TROISIEME PARTIE
Doutes, craintes et espérances que le choix du collège de mon fils ne détruit point.
A PRÉSENT, mon cher fils, je me demande si l'esprit qui souffle dans notre pays vous laissera le temps d'achever vos études avec les jésuites. Ce que je sais bien, c'est qu'ils sont les continuateurs de ceux auxquels Jésus Christ a promis de rester avec eux jusqu'à la consommation des siècles. Ainsi, la famille des défenseurs de la foi ne s'éteindra jamais ; sa durée est garantie par ime parole infaillible. Mais elle peut être réduite à transporter ailleurs ses lentes et ses foyers. Elle peut être dispersée par les tempêtes. Depuis le commencement, la persécution est son partage; et partout où l'orgueil humain se trouvera le plus fort , elle sera impitoyablement écrasée. J'ignore donc tout à fait quel sera le sort de vos malheureux maîtres ei le vôlre , dans dix ans ,
clans un an, dans un mois, ei denaain peul-étre. Mais il n'importe j faites toujours yos provisions de sagesse et de bons principes, tandis que vous êtes à la source : c'est une sorte de fortune qui ne péril point toute entière.
Je vais, mon ami, citer un exemple bien indifférent pour les autres, mais qui, pour vous, sera quelque chose : il s'agit de votre père.
A partir de l'âge où vous êtes, jusqu'à la fin de mes humanités, j'appartins à un collège moins favorisé que le vôtre sous le rapport des mœurs, de la tenue et de la discipline. Toutefois, il était dirigé ])ar un de ces jésuites que les provinces avaient recueillis dans le naufrage général de rOrdre, mieux inspirées en cela que les sinistres précurseurs de la révolution française , qui s'étaient si fort hâtés de les briser comme des instrumens de bien public désormais inutiles. Ce savant vieillard eut la bonté de faire attention à mon ardeur pour l'étude ^ à mes efforts pour le travail j et ses encouragemens vinrent me chercher dans mon obscurité. Une grande bienveillance de sa part, une grande vénération de la mienne , me permirent de recevoir quelques gouttes particulières de sa sagesse.
Déjà nos orages politiques grondaient dans le lointain. Jls s'annonçaiejit par un dévergondage
d'esprit cl une licence de pensées auxquels je ne comprenais rien. Seulement, à mon insu, je recevais de mon vénérable patron les i^ermes d'antipathie qui m'ont toujours soutenu contre les tentations de la philosophie révolutionnaire. Sans cela , je me serais peut - être embarqué , comme tant d'autres, sur Torageuse mer. J'aurais suivi le torrent qui entraînait ma génération dans le gouffre de l'anarchie ; et le frein une fois brisé, il est probable que j'aurais toujours marché devant moi de chute en chute. Car la jeunesse décide de l'âge mûr, comme l'enfance décide de la jeunesse. Ce n'est pas, assurément, que je veuille vous donner ici l'idée d'un modèle de conduite à imiter. Au contraire, mon fds, il faut faire mieux; il faut faire beaucoup mieux. Au milieu de l'oubli général des principes , il se peut que les miens aient quelquefois chancelé par légèreté ou par découragement. Je n'ai suivi que de trèsloin les caractères fermes et irréprochables. Souvent je n'ai fait que cÔLover timidement la religion et la morale. Mais ce que je puis vous dire, c'est que jamais la voix de mon vieux Sage n'est venue en vain retentir à mes oreilles; et que partout OUI le souvenir de ses leçons m'a retrouvé, il a suffi poiu' me ramener au sentiment du bien.
Cependant , mon ami , ce n'esi pas là ce que j'ai à vous raconter de plus remarquable au sujet de mon digne jésuite. Voici quelque chose qui vous restera mieux dans l'esprit , et qui jamais ne s'est effacé du mien.
Comme je viens de l'observer, la catastrophe de la révolution était prochaine à l'époque dont je vous parle , et celle des jésuites était encore récente. Placée entre ces deux orages , la jeu> nesse bouillonnait de licence. L'irréligion ouvrait ses brèches. Une sorte de fermentation inconnue annonçait vaguement quelque chose de nouveau et d'indéfini, qu'on sentait sans le comprendre. Mais une particularité que je remarquais , parce qu'elle me déplaisait beaucoup , c'est qu'il sortait continuellement de la bouche des jeunes gens dévergondés, de grossières boutades contre les jésuites , à l'occasion du nôtre , qui était cependant bien loin de fournir aucun prétexte à cette aversion. Je comptais, entre autres , dans mon seul cours , dix ou douze condisciples qui ne tarissaient pas en sarcasmes et en plaisanteries indécentes au sujet de ce vénérable vieillard. Il ne tenait pas à eux que le nom de jésuite ne devînt l'injure la plus grave de ce lemps-là, comme elle est devenue, de nos jours, la plus inepte et la plus banale. La moindre
coiiuadiclion , la ^êne on les réprimandes les plus légères ne manquaient jamais d'amener quelque brutale invective , quelque trait honteux de dérision dont la malheureuse Société de Jésus payait encore les fiais après sa mort. Tous les mécontente mens s'exprimaient par-là; toutes les humeurs s'écoulaient par ce premier cautère de corruption.
