‹ Le collége de mon filsChapitre 2 sur 34 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Ce que mou fils doit savoir avant son départ.

La corruption du temps auquel vous devez appartenir, mon cher fils , excite vivement mes sollicitudes. Je n'ai que vous pour prendre soin dfi mon nom. Tout obscur qu'il est, j'attache naturellement beaucoup de prix à ce que vous le sauviez , dans votre personne , du grand naufrage qui menace la génération dont vous faites partie. Au milieu de cette tourmente qui agite les esprits, qui remue si violemment les passions, distinguerez-vous la bonne de la mauvaise route? combattrez-vous pour le mensonge ou pour la vérité? vous briserez-vous sur les écueils avec les insensés, ou gagnerez-vous le port avec les sages? Ces questions, mon cher enfant, sans cesse

icpiocliiiicii cji nici par l'aiixiétc paternelle , feraient le tourment de mes derniers jours, si vous deviez oublier les leçons que je vous ai données et les nouveaux avertissemens que je veux vous laisser dans cet écrit.

Ceux qui connaissent mon atreclion pour vous ne me croient point capable de jouer votre sort par entêtement pour des opinions qui me paraîtraient douteuses. Si donc je cherche à déterminer votre ligne de conduite et h donner moimême une direction à votre avenir, on est bien assuré que le parti auquel je m'arrête doit m'avoir été suggéré par une parfaite conviction.

Oui, mon fds, j'y ai bien réfléchi; j'ai tout examiné avec les yeux de ma longue expérience, avec un sentiment profond de mes devoirs et des vôtres, avec le désir de vous acheminer dans la route la moins incertaine et la moins périlleuse. Le résultat de ce mùr examen est de demander pour vous , aux jésuites , le secours de leurs mœurs , de leurs vertus , de leur enseignement relliiieux et de leurs saines études.

Cependant, je veux avant tout vous apprendre à être juste envers les autres maîtres de l'instruction publique. Le chef de l'Université de France est un prélat illustre par ses grandes hmiières et par son zèle apostolique. A une épo-

que où l'Eglise dlaii encore iimelic de terreur, il osa se présenter le premier pour en relever les fondemens. Le mensonge était en possession de tous les esprits, l'impiété avait tout envahi, lorsqu'on le vit paraître armé de son seul courage et de ses talens pour la défense de la vérité. L'histoire de notre temps vous dira un jour les services qu'il rendit alors , et ceux qu'il n'a cessé de rendre depuis à la religion et a l'Etat. En attendant, apprenez que personne ne sait mieux que lui distinguer les gens de bien, et chercher les ouvriers propres à l'exécution des immenses travaux dont il est chargé. Cela me dispense de vous dire que ses principaux collaborateurs, dans la direction de l'enseignement public, forment une élite d'hommes laborieux et zélés dont les mœurs, les vertus et les hautes capacités ne laissent rien à désirer. Ce ne sont donc pas de meilleurs maîtres que je cherche pour vous, mon fils; ce sont de meilleurs condisciples, c'est -a-dire une génération d'enfans mieux préparée à recevoir l'instruction religieuse, une génération moins philosophique et moins inquiétante que celle de nos jours, à laquelle votre âge vous associe. Car de ce premier contact des compagnons d'étude dépend tout l'avenir de la vie encore plus que de la sagesse

des maîtres ei de l'influence des bons précepies.

L'écueil que je vous signale ici , Dieu m'en est témoin , est le seul qui effraie ma tendresse paternelle. A coup-sûr, je me contenterais bien, pour vous comme pour moi , d'une légère portion des qualités et du savoir que je me plais à reconnaître dans les hommes qui dirigent l'enseignement de l'Université. Mais je considère leur position. Je les vois sous l'empire d'une force majeure qui contrarie violemment les inspirations de leur sagesse; obligés de céder à une législation inflexible qui n'est point leur ouvrage; héritiers d'un désordre révolutionnaire dont ils subissent les conséquences sans pouvoir presque y remédier ; dessaisis du nerf de l'autorité vis-a-v is d'une génération turbulente et raisonneuse, qui croit le droit de désobéir beaucoup plus naturel que celui de commander.

