classes. On transforma en dortoirs le bâtiment parallèle à la chapelle. La cuisine et le réfectoire, au rez-de-chaussée, reprirent leur ancienne destination, ainsi que les chambres du seul étage du bâtiment central.
Une soixantaine d'élèves de St-Symphorien avaient, en Septembre 1802, passé d'une maison à l'autre avec leurs maîtres et se prêtèrent très volontiers aux travaux d'aménagement.
Pour être moins rudimentaire que celle de Saint- Sjmphorien, cette installation n'en était pas moins modeste et réellement bien pauvre. Qu'on en juge par les souvenirs que nous a conservés M. l'abbé Tracol qui fréquenta le collège, comme externe, de 1808 à 1812, et qui commenta d'y enseigner en 1814 : « Les classes qui étaient au rez-de-chaussée, du côté du jardin devenu depuis la cour d'entrée, n'avaient point de plancher, mais seulement une espèce de glacis ou plutôt de pavé en fort mauvais état; d'autres, qui s'ouvraient dans un corridor, ne voyaient jamais le soleil et avaient, au lieu de plancher, un carrelage ; qu'on juge si elles étaient froides pendant l'hiver : un banc fixé le long du mur servait de siège aux élèves. La salle d'étude était meublée de tables étroites sur lesquelles chaque élève fixait un pupitre pour déposer ses livres et écrire par-dessus. Ces pupitres étaient de hauteurs et de formes différentes, ce qui offrait un coup d'oeil fort désagréable. Il se passa bien du temps avant que cette salle fut
éclairée avec des quinquets, ainsi que l'église et le réfectoire. On se servait tout simplement de chandelles communes fixées sur de hauts chandeliers de bois, que l'on mouchait tous les quarts d'heure, à un signal donné ».
Ce mode d'éclairage, assez rudimentaire même pour ceux qui ne connaissaient pas encore l'usage du gaz, de l'acétylène et de l'électricité, ne fut guère remplacé que vers 1820; car une note, relevée sur les livres de compte, nous apprend qu'à cette époque on remettait à un élève de SteClaire, 50 fr. de sa pension « pour avoir soin des quinquets >.
Continuons à citer M. Tracol : « Il n'avait pas été possible de diviser les élèves en deux sections aj^ant chacune leur salle d'étude et leur cour distinctes. La cour servant aux récréations communes n'était pas alors fermée du côté d'en haut comme elle l'a été depuis, et, quoiqu'il n'y eût qu'un surveillant d'office, l'ordre régnait, le règlement était observé : disons-en autant de la récréation qui se prenait le soir après souper, soit dans la cour en été, soit dans la salle en hiver » .
« Nécessairement on était assez gêné au réfectoire fait pour une communauté et non* pour un collège, qui n'était pas alors agrandi et réparé comme il le fut depuis. On se contentait d'assiettes en terre jaune et d'écuelles de même genre : cela dura assez longtemps. D'abord des externes, puis des élèves de Ste-Barbe, sous le nom de réglementaires, sonnaient la cloche, balayaient 'l'éghse, les classes et la salle d'études, allumaient
les chandelles et les lampes, enfin, servaient à table les maîtres et les élèves du collège » .
« On aura peine à croire comment l'ancien cou-' vent des Cordeliers, avant les réparations qui ont été faites en 1827, avait pu recevoir jusqu'à 160 pensionnaires. Aussi, la plupart des professeurs se contentaient d'avoir pour chambre un coin du dortoir, où l'on couchait au miheu des élèves, ou quelque classe qui ne fût pas un lieu de passage, une fois les élèves congédiés. Il va sans dire que, de cette manière, les anciens seuls pouvaient avoir un peu de feu pendant l'hiver. Nos lits, dans les dortoirs, n'étaient, comme ceux des élèves, que des planches posées sur des tréteaux, avec une paillasse et un matelas; nous y avions cependant de mauvais rideaux ; on ne savait pas ce que c'était que descente de Jit et ce ne fut qu'en 1828 qu'il y eut un chauffoir com-' mun pour les jeunes professeurs. A peine auraiton trouvé à cette époque dans toute la maison un simple fauteuil de paille. Il n'y avait guère que la chambre de M. le Supérieur, qui eût des rideaux aux fenêtres ».