Eh bien, mon cher fds, apprenez ce qui est arrivé ensuite. J'ai suivi des yeux , dans le monde , ces mêmes camarades de classe dont la licence m'avait fait une impression ineffaçable. Je les ai vus se précipiter comme des fiirieux dans la carrière de désordre ouverte par la révolution ; tous ont participé avec ardeur à la dissohition du corps social ; tous ont contribué de leurs e fforts à la chute du trône , et principalement à celle de l'autel. Mais une remarque non moins effrayante à faire, c'est que tous aussi ont péri misérablement au sein de nos tempêtes politiques, et qu'ils sont morts d'amour, les uns après les autres, pour la cause de l'irréligion et de l'anarchie. Cent témoins encore vivans, et dans nos Chambres législatives , et dans la robe et dans les divers emplois de l'Etat, ont une connaissance parfaite de ce que je vous écris.
Je me trompe , mon fils : un de ces enfans per-
dus surv<^CLit assez long-iemps aux complices de son immoralilé; le Ciel, qui châlie avec une jusle mesure, lui réservait un sort plus déplorable, et ne permit pas même qu'il obtînt, au milieu de nos troubles civils, ce genre de mort que l'opinion publique est convenue d'atténuer sous le rapport de l'ignominie. Ce malheureux devait faire une fin digne de son aflfreux commencement, que je vais vous raconter en peu de mots.
Beaucoup de dons naturels et de talens n'avaient point racheté en lui les emportemens d'une jeunesse fougueuse. Dans le cours de ses études, il s'était souvent exposé aux justes sévérités de ses maîtres. Une sorte de rage qui s'en^ flammait à la vue de notre supérieur commun , s'était longuement amassée dans son cœur; tout ce qui lui arrivait de fâcheux, il l'impulait à son odieux jésuite. Enfin, son esprit s'en exalia si étrangement, qu'il promit à ses complices de les débarrasser de lui. En achevant sa rhétorique, il se mit en devoir de leur tenir parole, et il entreprit secrètement contre ses jours. Pour l'honneur de notre collège, les effets naturels de cet attentat furent arrêtés, et l'indigne sujet en fut quitte pour être abandonné à la vengance divine.
Vingt ans après, il vivait à Paris de je ne sais
(3i quels expédiens, lorsqu'il imagina de vouloir faire ressource avec moi de son ancienne qualité de condisciple. Mais heureusement ma vieille prévention était encore plus vivante que son souvenir; et je me trouvai conduit à terminer la scène qu'il était venu chercher, par cette épouvantable prédiction : Qu'un homme qui avait commencé comme luij ne pouvait finir qu'en place de Grève; que sans doute la justice du Ciel l'avait oublié dans la foule j mais quelle le retrouverait infailliblement (i).
Elle le retrouva, en effet, dans le cours de la même année. Il mourut au triste lieu que je lui avais assigné, après avoir égorgé un de ses amis pour le voler. Si je l'eusse mieux accueilli, mon cher enfant, j'aurais été probablement cet amilà (2). Yous remarquerez donc ici deux choses qui naissent d'elles-mêmes dans la pensée : c'est que mon instinct de respect et de reconnaissance pour les jésuites est, selon toute apparence, ce qui m'a sauvé la vie , tandis que le sentiment op-
(i) Cette scène eut lieu en présence de deux témoins que tout Paris connaît, l'un comme savant, l'autre comme député, et qui, dans le temps, ont raconté le fait avec une surprise dont ils ne revenaient pas.
(a) Un évêque qui tenait de moi, avant l'événement, tout
yosé csi visiblemeni ce qui a conduit un de mes misérables condisciples au dernier supplice. Du moins esl-il évident , par cet exemple , que la haine du nom des jésuites est quelquefois de nature à ne porter ni honneur ni bonheur.