Ce qui me fait peur, mon fds, c'est ce mélange de toutes les corruptions que la révolution semble avoir amassées sur la jeunesse du temps présent. Car, il faut que vous le sachiez, cette jeunesse descend de tous les mauvais principes qui tourmentent notre malheureux pays depuis quarante ans. Née des tempêtes et des orages, elle est , pour ainsi dire , l'expression du désordre et de l'anarchie dont elle sort. Les enfans

ne reprësenteni plus aujourd'hui que les passions des pères j et ils ont l'expérience de moins. Us sont corrompus par l'esprit de la famille avant de la quitter, et ils viennent prendre rang dans l'instruction publique avec une irréligion toute faite, avec un orgueil tout arrêté. A en juger par les dispositions qu'ils y apportent, on serait embarrassé de dire s'ils viennent recevoir ou donner des leçons.

C'est cette jeunesse que l'Université est obligée d'admettre indistinctement dans ses écoles, sans pouvoir choisir ni même séparer les sujets qiie tant de tribus lui envoient de toutes parts , marqués du sceau des doctrines funestes dont elles sont infectées. Rien ne me paraît plus effrayant, mon cher fils, que cette espèce de représentation générale des divers caractères que la l'évolution a formés de sa boue et façoimés de ses mains. Sur cette trisle physionomie de notre ordre social, la couleur du vice et de l'erreur domine à un tel degré, que ce n'est presque pas la peine de compter quelques bonnes qualités éparses qui viennent s'abîmer dans la corruption des idées de notre siècle. L'Université n'a point lait cet état de choses ; c'est au contraire cet état de choses qui la domine et repousse ses efToris. La faute en est aux gouvernemens qui roju dé-

.sarmëe de son ancienne discipline, en présence d'une génération ivre d'indépendance , qui ne connaît plus ni frein religieux ni autorité humaine.

Occupée du soin de préserver votre esprit et vos mœurs d'une coniai>;ion si redontable , ma pensée a dû naturellement se rencontrer avec celle des pères de famille qai savent apprécier, cornme moi , les hautes vertus des jésnites. Comme moi aussi, je n'en doute pas, ils communiquent à lears enfans le respect dont ils sont pénétrés pour ces illustres proscrits, pour ces patiens martyrs de l'injustice humaine et de l'orgueil philosophique. Par conséquent , ils s'entendent d'un bout du royaume à l'autre pour réunir sous la direction des jésuites, à l'ombre de quelques refuges saintement paisibles, les débris échappés au naufrage des mœurs et au ravage des mauvais principes. Ce sont là, mon fils, les compagnons d'étude et les liens de jeunesse que je cherche pour vous.

Quant aux maîtres , voici la raison qui me décide principalement à les préférer : mon âme est soulevée depuis long-temps contre leurs persécuteurs. Plus j'ai approfondi l'inique jugement qui écrase leur innocence, plus je me suis armé de courage et de bienveillance pour eux. Or,

mon cher enfani, c'est un devoir sacré pour tous les hommes que de prêter le secours de leur témoignage à ceux qu'ils voient exposés à succomber sous le poids de l'injustice. C'est ainsi que la conscience nous oblige à nous présenter comme témoins, devant les tribunaux, pour démentir en faveur d'un accusé ce que nous savons être faussement allégué contre lui. Avec la conviction profonde que j'ai acquise de l'innocence des jésuites , et par une étude laborieuse et par luie suite de recherches qui ne me laissent aucun doute dans l'esprit , je serais certainement trèscoupable si je leur refusais le secours de mon témoignage. Mieux vaudrait-il pour moi que je partageasse , par ignorance . l'aveugle fureur de leurs ennemis.

Tout jeune que vous êtes, mon fds, vous m'aiderez à les secourir autant qu'il dépend de nous deux. Je ne crains pas de vous choisir pour être offert en quelque sorte comme une réparation d'honneur due aux religieux vénérables qu'une brutale iniquité livre à l'outrage et aux flagellations. C'est vous l'objet de toutes mes affections, c'est vous que je donne pour gage de ma confiance en eux. Allez , mon fils ; allez rendre témoignage à l'innocence et à la vérité. Soyez, comme moi , sans inquiétude : je ne vous expose

poinl ; je vous sauve de la coriuplioii de voire siècle et des périls de votre âge.

Ma tendresse et mon expérience ont abrégé pour vous toutes les fatigues d'esprit que le monde se donne pour chercher des crimes aux jésuites. En examinant avec soin toutes les mille pièces de leur procès , je me suis mis en état du moins de vous épargner pour toujours le soin dé vous en occuper. Ecoutez donc mon jugement là-dessus, mon cher fils, et ne craignez pas qu'i! vous trompe. Non seulement j'ai acquis une certitude qui me permet de dire, comme Pilate : JSnllam causam invenioj mais je me suis convaincu que la persécution allumée contre les jésuites est ime des plus grandes iniquités du dernier siècle, et le symptôme le plus alarmant de la maladie du nôtre.