« La lingerie était au rez-de-chaussée, entre deux classes, dans une salle sans cheminée et sans poêle, on lavait la lessive dehors, et on retendait dans des galetas d'emprunt ».
« Jamais l'état sanitaire de la maison n'a été plus satisfaisant que pendant ces vingt-cinq années de privation, de gêne et de pauvreté. Cette absence de bien-être ne déconcertait pas les respectables familles qui envoyaient leurs enfants au
collège ; tout le monde y était heureux et content. L'ordre, la régularité, le bon esprit j régnaient, et il sortait du collèo^e des élèves distinsfués dans dans toutes les carrières ».
M. l'abbé Filhol fait à ce propos les réflexions suivantes qui nous paraissent fort justes : « Personne ne songeait à se plaindre d'un régime où l'amour du bien-être rencontrait si peu l'occasion de se satisfaire ; on se livrait au travail avec ardeur, la gaîté la plus franche présidait à tous les jeux. C'est que le luxe n'avait pas atteint à cette époque les proportions désastreuses où il est parvenu de nos jours, et l'on voyait encore régner, dans un grand nombre de familles haut placées, cette simplicité de mœurs qui avait été la gloire et le bonheur de nos aïeux. Il n'y avait donc rien d'étonnant que leurs enfants pussent aisément se passer de ces délicatesses qui énervent l'âme autant que le corps, et se plier, sans trop de peine, à une règle si propre à former des caractères fortement trempés, et à leur procurer des santés fortes et vigoureuses ; aussi cette absence de confortable n'empèchait-elle pas les parents de venir en foule confier ce qu'ils avaient de plus cher au monde, à des maîtres dont ils avaient pu apprécier le zèle et le dévouement » .
Il nous a paru intéressant d'examiner si les faits confirmaient ces appréciations en apparence un peu optimistes. A cet efiét, nous avons relevé sur les plus anciens livres de compte que nous avons trouvés (1808-1821), les noms suivants appartenant à la seule nol)lesse. La plupart de ceux qui
les portaient passèrent de six à huit ans au collège ; on verra que cette liste justifie amplement l^s affirmations de MM. Tracol et Filhol : d'Argout, d'Ajmes, d'Agrain, de Barjac, de Berne, de Barin, deBouchaud, de Bronac, de Burine, de Canson, de Carrière, de Charbonnel, de Chabord, de Chabrillan, de Chaulnes, de Chateauneuf, de Chiavari, de Chaussande, de Clavière, de Combes, de Contagnet, de Collongue, de Colonjon, des Essarts, de France, de Franconière, de Fontaine, de Fabrias, de Gatellier, de Gigord, de Grille, du Grail, de Ilarenc, d'Honoraty, d'Hugues, de Jonquières, de Jacquemont, de la Tour, de la Rochette, de Lavillardière, deLaboulie, de Laforêt, de Larouveure, de la Roque, de Labaume, de la Majorie, de Mazenod, de Mira val, de Montivert^ de Missolz, de Montgolfier, de Monteil, de Molines, de Mauduit, du Mouchet, de Nojan, de Nolhac, du Pevron, de Revol, de Riverieul, de Sablon, de Salmard, de Sasselange, de Selle, de Soras, de Taurier, de Varax, de Vejrans. Nous pourrions j ajouter les noms de toutes les familles bourgeoises de la région, mais nous le croyons inutile.
Dès le commencement de l'année 1802, avant même d'avoir traité avec la municipalité d'Annonay, MM. Actorie et Lapierre s'étaient empressés de faire, auprès du préfet de l'Ardèche, les démarches nécessaires pour assurer au nouvel établissement, sinon la protection, du moins la tolérance bienveillante du gouvernement.
Une école centrale par département, — dont quelques-unes seulement étaient florissantes, —
une dizaine d'écoles privées, constituaient à cette époque tout l'outillage de l'enseignement secondaire en France. Cet enseignement était non seulement à réorganiser, mais en quelque sorte k créer de toutes pièces. C'est pourquoi le gouvernement accueillait avec une bienveillance marquée les hommes de bonne volonté qui ouvraient à leurs risques et périls des maisons d'éducation. Les idées de large tolérance et de lil^erté religieuse avaient déjà fait de si grands progrès, que les autorités civiles ne s'effrayaient pas de voir des prêtres fonder de pareils établissements. Aussi, le préfet deTArdèche, M. Robert, accueillit-il favorablement la demande des directeurs de l'école de St-Sjmphorien et reconnut-il provisoirement leur maison comme école secondaire.