Si je remonte jusqu'à ce triste épisode , mon cher enfant, c'est que je ne veux rien retrancher poiu- vous de mon expérience et de mes observations. Je vous dois tout ce qui peut servir à vous éclairer sur l'origine du débordement de licence qui nous inonde. En le considérant au point de départ où je l'ai vu, il était déjà suffisant sans doute pour inspirer de vives inquiétudes , mais ce n'était rien en comparaison de ce qu'il est devenu. Je ne parle point de la révolution, pendant laquelle tout germe de bien fut étouffé ; je parle de la restauration de la monarchie , ovi tout principe d'ordre public aurait dû renaître. Depuis cette époque , je suis des yeux le torrent du mal; chaque année , et presque chaque
ce que je viens de rapporter, et qui est eucore là pour s'en souvenir, m'écrivit alors une IcUre dont voici les dernières phrases : « Il me semble que je ne nie trompe pas : c'est •^ bien votre homme que la justice tient. Ma foi, votre préct diction ne l'a pas fait languir. Je vous en félicite; mais, <' pour Dieu, ne vous avisez jamais de me pronostiquer ricu « <lr fâcheux; car vous ne manquez pas les gens. »
jour, je le vois s'enfler et s'agrandir. Assurément il ne saurait plus guère aller ainsi en croissant toujours, sans finir par un ravage qui ne laissera rien debout. La destinée des jésuites et la vôtre tiennent donc à ce qii'il décroisse promptement, ou du moins à ce qu'il s'arrête. C'est cette incertitude qui m'empêche de rien prévoir sur la durée de votre séjour avec eux. Mais aussi, la conduite que je tiens doit vous prouver jusqu'à quel point je suis convaincu que les jésuites ne peuvent être écrasés séparément, et que par cette seule brèche l'anarchie et l'enfer rentreront dans le monde. Car si je connaissais, mon cher fils, un coin de l'ordre social où cette catastrophe ne dût point pénétrer, je le chercherais avec une vive sollicitude, pour y cacher vos principes et l'innocence de vos mœurs.
Restez donc dans la situation que je vous ai choisie ; elle durera autant que celle de tous les gens de bien; autant que notre culte catholique et notre clergé ; autant que ce qui nous reste de repos public et de forces vitales ; autant , enfin , que notre établissement religieux et monarchique. Toutes ces existences sont menacées au même degré de danger ; toutes sont inséparables de la cause d'ordre qu'on cherche à détruire à côté d'elles, dans les jésuites. Oui, mon cher en-
fuui, ceux-ci peuvent éire jetés à la mer, comme le prophète Jonas, sons prétexte d'apaiser la lempèle el de sauver le vaisseau. La tempête n'en continuera pas moins de souffler; le vaisseau n'en sera pas moins roulé dans les abîmes; toute la différence de sort qu'il y aura dans ce naufrage commun , c'est que les autres périront , tandis que les jésuites seront recueillis, comme Jonas, par quelque miracle de conservation, parce que leur maÎLre a besoin d'eux pour les triomphes de son Eglise, et qu'ils sont le foyer de chaleur du christianisme. Aussi leur a-t-il élé promis, dans la personne de leurs prédécesseurs, qu'un seul cheveu de leur tête ne serait pas perdu au milieu des persécutions. Et capillus de capite njestro non peribit.
En écrivant pour vous celte espèce d'itinéraire de la vie, croyez bien, mon cher enfant, que je songe à tout. Je prévois donc le cas où votre collège sera détruit et vos maîtres poursuivis avec fureur par toutes les forces de l'irréligion. Si vous êtes alors assez grand pour faire valoir les principes et les bons sentimens que vous aurez reçus d'eux, ne vous séparez point de leur sort; faites voir le fruit des leçons qu'ils vous auront données, en servant de baion à leurs vieillards, en cherchant pour eux des secours et
des asiles, en leur faisant, de votre dette de reconnaissance, une ressource dans les tribulations et l'adversité. C'est une chose d'obligation, mon fils, que de montrer ainsi à quelle école vous appartenez. Par une conduite contraire, vous manqueriez à la réputation de courage et de palience qui est le plus bel apanage de lem- vie religieuse; ce serait de votre part comme un déni de justice dont leurs ennemis ne manqueraient pas de s'emparer avec leur délectation accoutumée , pour en tirer un sujet de reproche et d'accusation. Eux qui achètent le mensonge et l'ingratitude au poids de l'or, jugez coml^ien ils seraient heureux de rencontrer un élève des jésuites dont la lâcheté pourrait être tournée gratuitement contre ses maîtres! Au surplus, je ne suis point en peine de la conduite que vous tiendrez envers eux, quand vous serez en âge d'apprécier leurs vertus et leurs services.