Voici, en effet, mon cher fils, ce que les recherches les plus étendues et l'examen le plus approfondi me permettent de vous apprendre au sujet de la guerre dont vous êtes témoin contre les jésuites : ce n'est pas précisément à eux que cette guerre est déclarée; c'est au principe religieux qui se trouve renfermé dans leur mission. Aussi , la persécution qu'ils éprouvent est -elle beaucoup plus ancienne que leur Société ; elle remonte jusqu'à l'origine de la religion chré-

lieiine, jusqu'à Jésus-Chrisl lui-même, qui enfui la première victime. Après lui , elle se déchaîna contre les apôtres, comre les martyrs, contre tous les défenseiu-s de la foi ëvangélique. Le long intervalle de quinze siècles qui sépare Jésus- Christ des jésuites, est tout rempli de schismes, de combats et de déchiremens. Quand ce ne sont pas les jésuites que l'irréligion et l'impiété poursuivent, ce sont d'autres victimes qui gémissent sous le poids des mêmes souffrances. Car ce principe religieux qui a soulevé les passions et l'esprit d'orgueil , dès le commencement , n'a jamais été perdu de vue par les ennemis qui le cherchent partout pour l'attaquer et l'anéantir. L'Eglise catholique n'a joui de quelques intervalles de repos, que quand l'enfer s'est reposé lui-même de ses fatigues et de ses combats.

Ne vous laissez donc jamais tromper par les clameurs que vous entendrez s'élever contre les jésuites. Ce n'est qu'un héritage de haine et de persécution qu'ils ont recueilli après tant d'autres défenseurs de la vérité, et que d'autres martyrs de la foi recueilleront après eux. A la vérité , lorsqu'ils parurent à leur tour, pour rendre témoignage à la couronne d'épines, ils durent produire de grandes émotions dans le monde irréligieux. Ils formaient une milice choisie , d'une

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vocation éprouvée ei d'un courage éclairé par la science. Ils se présentaient avec un institut qui était le modèle de la sagesse humaine ; avec un zèle et une charité qui embrassaient tous les peuples; avec une raison déjà mûrie par Tage et par l'élude, puisqu'on ne peut être jésuite qu'à trente -trois ans; avec la mission expresse de rallumer le flambeau divin , que l'esprit de réforme et de philosophie éteignait de tous côtés. De là, mon fils , ces l'ésistances sataniques; de là, ces révoltes de l'orgueil et de l'impiété; de là, ces cris de guerre qui demandaient à repousser des vérités devenues odieuses , et une lumière que les yeux de la corruption ne pouvaient plus supporter.

Tout cela nous explique, mon cher enfant, l'espèce de terreur qui, dès le principe, s'est attachée au nom des jésuites. L'alarme dut être grande, en effet, pour toutes les médiocrités qui se croient suffisantes dans les Etats, pour toutes les petites dominations qui cherchent à s'établir sur l'erreur et sur l'esprit de nouveauté. Elle dut être grande successivement parmi les continuateurs de Luther et de Calvin , parmi cette autre secte de puristes ardens et taciturnes qui, sous prétexte de redresser la discipline de l'Eglise romaine, cherchent à nous déshabituer tout dou-

ecmcnt de l'auiorité poniificalc , et à chasser de la loi divine toute vérité qui les importune.

Et remarquez avec moi, mon (ils, un singUf lier point de rapprocliement entre les anciens persécuteurs de la religion cliréiienne, et ceux qui l'ont persécutée depuis dans la personne des jésuites. Vous allez voir combien leur marche est uniforme, et combien il est évident qu'ils ont toujours recouru 5 faute de bonnes raisons, à la même combinaison , à la même espèce de perfidie.

Comment vinrent -ils a bout de perdre Jésus- Christ, et de se débarrasser de la loi divine qui les soulevait contre lui? En le signalant au pouvoir comme un ennemi de César, comme un ambitieux qui voulait régner aux dépens du gouvernement établi. Cette noirceur, ils la soutinrent jusqu'au bout , en lui imposant une couronne d'épines, bien moins par dérision pour sa royauté que pour fortifier leur première accusation.