Un peu plus tard, cette reconnaissance devenait définitive par un arrêté des Consuls du 5 Frimaire an XI (.26 Novembre 1802) (l).
La loi du 11 Floréal an X (V' Mai 1802), qui organisait et régissait l'instruction secondaire et à laquelle se référaient les Consuls, se résumait en ces trois articles :
« W — Les préfets et sous-préfets visiteront les écoles où l'on enseigne le latin et le français, les premiers principes de l'histoire, de la géographie, des mathématiques, et qui pourront être considérées comme écoles secondaires : ils dresseront procès-verbal du nombre des professeurs, de celui des élèves, des inconvénients et des avantages des locaux ».
(1) Voir les pièces justificatives. N» 1.
« II». — Les communes ou les instituteurs qui voudront établir des écoles secondaires, devront adresser leur demande au sous-préfet qui donnera son avis : 1° sur la capacité et la morale des personnes proposées soit pour la direction et manutention, soit pour l'enseignement ; 2" sur les inconvénients et les avantages de l'établissement proposé et adressera le tout au préfet qui donnera son avis » .
« IIP. Les visites des préfets et sous-préfets pourront avoir lieu plusieurs fois chaque année, et au moins une fois dans le mois de Messidor ; ils devront faire un rapport de cette visite obligatoire pour faire connaître la tenue de la maison ».
Le 22 Nivôse an XI (13 Janvier 1803) le sous- . préfet de Tournon, instruit du transfert de l'école de M. Aetorie à Annonaj, écrivait au maire de cette ville la lettre suivante :
« Je vous adresse ci-joint, citoyen, l'arrêté des Consuls du 5 Frimaire dernier, qui érige en école secondaire le pensionnat du citoyen Aetorie ».
« Je ne doute pas que ce bienfait ne soit pour les chefs de cette école et pour les élèves un nouveau motif d'émulation. Vous voudrez bien veiller à ce que l'enseignement soit exactement conforme aux dispositions de l'article 6 de la loi du 1 i Floréal an X, et que l'arrêté ci-joint soit mis à exécution » .
« Je vous salue, • Baude » .
Un décret daté du quartier général impérial du Pont-de-Briques, près Boulogne-sur-Mer, le 7 Fructidor an XII (25 Août 1804), confirma l'arrêté des Consuls (1).
(1) Voir les pièces justificatives. N° 2.
Cerderniér décret ^t probablement rendu à la suite d'une, pipectioi, dont les Mémoires de M. Picansel nous ont conservé le souvenir :
« 1803. — Des commissaires, dit-il, nommés par le Gouvernement pour faire la visite et l'examen des collèges, se rendirent dans la ville pour remplir cette commission. Ils furent très satisfaits de l'instruction des élèves qu'ils examinèrent avec grand soin . Ils donnèrent des éloges bien mérités au Principal, M. Actorie, et à tous les maîtres, et ils firent nommer cinq élèves, dont trois de la ville, aux bourses du lycée de Nîmes. On ne pourrait rien ajouter, en effet, à la surveillance et aux soins que l'on prend dans ce collège » .
Le décret du 1 1 Floréal an X, que nous avons cité plus haut, ne fut abrogé qu'en 1808 et forma jusqu'à cette époque la législation peu compliquée de l'enseignement secondaire. Les décrets-lois du 17 Mars et du 17 Septembre 1808 réglèrent les conditions de l'enseignement public secondaire, soit, dans les lycées et collèges, soit dans les institutions qui suivaient le même programme que les collèges.
Nous devons en citer quelques articles pour faire connaître le régime nouveau sous lequel l'institution d'Annonay vécut et se développa.
« A dater du l^"" Janvier 1809, l'enseignement public sera confié exclusivement à l'Etat. — Tout établissement quelconque d'instruction qui, au l^"" Janvier 1800, ne se serait pas muni du diplôme auprès du Grand-Maître, cessera d'exister. — Pour la première formation seulement, il ne sera pas nécessaire que les membres de l'enseignement
— assoient gradués, ils ne seront tenus de l'être qu'à dater du 1^' Janvier 1815. — Les individus qui auront exercé pendant dix ans des fonctions dans l'enseignement public, demanderont au Grand- Maître le diplôme du grade correspondant aux fonctions qu'ils exercent maintenant ».