Je viens de faire la supposition la moins naturelle de toutes , mon cher enfant , puisqu'elle ne peut être fondée que sur un incroyable succès d'irréligion et de malice humiine. Cependant, nous vivons dans un pays et dans un temps où il est fort permis de ne se fier h rien. Nous sommes d'une ignorance et d'une présomption qui étonnaient déjà beaucoup, il y a plus de
Cflllégc. 5
soixante ans, les philosophes qui cherchaient à expliquer la cause de nos progrès dans l'incrédulité. Ils l'attribuaient à ce que notre nation est ignorante et frivole, paresseuse de jugement, incapable d'attention et d'examen (i). On ne dira pas, assurément, qu'elle ait changé là-dessus à son avantage, depuis cette époque. Une grande partie de la génération actuelle est née pendant l'absence des lois divines et humaines^ et il y a toute apparence qu'elle se ressentira long-temps de son origine. Elle n'a rien appris en fait de religion , et elle ne veut rien savoir. Elevée au milieu de la confusion des devoirs civils ; transportée de l'anarchie dans l'usurpation et ensuite dans l'arène des factions, elle n'a aucune idée nette de l'ordre social et de la soumission aux lois. Elle ne voit donc dans notre établissement religieux et monarchique, qu'un double joug qui l'irrite et qu'elle est impatiente de briser. Si elle en vient à bout, le sort des jésuites et le vôtre m'est connu. Mais comme vous voulez, comme vous êtes obligé de ressembler aux gens de bien, peu importe la situation où les cala-
(ij Dict. des hérésies. Ouvrage qui n'appartient point, r.oinine son titre, au genre sévère et morose. II est si peu orlhofl'txr, qu'il a mérité rl'^trp loué par d'Alembcrl.
mités publiques vous trouveront alors; elles atteindront tout ce qu'il y aura de vivant dans l'ordre social.
Du reste , mon fils , ces mêmes calamités , si elles arrivent, contribueront plus que la raison et la sagesse , à ramener les hommes au sentiment religieux. 11 n'y a rien de tel, en effet, que les grandes adversités pour humilier les fronts superbes , pour abattre les orgueils qui causent notre maladie de révolte et d'impiété. Je vais vous dire là -dessus quelque chose qui vous paraîtra peut - être singulier , mais qui ne vous étonnera plus quand vous serez en âge d'observer : c'est que notre effervescence anarchique, notre esprit de soulèvement contre l'autorité divine et humaine provient en grande partie d'une certaine surabondance de bonheur public qui nous rend fiers, insolens et ingrats envers le Ciel comme envers la terre. Oui, mon ami, c'est le repos, c'est la justice, ce sont les bienfaits du règne des Bourbons qui nous mettent dans cet état d'irritation et de révolte. Cela vient de ce que la prospérité est la mère de l'orgueil, et que l'orgueil est l'ennemi né de tout devoir et de toute puissance.
L'adversité, les malheurs publics, mon cher enfant , manquent rarement de produire les effets
contraires. Je ne veux point remonter jusqu'au quinzième siècle pour vous montrer comincm la Bohême soulevée aussi par Tespril philosophique, vint se rattacher d'elle-même au joug de l'obéissance 5 sous les coups de foudre dont le Ciel écrasa son orgueil. Notre révolution et le règne de Buonaparte me fournissent des exemples plus récens à vous offrir.
Aux yeux de ceux qui ne séparent point les gouvernemens particuliers du gouvernement général de la Providence , la révolution française fiit un sévère avertissement dont tout le monde ne profita pas, sans doute, mais qui réveilla beaucoup de pensées endormies dans l'oubli de la Divinité. Les seuls malheureux comprirent d'oii venait ce grand châtiment , parce que le propre de l'adversité , comme je vous l'ai dit , est de soumettre l'orgueil et de diminuer l'aveuglement. Par-là, ils se trouvèrent comme gagnés au sentiment religieux , et ramenés vers la source des consolations. Les cœurs égarés jusqu'alors dans les voies de la corruption et de l'impiété, revinrent par milliers à la cause que l'ingratitude heureuse fait oublier, et fléchirent dans les revers, sous la main qu'ils avaient méconnue dans la prospérité. On en vit d'cclalans exemples; et les esprits les plus superbes s'abaissèrent humble-
ment devant les misères que le Ciel envoyait à lem' secours pour les réveiller.
Le règne de Buonaparle eut aussi , mon cher enfant , ses avertissemens et ses sévères leçons. Les victimes pour lesquelles il fut un fléau , perdirent moins la religion de vue qu'on ne la perd de nos jours. Car on songe au Ciel quand la terre devient contraire , et l'on manque rarement de recourir aux grâces de l'un contre les. disgrâces de l'autre.
Aussi, nos écrivains irréligieux ont-ils grand soin d'en faire la remarque. Ils sont fiers de pouvoir dire que le régime de l'usurpation a été plus pieux que celui de la légitimité. Ils vont à la recherche pour raconter les progrès du mal ; ils se complaisent à énumérer les pertes toujours croissantes de la religion et les acquisitions de l'enfer. Malheureusement ils disent la vérité, mon cher fils, mais ils n'en expliquent point la cause. Or, il est évident que cette cause tient à la différence de prospérité des deux règnes. Celui qui a fait le plus de malheureux, a. nécessairement aussi le plus abattu d'orgueils, le plus réchauffé de sentimens religieux, le plus diminué le nombre des impies. Encore quelques années de dominalion , et Buonaparte achevait le rôle d'Attila. Dans ce cas, il aurait produit beaucoup de conversions.