Comment s'y prirent-ils, à diverses autres époques , pour perdre l'autorité pontificale , et , avec elle, l'établissement religieux qu'ils ont toujours abhorré? Ils dirent aux princes temporels que leurs droits étaient envahis par l'Eglisej que les papes aspiraient à une domination uni-.

verselle et meiiacaieni la sùreié des aiilrcs Etais, Comment ont - ils procédé ensuite et procèdent-ils encore contre les jésuites, pour étouffer le germe religieux et le principe d'ordre que l'orgueil révolutionnaire déleste en eux de toute sa force? Ils les signalent également comme des ennemis naturels du pouvoir et de la personne des princes; ils les accusent de conspirer contre leurs jours; ils disent que leur mission particulière est de travailler a établir la puissance des papes sur les débris de la puissance des rois. . Cette uniformité de langage et de tactique , mon cher enfant, est faite pour frapper votre esprit. Rien ne prouve mieux que les ennemis de la religion ont toujours manqué de bonnes raisons pour la persécuter. Ils sont réduits, comme vous le voyez, à intéresser pour eux les méfiances et les jalousies du pouvoir. Ils s'adressent à lui , parce qu'ils n'osent s'adresser à la justice. Ils cliercbent à lui inspirer des soupçons, parce qu'ils n'ont jamais eu d'accusations régulières à établir. Quand on ne sait, comme eux, demander que des coups d'Etat pour donner gain de cause à l'impiété, cela vient nécessairement de ce que les crimes dé ceux qu'on veut perdre sont trèsdifficiles à constater. Cependant, pour le malheur du chrislidnismc et de» jésuites , il s'est

quelquefois rencontré des princes faibles ou crédules dont on a surpris l'ignorance et remué l'imagination par les plus misérables épouvantails. C'est ainsi, qu'à la honte éternelle du dernier siècle , on a va succomber dans une ténébreuse machination de courtisans philosophes, l'Ordre religieux qivi tenait pour ainsi dire en échec, à lui tout seul, les révolutions dont le temps était gros. ^i

A dater de cette époque funeste, peu d'années suffirent pour révéler ce qu'il y avait de caché dans ce grand événement. Il fut démontré que la guerre si chaudement poussée jusquedà contre les jésuites, n'avait été qu'une fausse atlaque, qu'une voie détournée pour arriver au principe religieux dont ils étaient comme les j^ardiens. INoire première assemblée révolutionnaire avoua hautement cette vérité , en se hâtant de prononcer notre émancipation religieuse. Non seulement elle nous déclara séparés de l'Eglise catholique, mais elle voulut qu'un serment de prêtres ramassés à la hâte dans la rébellion , servît à consommer ce sacrilège et à faire proscrire la portion fidèle du sacerdoce.

Aussitôt qu'on eut conquis l'impiété, on ne songea plus à prononcer le nom des jésuites. Il n'est revenu depuis à la pensée des ennemis de

la religion, que comme souvenir de l'ancienne formule de proscriplion , que connue moyen de repousser de nouveau le principe délesté qu'ils veulenl empêcher de renaître. Aussi , voyez combien ils ont de respect pour la mémoire de l'Assemblée consiituanie ! Ils n'oublient point que c'est elle qui les a débarrassés de l'auiorité pontificale, et des devoirs imposés par la morale chrétienne. C'est à cette complice bien -aimée de leur iniquité, qu'ils en appellent de tous les actes de la restauration qid tendent à nous rapprocher des principes contre lesquels ils sont révoltés. En un mol, ils ne cessent de déclarer que c'est à la manière de l'Assemblée constituante qu'il faut entendre la relij^ion et la royauté. Vous savez maintenant pourquoi.

Cependant, mon cher tils , l'inexpérience de votre âge vous exposerait à être dupe de leur hypocrisie , si je ne prenais soin de vous mettre en garde contre la séduction de leur langage. A les entendre , c'est par intérêt , c'est par zèle pour la sûreté des princes , qu'ils craignent de voir les jésuites se rétablir. Là-dessus, je n'ai qu'une observation à vous faire : les honnêtes gens, qui aiment sincèrement Dieu et les rois, sont les seuls partisans des jésuites. Les hommes de désordre et de révolution , sont les seuls qui les-

repoussent et les haïssent. Car je ne compte ni le vulgaire grossier, ni quelques pauvres ignorans dont la bonne foi appartient au premier corrupteur qui veut s'en emparer.