En vertu d'un autre article, les chefs d'institution pouvaient obtenir les grades de bachelier ès-lettres et de bachelier ès-sciences. C'est à ce titre que M. Lapierre reçut ces deux diplômes en 1815, car alors il rempHssait depuis dix ans les fonctions de chef d'institution. Ce même décret rétablissait les grades de bachelier, licencié, agrégé, docteur, que la Révolution avait abohs. Pour être bachelier, il fallait avoir seize ans et répondre oralement atout ce qu'on enseignait dans les hautes classes des lycées . Ce programme était passablement vague ; on aurait pu demander un peu plus de précision, des limites un peu mieux déterminées, si l'on eût tenu à ce grade ; mais comme il n'était guère nécessaire, croyons-nous, que pour l'enseignement, il était peu recherché. On en peut juger par ce fait, que la Faculté de Paris elle-même n'en délivra que quatre-vingt-quinze, pour les sciences, de 1810 à 1819. Dans le nombre, combien peutêtre furent obtenus, comme ceux de M. Lapierre, sans examen, par le seul fait d'avoir enseigné ou surveillé dix ans dans un collège ou Ijcèe ! 11 faut aller jusqu'à 1830, pour voirie baccalauréat organisé à peu près sur le mode actuel, exigé à l'entrée d'un grand nombre de carrières et devenu en quelque sorte une institution d'Etat.
Par un autre article, l'Université devait prélever, dans toutes les écoles secondaires, une rétribution de un vingtième de la pension de chaque élève. Les demi-pensionnaires, les externes payants ou gratuits, devaient la même rétribution que les pensionnaires de l'Institution dont ils suivaient les cours. Les chefs des Etabhssements devaient la prélever eux-mêmes et la transmettre au Recteur de l'Académie ; ils en étaient personnellement responsables. Ce fut là, pour les directeurs d'Annonav, qui versèrent de ce chef à l'Etat une moyenne de 3.000 à 4.000 francs par an, de 1809 à 1850, une charge d'autant plus lourde, qu'un bon nombre d'élèves de Ste-Barbe et de Ste-Claire ne pouvaient même pas payer les dix-huit francs de rétribution légale fixée pour l'Institution d'Annonay. Sans doute, chaque année, on exemptait de la rétribution scolaire, sur le vu de certificats d'indigence, une quinzaine d'élèves, mais pendant de longues années, les directeurs durent la payer pour une cinquantaine d'élèves auxquels ils donnaient déjà l'enseignement gratuit .
Dès que l'école secondaire de St-Symphorien eût été transférée à Annonay, un certain nombre d'élèves vinrent en suivre les cours en qualité d'externes, les uns gratuitement, les autres moyennant un rétribution de douze francs par mois. La plupart étaient des enfants de la ville qui se destinaient au commerce, à l'industrie ou à Tarmée ; les autres étaient des jeunes gens de la campagne qui se croyaient appelés à l'état ecclésiastique. Parmi ces derniers, quelques-uns ne reculaient devant
aucun sacrifice pour répondre à leur sainte vocation, et s'estimaient trop heureux de pouvoir gagner quelque argent, en remplissant au collège les fonctions de réglementaires ou de servants. Ils vivaient très sobrement dans de modestes pensions alimentaires spécialement établies pour eux en ville.
Fort mal nourris et souvent plus mal logés encore, ils rencontraient, d'une part, de nombreuses difficultés pour se livrer à un travail sérieux dans ces maisons particulières, par suite de l'absence de discipline et de surveillance et, d'autre part, n'ayant en dehors des heures de classe, d'autres lieux de récréation et de réunion que les rues et les places publiques, ils se trouvaient, par le fait même des circonstances, exposés à bien des tentations, à bien des périls pour leurs âmes. En 1807, nous ne savons à propos de quoi, on eut à regretter quelques désordres parmi ces écoliers et l'on se crut obligé d'en exclure une cinquantaine.
On surveilla, dès lors, de plus près les pensions où ils vivaient, on leur imposa à toutes un règlement très sévère; mais, quelles que fussent la surveillance et la bonne volonté, il dut souvent rester en souffrance ; car les maîtresses de pension ne pouvaient exercer une autorité bien efficace sur des jeunes gens, dont l'âge variait, en général, de quinze à vingt-cinq ans.
