‹ Le collége de mon filsChapitre 1 sur 34 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Si les organes du parti révolutionnaire disent la rérité , le grand avantage de la liberté de la presse est d'offrir une espèce de canal par oii les humeurs politiques tendent à s'écouler. Ils assurent que, sans ce débouché, elles prendraient un cours beaucoup plus dangeieux, et qu'on serait exposé pour le moins a étouffer de colère. Voilà pourquoi, disent-ils, la liberté de la presse procure tant de soulagement , et pourquoi ils y sont si attachés.

Cela étant, ils devraient aussi aimer un peu les jésuites; car les jésuites leur sont d'une merveilleuse ressource pour l'écoulement de leurs humeurs et l'entretien de leur canal. J'en fais ici l'observation très-sérieusement : les malveillans leur ont peut-être de grandes obligations sous ce point de vue. Ils ont trouvé dans ces patientes victimes un fonds uiépuisable d'anarchie a exploiter avec des sauf-conduits et des brevets d'impunité. A travers les jésuites, ils viennent a bout de faire passer tout ce qu'ils veulent contre la religion et la monarchie. Il n'est pas un genre Je méconleutemeut et de haine , pas une mauvaise intention qui n'arrive à son but par cette voie détournée. Et ce qui est le comble delà commodité, cette guerre se fait sans inconvénient, sans risques aucuns, avec toute sûreté pour les ennemis de l'Etal, parce qu'on a la bonté de prendre le change comme ils le donnent.

Il faut convenir que ce mode d'hostilité n'est pas avantageux pour les jésuites ; mais leurs persécuteurs s'en trouvent bien : pendant qu'ils immolent des victimes sans

Coltcgc. *

défense, cl qu'ils nssouvisscnt sur elles leur besoin d'irréligion et de désordre, ils songent pent-être moins qu'auparavant k s'exprimer par d'autres conjurations, et a se compromettre par des hardiesses plus dangereuses. Dans le fait, ils seraient bien mal avisés s'ils chcrcliaient a changer de méthode, loisqno le souterrain où ils sont établis les conduit a couvert aussi loin qu'ils veulent aller, jusqu'aux foudcmcns do l'autel et du trône, jusqu'au cœur de la religion et de la rojauté. Ils garderont donc probablement les jésuites, parce que c'est le mani'este le uïicux imaginé pour la guerre de révolution qui les occupe.

Cette question, isolée en apparence, comprend toutes les questions soulevées par les mécontentcmcns divers et par tous les intérêts ennemis de l'oidre social. Aussi, qu'on me présente le premier venu , et qu'on me charge de déterminer ce qu'il vaut, soit en morale, soit en politique ; je réponds qu'à la manière dont il s'expliquera sur les jésuites, je saurai dire s'il est ami ou ennemi de la religion , chrétien sûr ou équivoque, janséniste sournois ou catbolique fidële, citoyen factieux ou paisible, bien ou mal intentionné envers l'Église et envers l'État. Je distinguerai^ du premier coup-d'œil, la nature de sa maladie et le degré de corruption de ses pensées. En un mot, je saurai ce qu'il veut, ce qu'il rêve, ce qu'il macbine ; si c'est la malice ou l'ignorance qui domine en lui ; s'il est susceptible de guérison, comme dupe de bonne foi, ou malade sans remède, comme révolutionnaire.

Il est un argument banal dont les esprits faibles ou paresseux se paient volontiers, et avec lequel on se débarrasse ordinairement de toutes les raisons qui parlent en faveur des jésuites. On allègue qu'ils ont été supprimés légalement, et que si l'on v. ul les rétablir, il faut leur rendre une existence légale. La réponse n'est pas difficile à trouver : ils l'ont cette existence légale ; et non seulement ils

s'en tiennent pour satisfaits, mais probablement il ne leur convient pas d'en recevoir vuie autre.