Voulez -vous une autre preuve de l'insigne hypocrisie que je vous signale ? écoutez les écrivains qui travaillent constamment à ruiner la monarchie et la religion. Ils vous disent effrontément que rinlérêt qu'ils prennent à la cause des Grecs révoltés, est fondé sur ce qu'ils sont chrétiens, et qu'à ce titre , le royaume très-chrétien leur doit une protection particulière. Eh bien , mon cher enfant, ce mouvement de compassion n'est qu'un trait de fourberie. Dans cette affaire, ce ne sont pas des co-rellgionnaires qu'on cherche, ce sont desco-révolutionnaires. Si l'on avait ainsi de la bienveillance chrétienne à répandre sur les étrangers, il me semble qu'on ne devrait pas commencer par les Grecs, qui vivent séparés de notre communion, qui sont en état de révolte contre l'Eglise à laquelle nous appartenons. Il est un peuple plus voisin de nous et plus catholique , assurément , que les gens d'Athènes ou de Samos, et que nous sommes loin d'aimer de la même affection : c'est celui d'Espagne. Combien ne lui a-t - on pas reproché le secours que la France lui a porté dans ces derniers temps!

Avec quelle mauvaise grâce nos Grecs du royaume irès-chrélien n'ont -ils pas supporté celle triste corvée! Etrange sympathie religieuse, que celle qui fait taut aimer d'équivoques Irères qui sont en j'ébellion conlre l'Eglise romaine , et tant haïr les Espagnols, qui sont les modèles de la fidélité catholique ! Mais il n'y a point là aulant de contradiction qu'on pourrait l'imaginer. Les Grecs, avec leur peu de christianisme, sont intéressans comme révolutionnaires ; les Espagnols, avec tout leur catholicisme , sont odieux comme amis de l'autel et du trône.

Voici encore un phénomène qui seroit difficile à expliquer, mon cher fils, si les écrivains qui se moquent de nous faisaient réellement entrer les sympathies religieuses pour quelque chose dans les sentimens dont ils se disent animés. Je vous ai appris de bonne heure sur quel pied nous vivons habituellemeut avec les Anglais. Quand leiu's canons se reposent et nous laissent un peu dormir, leur active et intolérante rivalité demeure constamment éveillée pour nous faire la guerre d'une autre façon. Ils ont d'ailleurs contracté contre nous une habitude de haine qui est comme passée en proverbe, et que souvent la foi des traités a bien de la peine à enchaîner. Sous ce premier rapport donc , nous ne sommes

pas obligés de les aimer ei honorer plus que nous" mêmes. Quant aux liens de la relij^ion , il n'est pas naturel qu'ils soient très-forts non plus entre les deux nations. Au moins est-il certain que , du côté des Anglais, la sympathie ne saurait être bien prononcée à notre égard , puisqu'ils persécutent et oppriment ceux de leurs propres compatriotes qui appartiennent a la même communion que nous.

Cela posé , vous êtes surpris , avec raison , qu'un de leurs ministres ne puisse mourir sans qu'on reprenne en France tous les habits de deuil qui ont servi aux funérailles de Marat. En nous voyant chercher pour lui des monumens d'airain , des médailles, des honneurs divins, votre première pensée est d'imaginer qu'il a sûrement rendu à notre pays quelque service extraordinaire ; et que pour y être pleuré beaucoup plus qu'un roi , père de la patrie , il faut au moins qu'il nous ait donné de grandes marques d'estime et d'affection. Non , mon fds; nous ne l'avons connu que par les insultes et les mépris qu'il nous a prodigués. Nous n'avons reçu de lui que des mortifications et des assiu-ances de mauvaise volonté pour notre nation. Mais il est vrai de dire qu'il a racheté tout cela par une petite phrase incendiaire qui lui a gagné, à perpé-

Collège. o

i8 luilé , toutes les pensées séditieuses de notre pays. Il avait promis des schismes et des révolutions religieuses à qui en voudrait. Voilà le mot qui explique tout ; voilà ce qui nous met en deuil , et ce que notre monnaie des médailles doit consacrer par un monument de mémoire éternelle.