Cette situation déplorable â tous égards toucha le cœur de quelques personnes zélées et généreuses qui, à la rentrée de Novembre 1808, en réunirent un certain nombre pour l'étude et la pension alimentaire dans deux maisons différentes. Dans le
courant de Tannée 1808, M. l'abbé Duret loua, pour 150 francs par an, une petite maison dite « du Château » à quelques Messieurs de la ville qui en avaient fait un lieu de réunion. Cette maison, berceau de l'établissement de Ste-Barbe, qui a rendu de si grands services au diocèse et à la ville, était alors bien peu de chose. Elle comprenait au rez-de-chaussée, un cellier et une cave ; au premier étage, une cuisine et deux ou trois petites chambres, au second étage, trois pièces et au-dessus, un galetas. La démolition des cloisons transforma les salles du deuxième étage en dortoir et celles du premier en salle d'étude ; le jardin devint une cour ; enfin on tira parti de ce local étroit, irrégulier, incommode, aussi bien que l'on put, en attendant mieux.
En 1814, on prit en location une remise et une grange attenantes à ladite maison. Cette partie des bâtiments fut jointe aux autres et cédée pour six ans, à raison de 350 francs par an . On ouvrit alors un passage entre la première maison et la remise, qui devint la salle d'étude ; la grange fut convertie en dortoir et mise en communication avec le premier étage de la maison au moyen d'un corridor très étroit pratiqué en partie dans le rocher.
Le 25 Février 1818, les membres de l'œuvre acquirent la propriété des bâtiments et de leurs dépendances moyennant la somme de douze mille francs. On construisit alors, en avant de la cuisine, un petit bâtiment dont le rez-de-chaussée servit de salle.de récréation couverte, le premier étage, de réfectoire et le second, de dortoir. On éleva
ensuite deux étages au-dessus de la salle d'étude pour avoir un dortoir de plus, des chambres et un galetas, et on pratiqua un escalier dans cette partie de la maison. La salle d'étude qui n'était pavée qu'avec des cailloux, fut réparée et rendue plus commode, la cour fut agrandie au moyen de quelques voûtes jetées sur le rocher. Ainsi, cette pauvre maison, avec toutes ses irrégularités, se trouva plus logeable et plus propre à sa destination .
Ce fut à cette époque, c'est-à-dire à la rentrée de 1819-1820, que M. l'abbé Duret, qui avait donné sa démission de vicaire de la paroisse en 1816, résolut de s'arracher au sein d'une famille pleine de respect et d'affection pour lui, en allant s'établir à Ste-Barbe, au milieu de ses chers élèves. Un logement plus que modeste, une table ^ugale, les exercices d'une vie laborieuse et réglée, étaient d'ailleurs parfaitement conformes à ses goûts. Plus près de son intéressante communauté, il croyait pouvoir lui être plus utile . 11 n'en fallut pas davantage pour le décider à faire généreusement son sacrifice.
Ce fut la même année, au P'" Novembre, que la maison de Ste-Barbe perdit son père temporel, M. Antoine Peja^on, qui avait secondé avec un zèle actif les efforts et les projets de M. l'abbé Duret, son ajni. Pieux, charitable, il se prêtait de grand cœuf^ à rendre service ; l'habitude des affaires qu'il avait acquise dans le commerce, jointe à la vivacité naturelle de son esprit, en faisait un auxiliaire précieux et fertile en ressources. Il fut, tant à Ste-Barbe qu'à Ste-Claire, dont nous parle-
rons plus loin, comme le père nourricier des jeunes gens peu favorisés des biens de la fortune. L'acquisition, la réparation et les constructions de Ste- Barbe avaient coûté environ trente mille francs. M. Duret avait fourni une bonne partie de cette somme ; les libéralités des généreux chrétiens qui formaient le bureau de cette œuvre, d'abord purement paroissiale, avaient fourni le reste. Une liste de ces dons, trouvée dans les papiers de M. Duret, nous a montré, une fois de plus, que la générosité et la noblesse du cœur se rencontrent dans les conditions modestes aussi bien que dans les classes élevées de la société.