TJ f'aiu poiirlam avouer que , s'il nous a laissé tlaus des dispositions religieuses meilleures que celles qui nous restent, il en existe encore une autre raison.
Buonaparie n'abandonnait point toute la religion à la licence des écrivains impies. Il savait en sauver du moins ce qui est indispensable au maintien des gouvernemens et à la vie des Etats. Il sacrifiait peut-être volontiers la partie qui ne se rattache qu'aux intérêts du Ciel ; mais celle qui protège la terre et le repos public, il ne la laissait pas livrée à l'insulte et à la dérision. Il ne soulFrait point que l'incrédulité corruptrice des mœurs et du devoir filtrât de tous côtés , jusqu'au fond des chaumières. En un mot , il veillait h ce que le cynisme irréligieux ne fît point assez de ravages pour arriver jusqu'aux fondemens de l'édifice social , pour briser tous les freins de l'obéissance et noyer dans le mépris tous les pouvoirs conservateurs de l'ordre.
Si sa législation eût été moins ferme, sa politique plus timide ou plus confiante, il est probable que la révolution se serait réveillée a côté de lui, pour rouvrir les brèches qu'elle avait faites à l'Eglise. Comme les esprits étaient encore plus chauds d'anarchie de son temps que du nôtre, sûrement ils n'auraient point attendit
7ï jusqu'ici pour se composer un droit énorme de tous les droits qu'ils envahissent sur la religion et la monarchie.
Dans l'ëlat d'anxiété où je suis pour vous, mon pauvre enfant, je voudrais de tout mon cœur que Buonaparte eût montré moins de prudence , et que ce fût l'époque de son règne qui eût supporté les dangers et les malheurs publics qui menacent la nôtre ; l'autel et le trône seraient maintenant en sûreté ; notre peine serait subie , et notre dette de misère acquittée ; maintenant les foudres de la colère divine seraient éteintes ; je vous saurais à l'abri de tous les accidens que je prévois; je découvrirais pour vous comme pour les jésuites, comme pour tous les autres amis de la religion et de l'Etat , comme pour tous les gens de bien du royaume, un long avenir de paix et de sécurité; la cause de mes alarmes serait détruite, et ma tendresse paternelle dormirait sans inquiétude sur votre sort.
Du langage que je vous tiens ici , mon fils , vous concluez sans doute que je ne m'attends point à des maux durables et sans remède, puisque, s'ils étaient arrivés un peu plus tôt, ils seraient déjà passés : cela est vrai. Nous sommes une nation aveugle , ingrate envers Dieu et les bons rois, el qui a besoin d'être châtiée potir ou-
vrir les yeux. Etourdie sur les suites de son esprit de révolte, elle est certainement capable de se replonger dans tous les désordres de l'anarchie et de l'irréligion. Mais la Providence est là pour confondre et humilier.
Celui qui met un û'ein à la fureur des flots. Sait aussi des niéchans anrtcr les complots.
Quelles que soient la nature et la puissance des évènemens, soyez sûr que force restera toujours à la loi divine et humaine, et que ce n'est pas la cause de la justice éternelle qui succombera.
Quant à la durée des persécutions dont vous pourrez être témoin , mon ami , je ne puis rien déterminer à cet égard j mais comptons sur la parole que Jésus-Christ a donnée aux hommes justes, d'abréger en leur faveur les jours de désolation et de souffrances publiques. Propter electos breviahuntur dles illi. Vous qui connaissez déjà un peu les jésuites, vous devez assez comprendre qu'ils sont de ceux dont la vie demande grâce pour l'aveuglement et l'iniquité des nations. Que leurs persécuteurs se rassurent donc , ils participeront aux bénéfices du pardon attaché aux vertus et à l'innocence de leurs victimes.
Je l'avouerai toutefois, mon cher enfant, il est
liisie d'envisager les chàlimens du Ciel comme un remède et une dernière ressource contre les maux qui afflii^ent la religion. Mais si l'impiété, si les orgueils qui menacent de tout renverser dans l'Eglise et dans l'Etat, ne peuvent être abattus qu'à ce prix , il faut bien accepter ce sacrifice, sans examiner ce qu'il coûtera : les adversités qui sauvent les nations valent mieux , sans contredit, que les prospérités qui les perdent.