Quand on songe , mon pauvre enfant, que tous les princes de notre glorieuse dynastie n'obtiendraient pas ensemble de la reconnaissance publique , ce qu'un étranger offensif obtient de notre aversion révolutionnaire pour la religion catholique, comment ne point avoir le cœur navré d'un état de choses aussi déplorable ! Vous figurez -vous jusqu'à quel point il faut haïr l'Eglise romaine , pour que cette même haine de- vienne un puissant titre de recommandation, une espèce de lien de famille entre des caractères , d'ailleurs incompatibles , qui se repoussent sur tous les autres points! Ah !

mon fils , hâtez - vous de partir. Allez recevoir, chez les jésuites, d'autres impressions et d'autres sentimens. Avec eux, votre caractère ne sera jamais exposé à une telle dégradation. On les a chargés de bien des calomnies ; mais du moins on ne les accuse pas d'apprendre à nos enfans à frapper des médailles en l'honneur de ceux qui méprisent la France.

Je ne vous répète point qu'ils sont innocens; h coup-sûr, c'est dire trop peu en faveur d'un Ordre illustre que ses lumières et ses vertus recommandent à tous les respects. Vous qui savez combien je me suis occupé de cette cause , et combien j'ai mis de soin à la scruter dans ses moindres détails, vous n'avez rien à vérifier pour être guéri , de bonne heure , des folles préventions que vous vo.j ez établier partout. C'est un avantage que vous ^vej. sut \ec tristes enfans de la génération révolu^ ionnaire , et qui vous restera probablement ^ong-temps. Cai les passions actuellement régnantes dominent les cœurs et les esprits, au point qu'on a généralement horreur de toute lumière qui se présente pour dissiper les ténèbres. On garde son ignorance, parce qu'elle favorise l'oubli des devoirs ; on fuit la vérité , parce qu'on a peur de rencontrer avec elle quelque frein incommode ; on ne veut point connaître les jésuites, parce que l'on craint d'apprendre d'eux quelque chose de bien qu'on ne veut pas savoir. De cette façon, vous sentez qu'on arrivera très - lentement à guérir notre corruption de mœurs et la maladie d'irréligion qui nous ronge et nous dessèche.

Si notre génération voulait seulement consenlîr à écouter, la révolution nous a rendus très-

riches d'expérience , et nous aurions maintenant d'excellentes règles de jugement pour nous gouverner. Je dirais aux calomniaicurs des jésuites : On a aussi calomnié Louis XVI et Marie -Antoinette; on les a chargés d'accusations horribles j on a su controuver tous les faits , toutes les charges dont on avait besoin pour les accabler et les conduire à la mort. Le peuple ignorant a cru, et croit peut-être encore. Si le génie infernal qui a fait ces plaies osait les rouvrir aujourd'hui, n'en doutez pas, il les rouvrirait; et l'on serait effrayé de la quantité de complices qui se trouveraient là pour recueillir le poison qui en sortirait; tant il est vrai que le ravage de la calomnie est de nature à durer quand les passions et les désirs du cœur sont intéressés à faire réussir le mensonge et à maintenir les triomphes de l'enfer.

Oui, la royauté, mon fils, est encore couverte des blessures que la révolution lui a faites. Si elle n'était pas plus forte que les jésuites, on la poursuivrait en vertu des jugemens de la Convention nationale et du tribunal révolutionnaire, comme on poursuit les jésuites en vertu d'un vieil arrêt de proscription. Chose étrange, et que le seul esprit de notre siècle peut rendre croyable ! le parlement de Paris avait donné l'exemple d'un jugement inique dont il avait écarté les

formes ordinaires , les témoins , les avocats , la défense, et jusqu'aux accusés. Personne alors ne s'est mis en peine de prévoir les conséquences de cette violence inouïe. La révolution esL venue, qui s'est emparée de cet exemple pour moissonner aussi des milliers de victimes , sans aucune forme de procès. Devant cette brutale justice, le même parlement trouva la peine du talion : il fut sacrifié de la même manière qu'il avait sacrifié les autres. Eh bien, ce rapprochement ne fait aucune impression. Ce qui est passé est passé ; on ne songe plus à rien ; on est tout prêt à recommencer; et les jésuites trouveraient encore aujourd'hui, parmi nous, des juges pour les proscrire par un simple haro. Malgré cela, mon cher enfant, rendez-vous bien vite auprès d'eux : je n'aurai de repos que quand je saurai votre cœur et votre esprit sous la garde de leurs mœurs et de leurs principes. Tous êtes mille fois convaincu que si je connaissais un lieu de sûreté qui me répondît mieux de votre bonne conduite, de vos sentimens religieux et de l'accomplissement de tous vos devoirs , je ne manquerais pas de le choisir. Mais je n'en sais aucun qui soit, au même degré , à l'abri des ravages de notre siècle et des atteintes de la corruption qui nous dévore Allez, mon fils.

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