Le premier point ne saurait être conteste de bonne foi, tant que la religion du Pape et du Roi très-chrétien, tant que la religion catholique, apostolique et romaine n'aura pas été retirée, par exception, de notre droit commun, de notre Charte constitutionnelle, qui protège tous les cultes. Jusque Ik, on ne pourra guère refuser à deux ou trois cents religieux de la communion générale, la liberté de s'enfermer dans sept ou huit maisons qui leur appartiennent en propre, et d'y prier aussi souvent que bon leur semblera, pour demander pardon a Dieu de notre folie , de nos impiétés et de notre esprit de persécution. En effet , on ne voit rien la qui paraisse beaucoup plus étrange que de permettre des synagogues aux Juifs, des mosquées aux musulmans. Mais les jésuites , dites-vous, se mêlent de l'éducation publique! Pas assez malheureusement, et d'ailleurs pas autant que les ennemis de la religion. Du reste, qui vous empêche de faire faire la vôtre par des Juifs ou par des Turcs? Il est vrai qu'il s'agit ici de religieux qui ne veulent reconnaître que le Pape et les évêques pour chefs de leurs huit petites chapelles ; et la chose est d'autant plus factieuse, qu'il n'y a nulle espérance de pouvoir changer leurs idées la-dessus. IMais demandez à l'ambassadeur de Turquie, demandez aux agens diplomatiques de Tunis et de Maroc si leur fidélité envers Mahomet est beaucoup mieux fondée. Et cependant vous n'y trouvez rien à redire'..... Vraiment, on est honteux d'avoir a se débattre contre un pareil renversement d'idées, et de voir les esprits arrivés a un degré de vertige qui force d'excuser les héritiers de saint Pierre sur un point comme celui-!k.

Quant à ma seconde assertion, voici sur quoi je me fonde pour avancer qu'il pourrait bien ne pas convenir aux jésuites de recevoir, quant a présent, un autre mode d'exis*-

tenco. On n'improvise pas des icligiciix de leur sorte comme Biionaparte improvisait dos légions. Leur conscription a eux est nécessairement lente et difficile : vingt -quatre années d'études, d'épreuves et d'exercices, à partir de l'âge de neuf ans, les conduisent déjà un peu avant dans la vie. Il en reste naturellement quelques-uns on clicmiu : la sévérité des choix et des épurations en arrête encore un pkis grand nombre ; car les acquisitions de sujets sont de graves afTiircs pour ceux qui se croient obligés de regarder de si près a la vocation, a la pureté des cœurs et à la science. Ces légions de jésuites qui causent de si sottes frayeurs, ne se recrutent donc pas sans beaucoup de temps et de travaux : la corruption de nos mœurs va plus vîtc qu'eux. On ne les prend pas d'ailleurs partout, comme l'ignare vulgaire se le figure. Quoique l'on fasse accroire au peuple que ce sont des étrangers qui viennent lui imposer de force une religion étrangère, c'est la France qui produit les siens ; et il est fiicile de s'en apercevoi-r a l'esprit qui les anime, a leurs vœux pour le salut de 1 Etat et des Bourbons. Au moins est-il certain qu'ils entendent mieux les affaires du Ciel que nous celles de la terre, et que le repos public est mille fois plus assuré de leur coté que du nôtre.

Supposons donc maintenant qu'il plut au gouvernement de rétablir l'Ordre des jésuites. D.ins l'élal actuel des choses , ils ne seraient certainement point en état de répoudre a cette marque de confiance, a cet appel de services. Déjà ils sont loin de pouvoir suffire a rempressement des évê(iues, des établissemens religieux et des grandes villes du royaume qui appellent le secours de leurs lumières et de leur zèle apostolique. Ils n'ont guère de professeurs que pour leurs propres maisons, de confesseurs que pour les besoins de (|uelques communautés pieuses. Leurs prédicateurs soûl demandés et lelcnus d'avance de tous cotés, pour deux, trois et quatre ans, sans aucun intervalle de repos.

Avec un élablissoinenl si faible , comment s'y prendraientils pour satisfaire a tous les cmpresscmens , pour répondre à toutes les voix? Ce qu'ils peuvent accorder aujourd'hui de secours libres et volontaires, leur serait alors demandé comme en vertu d'un droit, comme une conséquence de ce rétablissement légal qo'on feint d'exiger, et sur lequel on n'insiste peut-être si fort qu'après en avoir bien reconnu l'impossib.lilé .

Que la faction anti-religieuse et anti-monarchique se console donc ; elle a encore des provisions de haine et des prétextes de sédition pour un bon deml-slèrîe. Si , d'ici la , elle vient a perdre les neuf dixièmes de ses forces, et que celles des jésuites augmentent dans la même proportion, il y aura peut-être moyeu alors de mettre les choses en règle, et de lui donner satisfaction.

En attendant, ce qui peut arriver de plus heureux pour les jésuites, c'est que leurs ennemis continuent d être fous et atroces au degré où ils le sont. A force de déraison et de fureur, ils finissent par guérir tout doucement les esprits qui ne sont malades que de prévention; ils attirent, sans le vouloir, l'intérêt de la bienveillance et de la pitié sur des victimes qu'on aurait peut-être laissées plus long-temps sous le feu de la persécution, si on les eût vues moins inhumainement sacrifiées. Oui , je le répète, c'est un ijonheur pour les jésuites que leur procès actuel se ressente encore de sa brutalité originelle, et que le délire du parlement de Paris ail ainsi passé aux héritiers de sa haine.