Vous voyez que tout me ramène à l'idée de vous laisser suivre le cours des évènemens avec les jésuites : advienne que pourra. Il y a plus : je vous conseille de chercher de bonne heure, dans les dispositions de votre esprit et de votre cœur, ce qui pourrait vous rendre digne d'être associé un jour à leurs saints travaux. Loin de moi la pensée de violenter jamais votre vocation • mais qu'il soit permis à votre père de l'interroger, et de vous aider à la comprendre. Car les études ont beaucoup de parties perdues quand elles se font à l'aventure, et qu'on ignore longtemps où l'on veut aller.
Si par la suite, ou dès à présent, vous sentez remuer en vous le zèle de la charité chrétienne et la passion du bien : faites-vous jésuite.
Si vous êtes d'vin caractère à mépriser les jugemens du monde et les folles clameurs des in-
sensés ; à marcher droit dans la vie , à travers les ronces et les épines; h conquérir la sagesse au milieu des dangers et des écueils : faites-vous jésuite.
Si vous avez une volonté ferme , une constance d'âme et d'esprit à toute épreuve , qui puisse supporter sans murmure l'outrage, l'injustice, la calomnie et les persécutions : faites-vous jésuite.
Si vous êtes séduit par l'idée d'une existence entièrement consacrée aux intérêts de la religion et de la morale, aux combats de la foi et à la défense de la vérité : faites- vous jésuite.
Si vous n'êtes pas effrayé d'une carrière où l'on n'a d'autre perspective que de se sacrifier gratuitement pour sauver des hommes dont la plupart ne veulent pas qu'on les sauve : faitesvous jésuite.
Si vous avez un courage capable de vous faire oublier parens, amis, affections de famille, et jusqu'à vous-même, pour aller dans des pays barbares et inhospitaliers, conquérir des âmes qui vous sont inconnues, qui n'intéressent que la charité chrétienne : faites-vous jésuite.
Si la pensée de la vie qui ne finit point vous détache assez de celle qui passe vite , pour que cette dernière ne vous paraisse bonne qu'à être immolée dans les pénibles travaux de l'enseigne-
7^ ment ei de Taposlolat , dans les missions dangereuses, dans les combats de toute espèce, sous le feu continuel de la calomnie et de l'impiété : faites-vous jésuite.
Enfin, mon cher fils, si vous sentez en vous la force nécessaire pour braver, en vue du Ciel, toutes les injustices de la terre ; si vous sentez que l'amour du bien et l'innocence de la vie rendent l'homme juste supérieur à tous ses ennemis, et la victime mille fois plus heureuse que les persécuteurs : faites-vous jésuite.
Je ne vous parle point d'une qualité précieuse qui distingue l'esprit de vos maîtres, et qu'il est difficile de ne point rapporter de leur école : c'est la soumission. Non seulement la soumission est une vertu agréable aux yeux de Dieu; elle est aussi un don naturel recommandable aux yeux du monde , et qui aide beaucoup à faire supporter ses injustices. Prenez-en donc l'habitude. Les hommes, mon cher fils, ne sont pas nés pour commander , mais pour obéir ; et c'est par une rare exception que le Ciel confie son autorité à quelques-uns. Nos troubles civils, nos malheurs publics datent de l'époque où l'orgueil vint nous détourner de la destination commune , qui est l'obéissance.
La soumission forme les beaux caractères et
les bons esprits : c'est assurer le repos de ses jours que d'apprendre à fléchir de bonne heure devant les désirs de ses égaux et même de ses inférieurs , si l'on croit en avoir , à plus forte raison devant les volontés légitimes. Cette précieuse habitude de céder nous délivre de la tracasserie , des prétentions , des querelles et de toutes les contrariétés qui font de la vie une espèce de champ de bataille, un état de guerre éternel. Cherchez ce qui rend l'âme des jésuites si calme , leur résignation si admirable , leur caractère de modération si touchant, et vous verrez que c'est cette inflexible règle de soumission qu'ils se sont imposée.
Assurément, ce que je vous dis de ce ministère prouve assez qu'il n'est pas accessible à un grand nombre d'élus. Mais aussi, quel honneur pour vous et quelle joie pour moi , si vous pouviez devenir digne d'une aussi haute destination!
Il est une noble profession dont vous n'avez jamais entendu parler qu'avec éloge , parce qu'elle a donné, en effet, de l'illustration et de la gloire à beaucoup de noms : c'est celle qui consiste h défendre les intérêts privés et quelquefois la vie des cliens qui invoquent son appui. Souvent aussi vous avez vu les récompenses publiques chercher de sim])les citoyens ([ui ont eu le bon-
heur de sauver du naufrage, ou de quelque autre péril, les jours de leurs semblables. Par quelle coniradiclion arrive-t-il, mon cher enfant, qu'on ne sache plus trouver que des mépris, des outrages et des amertumes quand il s'agit d'une société religieuse dont la seule mission est de sauver notre autre vie, et de nous préserver, dès à présent, de la corruption qui ronge notre existence? Ce langage, il est vrai, ne peut être entendu que de ceux qui ont de la foi; mais faut-il donc renoncer à la raison et à la vérité à cause de ceux qui n'en ont pas?