Ste-Barbe n'a jamais eu, d'ailleurs, d'autres ressources que celles de la charité, excepté de 1822 à 1825, où cette pension reçut du diocèse, à titre de section du Petit-Séminaire, une subvention de douze cents francs. La pension était de deux cent vingt francs, sur lesquels il fallait prélever la rétribution universitaire, les frais de surveillance, les impôts, etc. Et même la plupart des élèves ne payaient pas cette somme pourtant si minime ; ainsi en 1820-1821, sur cinquante-deux élèves présents à Ste-Barbe, sept étaient absolument gratuits, trois payaient la demi-pension, les autres un peu plus. Le directeur remarquait que la somme des secours ou des grâces, comme cx^ dis^iit alors, s'était élevée à un peu plus de trois mM| francs, et cette somme était la moyenne des fa^^^rs depuis plusieurs années.
Pour nourrir ses enfants, M. Duret ne (\iignait pas de se faire quêteur et surtout de mettre sa
famille à contribution . Il en obtenait des provisions de toute nature : lard, blé, châtaignes, pommes de terre, haricots, etc., que les fermiers ou les domestiques de ses parents lui apportaient.
La petite maison de Ste-Barbe n'avait pu abriter, on le comprend, tous les élèves externes étrangers à la ville ; un bon nombre vivaient encore dans deux ou trois pensions un peu mieux surveillées qu'autrefois, et dont la principale, celle de Madame Ravier, était située dans une grande maison du quartier de la Recluzière. Dès l'année
1811, sinon plus toi, ils se réunissaient pour l'étude et la récréation dans une partie du monastère de St-Claire, louée à cet effet à M. Johannot qui en était alors propriétaire. Encouragé par M. Picansel, secondé par les conseils et l'expérience de M. Pejron, M. l'abbé Tourvieille, professeur de mathématiques, loua pour cinq cent cinquante francs par an, l'aile du bâtiment située le long de la rivière de Deûme, et y établit une pension pour les externes. L'ancien réfectoire des Religieuses leur servit de réfectoire et de salle d'étude, les étages supérieurs furent transformés en dortoirs et en chambres pour le directeur et le surveillant. La cour était comprise entre la maison et la rivière.
M. Tourvieille s'y installa au mois de Novembre
1812. Jusqu'en 1822, on put le voir chaque jour accompagner ses élèves au collège, où il faisait ses cours. Il eut d'abord pour surveillant M. l'abbé Mey, nommé plus tard à la cure de Vanosc, et
ensuite, à partir de 1814, M. l'abbé Pages, qui devait lui succéder comme directeur.
Le prix de la pension était de deux cent vingt francs, comme à Ste-Barbe, mais le chiffre des grâces ne s'élevait pas aussi haut et un grand nombre d'élèves payaient toute la somme exigée. Nous devons rappeler ici l'existence, à Ste-Claire comme à Ste-Barbe, d'assez nombreux caméristes qu'on désignait alors sous le nom d'ustensilistes. C'étaient des enfants auxquels les parents fournissaient leur nourriture et qui ne pavaient que quelques francs par mois pour la surveillance, le logement, l'éclairage, etc.
M. Tourvieille donna à ces jeunes gens des soins particuliers, il rendit en peu de temps cette pension nombreuse et florissante ; il supprima ainsi complètement, pour le plus grand bien moral et matériel du collège, les inconvénients et les dangers des pensions particulières, où la surveillance des maîtres ne pouvait s'exercer, malgré leur bonne volonté, que d'une manière insuffisante.
En 1819, M. Tourvieille étendit son œuvre. A cet effet, il loua le jardin qui était au milieu du cloître, pour en faire une nouvelle cour, une partie du clos qui devint un jardin, et l'ancienne église des Religieuses. Cette pièce très vaste fut divisée en deux parties pour servir, l'une de salle d'étude, et l'autre de salle de récréation. Le tout lui fut loué au prix de mille cinquante francs. Les anciennes salles d'études et de récréation furent transformées en classes, et M. Tourvieille ouvrit en son nom une école de français.
Cette création répondait à un besoin réel. Au collège on ne donnait que l'enseignement secondaire, et plusieurs pères de famille, ne pouvant j laisser de longues années leurs enfants, parce qu'ils les destinaient au commerce ou à l'industrie, désiraient une école avec un enseignement plus approprié à leurs besoins et à leurs projets d'avenir.