Ou ne risque rien de donner de bons conseils a celte classe de gens, parce qu'on est sûr qu'ils n'en profiteront point. Je ne vois donc nul inconvénient a leur citer la conduite du duc de Saint-Simon comme un excellent modèle d'hostilité qu'ils ont tort de ne pas adopter.

Tout le monde sait qu'il fut le conseiller intime de cette régence funeste qni nous prépara la révolution par la ruine

ilfs mœurs et de la religion. Le poste qu'il occupait ol Ici rôle de confident perticulier qu'il remplissait, ne lui permettaient guère de refuser son tribut de corruption au héros des Philippiques. Scion leur coiitnme, les jésuites furent choisis pour être inuuolés par le courtisan li la cinique impiété du maître. Le duc de Saint-Simon les traita, certes, avec une rigueur et une passion difïiciles a surpasser : mais du moins il craignit de paraître absurde; et par une sorte de pudeur qui ne s'est entièrement perdue que de nos jours, il essaya d adoucir son jugement et de racheter ses injustices en disant : «Les jé'^uiles sont r» eonimandables , d'ailleurs^ <t par la dureté d'une vie toute consacrée a l'étude, 'a la dé- « fense de l'Eglise contre les hérétiques, et la sainteté de

« leur établissement et de leurs premiers Pères Leur

«piété, leur application a instruire la jeunesse, et retenez due de leurs lumières et de leur savoir font aussi de grands « biens.» Or, après avoir lu celte contre-partie des virulentes diatribes lancées contre eux dans les mêmes Mémoires , Boileau n'aurait pas manqué de dire :

Voilà jouer d'adresse et médire avec art!

Et c'est avec respect enfoncer le poignard- Mais heureusement c'est h quoi ne songent pas les ennemis actuels des jésuites ; et si je n'étais pas aussi sûr que je le suis de leur tenace aversion pour la vérité, je me garderais bien de leur en faire venir la pensée.

Toutefois, il est une chose dont je me plais à convenir, et que j'ai découverte depuis la publication de mes deux premiers ouvrages sur les jésuites (i) : c'est que l'esprit de

(i) LES TROIS PROCÈS DANS UN , et LE CONSEILLER DES JÉSUITES. Deux vol. iii-8», qui se ventlent séparëiaent chez Dentu. ( f^oyez les notes .i la lin de cet ouvrage. )

notre siècle n'est pas aussi mauvais que je me l'étais imagine. J'ose me flatter d'avoir guéri des ignorances qui paraissaient incural)les, d'avoir modéré des passions r|ue l'on croyait inaccessibles à toute raison, et d'avoir fait honte de leur sollise a une foule d'honnêtes gens dont le génie révolutionnaire avait gagné les idées à leur insu. Quand je n'aurais fait que réveiller la pudeur publique, qui s'était honteusement endormie h cùié des \ictnncs de l'lrréli^ion , j'aurais a me féliciter, je pense, d'avoir défondu aussi nettement une cause que tout le monde abandonnait par paresse ou par limldilé.

Je m'abstiendrais d'arrêter l'attention des lecteurs sur ces choses -la, si elles n'étaient intéressantes a observer comme symplùmcs de l'esprit pul)llc. Il n'est pas indifférent de savoir que les phis honorables félicitations et les plus illustres suffrages me sont venus de tous côtés, a l'occasion de deux écrits qui semblaient avoir réveillé des morts, par l'impulsion de courage qu'ils donnaient aux caractères timides. II est remarquable que cette mention de courage se trouve reproduite dans presque toutes les lettres de félieitation qu'on a bien voulu m'adresser; comme si réellement on se fût Liissé étourdir jusque-là par les clameurs révolutionnaires , au point de désespérer de la raison humaine et de tout abandonner aux ennemis de la religion. Mais ce qui est de meilleur augure que mes faillies ouvrages, c'est l'empressement avec lequel tant de lions citoyens, tant de personnages marquans dans l'État et dans l'Église sont venus me fortifier, m'avouer et m'rncouragcr (i). Ils verront par ce nouvel écrit que je n'étais pas indigne de leur confiance. Sans doute ils remarqueront qu'il y a de la conséquence dans mes principes, et que je ne me borne

(i) ^'ojez les notes à la fin de cet ouvr^ige.

point à dcfendro les jésuites par des paroles. A moins qu'on ne nie sup|50sc frappé de démence, le Collège de. mon fils est un argument sans réplique. Que d'csprils révolutionnaires reculeraient devant leurs doctrines, si on leur proposait de les mettre ainsi en action , et s'ils voyaient paraître devant eux une révolution qui vînt leur dire, comme la Mort au bûcheron de la fable : Me voilà; étesi'ous bien décidés ?

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