Après le bonheur d'apprendre qu'une vocation courageuse pourrait vous tourner vers la carrière pénible de l'apostolat avec les jésuites, ma plus douce pensée, mon cher fds, est d'espérer que vous achèverez paisiblement vos études, et que vous rapporterez un jour, de votre collège, un riche trésor de sagesse et de vertu. Si le monde peut soutenir jusque là cette crise de dissolulion qui l'agite; si vous le retrouvez dans l'état de désordre et d'irréligion où vous l'avez laissé , le cri des passions et du mensonge viendra souvent troubler votre repos ; on vous poursuivra du nom de jésuite; on le maudira dans votre personne comme dans celle de vos maîtres; mais vous en prendrez d'autant plus facilement votre parti,
que leurs leçons et leur exemple vous auront enseii^né la modération , la patience et la charité. Pour vous fortifier dès aujourd'hui contre ces odieuses clameurs, armez-vous des suffrages illustres qui se sont réunis de toutes parts en faveur des jésuites, pour les consoler des cris féroces de l'impiété. Apprenez les noms des papes et des évêques, des conciles et des assemblées de clergé, des princes et des peuples chrétiens qui ont protesté, avec horreur, contre le brutal haro, contre l'iniquité de5 chambres ardentes qui les ont proscrits.
Ne croyez pas d'ailleurs, mon ami, que la parole puisse rester toujours, sans contradiction, à l'injustice et au mensonge. Malgré l'autorité que la malice humaine a obtenue de nos jours; malgré tout le despotisme qu'elle excerce, et sur l'ignorance, et sur la sottise, et sur les caractères timides, elle ne parviendra point à détrôner entièrement la vérité. Dans le temps où Voliaire appelait aussi tous ses ennemis jésuites pour se débarrasser de leurs raisons, Gressct, plus juste que lui, les vengeait noblement de l'esprit d'envie et d'irréligion qui les persécutait. Peut-être, cependant, avait-il quelque rancune à faire valoir contre leur compagnie : ils l'en avaient tout doucement écarté pour se maintenir purs àc li-
cence et de relâchement. Remarquez , en outre , qu'il est l'auteur de la comédie du Méchant., et qu'il devait être en fonds de malice s'il avait eu des querelles à leur chercher. Eh bien! mon ami , dans la composition la plus téméraire et la plus indigne de sa plume \ dans celle où il prélude , sans le savoir, aux destructions et aux spoliations révolutionnaires , il ne peut s'empêcher de demander, pour l'Ordre des jésuites, une exception d'estime et de reconnaissance publique. Il les salue de ses respects au nom des arts, des sciences et des lettres, au nom de la patrie illustrée par leurs talens; et ce qui est plus honorable pour eux, au nom de la religion et de la vertu. 11 veut, dit-il,
Que l'intérêt de l'univers, Que l'estime de tous les âges Conservent dans leurs avantages Ces établissemens divers ; Et qu'on respecte ces asiles Où le savoir et la vertu
Ont établi leurs domiciles
Qu'ils vivent ! qu'au bien de la France Concourant sans division, Ils mettent tous d'intelligence Une barrière à l'ignorance.
Un frein a l'irréligion.
Quarante ans avant lui, Boileau avait payé \\n
autre iribiit aux jésuites, cl donné un exemple particulier de sa considération pour eux. Lisez la préface de sa douzième Satire.Vous y verrez que, de son temps comme du nôtre, la liainc de leur nom soulevait les envieux et les impies; avec cette différence qu'on se cachait alors par pudeur, d'une chose que notre corruption révolutionnaire a rendue commune et libre pour tout le monde. Sûrement les ennemis de l'illustre Société entendaient fort bien l'intérêt de leur cause en cherchant à se fortifier d'une alliance atissi importante que celle de Boileau. Mais lui, il entendait encore mieux les intérêts de son honneur, en protestant avec indignation contre les écrits anonymes qu'on lui attribuait , et en se défendant, comme d'un crime odieux, de toute participation aux manœuvres qu'il voyait mettre en usage pour préparer la perte des jésuites.
C'est ainsi , mon fils, qu'aux époques les plus critiques pour la religion, il se rencontrera toujours des hommes de bien et de pudeur qui demanderont à s'inscrire en faux contre l'injustice ot l'impiété. Ils auront le mérite du courage dans les temps de persécution; ils n'auront que celui «le la bonne foi et de la probité dans les temps ordinaires.