M. Tourvieille ouvrit son école le l^"" Novembre 1819. Le programme comprenait la grammaire, l'histoire de France, la géographie, l'écriture, la tenue des livres de comptes, l'arithmétique et la géométrie pratiques. Ce fut l'origine des dasses de français qui, en 1827, durent être annexées à l'Institution secondaire du collège. M. Tourvieille avait si bien organisé et dirigé son école que, deux ans plus tard, en 1821, il reçut du Ministre de rinstruction publique une médaille d'argent en reconnaissance de ses services et à titre d'encouragement, pour son zèle à favoriser les progrès de l'enseignement.
La pension des élèves de cette école fut de trois cents francs pour les internes, de cent cinquante francs pour les ustensilites et de cent francs pour les externes.
Le nombre des élèves de Ste-Claire, tant pensionnaires qu'externes, se maintint aux environs de cent cinquante jusqu'en 1827, époque où les classes de français se firent au collège . De nouveaux aménagements pratiqués à Ste-Barbe en 1832, permirent alors de recevoir dans cette maison les latinistes de la pension de Ste-Claire qui cessa ainsi d'exister.
Nous devons mentionner ici une autre création, qui appartient à la période suivante de cette histoire, mais que nous ne pouvons séparer de la fondation du collège à laquelle elle se rattache intimement : c'est celle de l'Externat surveillé. Pendant toute cette première phase de l'existence du collège, un certain nombre d'enfants de la ville suivaient les classes en qualité d'externes libres. D'une part, l'expérience démontrait qu'il y avait de nombreux inconvénients à les recevoir ; d'autre part, plusieurs pères de famille demandaient que l'on pût garder leurs enfants toute la journée. Cédant à leurs sollicitations, M. Duret avait dû, au commencement de l'année scolaire 1820-1821, recevoir quelques externes dans l'étude de Ste- Barbe. Il fit en 1822, delà création d'un externat surveillé, une des clauses du bail qu'il passa avec la ville en son nom et au nom de M. Tourvieille qui continuait, de concert avec lui, l'œuvre de Messieurs Actorie et Lapierre.
Pour cette fondation, M. Duret loua près de Ste-Barbe un local appartenant à M. Giraud. Il j fit une salle d'étude, un pi'éau couvert pour la récréation, et le reste du terrain servit de cour. En 18G0, l'Externat fut transféré dans la maison du Peloux, et l'on j construisit les dortoirs actuels de Ste-Barbe.
Les élèves de l'Externat paj^aient alors douze francs par mois, ou seulement luiit francs, s'ils ne suivaient que les classes de français. Ces prix étaient ceux du prospectus, mais, à l'Externat comme à Ste-Barbe et a Ste-Claire, des réductions
considérables étaient faites. Les comptes prouvent que, pendant de très longues années, elles ont varié de quinze à dix-huit cents francs, sur les sommes qui auraient dû être normalement payées.
Après avoir exposé la situation matérielle des diverses sections qui se rattachaient à l'Institution secondaire d'Anuonay, nous sommes en droit de dire que cet établissement fut une œuvre religieuse, sociale et populaire de premier ordre, puisqu'elle mettait l'enseignement et l'éducation â la portée des plus pauvres. La charité chrétienne recommençait ainsi, sur de nouvelles bases, les œuvres détruites par la Révolution au plus grand désavantage des classes laborieuses qui, sous l'Ancien Régime, avaient produit tant d'hommes distingués, grâce à l'éducation reçue gratuitement dans les maisons ecclésiastiques ou religieuses. On sait qu'avant 1789, la gratuité totale ou partielle de l'enseignement secondaire était assurée à plus de la moitié des élèves, par des fondations ou des bourses qui ne grevaient en rien le trésor public. La statistique donne, en effet, pour les dernières années du règne de Louis XVI , le chiffre de quarante mille boursiers sur soixante-douze mille élèves .
Les hommes qui avaient fondé l'Etablissement d'Annonaj^ voulaient contribuer pour leur part au relèvement de la Religion et de la Patrie : ils entendaient faire, avant tout, une œuvre religieuse et sociale, travailler pour la gloire de Dieu, pour le bonheur et la grandeur du pays. Ces nobles sentiments, ces motifs élevés,] pouvaient seuls les
soutenir dans les épreuves, dans les contradictions et dans les difficultés de tout genre qu'ils rencontrèrent sur leur chemin, et dont ils ne furent dailleurs ni surpris ni déconcertés, parce qu'ils n'ignoraient pas que la lutte et la contradiction sont le lot ordinaire des œuvres de Dieu et de ses instruments.