Si Quant ù vous, mon cher enfant, votre conduite est tracée d'avance. Qu'il y ait on non du danger à défendre vos malhcuretix maîucs, c'est une dette qu'il faut acquitter. Aux yeux des honnêtes iijcns vous les défendrez suffisamment par vos bons principes, par vos mœurs, par les fruits d'une éducation pvue et religieuse. Vis-àvis des autres, la difficulté sera pins grande; et siirement vous ne viendrez point à bout de renverser la barrière de passions que l'irréîijnon vous opposera. Cependant, s'il arrive que le Ciel vous accorde des talens, et que les jésuites aient le temps de les eu hiver, vous devez les consacrer à la reconnaissance et à la cause du .'3ien. Si cette arme vous manque , il est un dernier îroyeii d'accomplir ce qu'il y a d'essentiel dans vos obligations : c'est de rester inébranlable £ou£ le drapeau qui aura guidé votre jeunesse. S'il ne vous est pas donné de le faire respecter, il dépend de vous, du moins, de le respecter tou'ours, et de lui demeurer fidèle. L'impiété ne vous accordera rien ; mais vous, mon ami, vous ne lui devez rien non plus. Vous éies mieux fondé qu'elle à rester inflexible dans vos principes invariable dans vos sentimens et dans votre foi. Qu'elle ne vous arrache donc jamais ni aucune faiblesse ni aucun signe de complicité. Vous
Coll(?ge. Q
reviendrez convaincu de l'innocence cl des Vertus de vos maîtres. Fussiez-vous entièrement dépourvu de talens, cette conviction est facile à exprimer. Il vous suffira de dire :
(( J'ai vu des hommes que la perversité de leur (( siècle attriste profondcmcnt , mais dont elle (( n'usera jamais la patience et le courage. Je les « ai vus dans leur vie intérieure , abreuvés de « dégoûts et (le diffamation, sous le fouet des (( furies révolutionnaires qui les poursvuvent sans (( cesse pour les déchirer. Pas une plainte, pas (( un murmure , pas un signe d'impatience ne « leur est échappé.
« J'ai vu des fronts calmes d'innocence, des « religieux impassibles qui s'abandonnent volon- (( tiers aux mauvais traitemens et aux coups de (( la malice humaine , qui ne ressentent rien « pour eux-mêmes , ni des traits de la calomnie (( et de l'injustice , ni des rudes combats que (( l'impiété leur livre. Mais s'ils oublient leurs « propres douleurs, ils sont vivement afiligés de « celles de l'Eglise ; ils travaillent constamment (( à les diminuer par leurs prières et leurs vertus, (( et ils agissent comme s'ils étaient persuadés « que leurs larmes sont bonnes à guérir les plaies (( de la religion.
(( J'ai vu ceux que tant de voix accusent d'é-
« gnrer l'esprit de la jeunesse par des doclriiies « dangereuses et criminelles. L'élite des familles « recommandables leur a confié des milliers d'en- « fans. Ils ne leur ont donné que des exemples « de sagesse , que des leçons d'obéissance et de « vertu. Ils ne leur ont montré que les règles (X delà moraine éternelle, enseigné que la science « et la pratique du bien. Par quel singulier ha- (( sard serait-il donc toujours arrivé qu'avec un « institut corrupteur des principes, des idées « d'ordre et de fidélité, les jésuites n'eussent ja- « mais rendu h tant de familles que des sujets « dociles, que des cœurs droits et inoffensifs, « que des caractères irréprochables?
« J'ai vu ces maîtres dont la philosophie de (c nos jours repousse^l'école et dédaigne le sa- « voir : non seulement ils ont tous parcouru avec « distinction , comme étudians , les divers cours « de« humanités et des hautes sciences j mais <f avant d'être admis dans le corps enseignant (( des jésuites, ils ont dû faire ce qu'on appelle (( le tour des classes j c'est - à - dire les parcou- (( rir toutes , comme professeurs , les unes après « les autres. Indépendamment du savoir général « qu'ils réunissent, chacun d'eux excelle encore « dans une branche particulière des connaissanu ces humaines. D'où il arrive que tous les gen-
« res d'inslruclioii se Lrouvcul représentés, sous (( le même toit, par des noiabililés.
(( J'ai vu les prédicalcm^s doni l'impiété se dit (( eflfravée par bienveillance pour la religion et (( pour les goiivcraemens moriarchicpics. Ce que « la eliariio chrétienne leur lait supporter de u veilles et de travaux, surpasse l'ordinaire me- (( sure des forces humaines. Ils savent pourtant « bien que tant de zèle ne doit guère produire (( pour eux que des avanies et de l'inj^ratitude. (( Mais ils disent aussi : Ach'ienne que pourra.
(.(. J'ai vu ces jésuites que tant d'imaginations (( malades se représentent comme des ambitieux (( uniquement occupés de soins temporels et d'a- (( vantages mondains. Leurs journées sont de dixce huit heures; les exercices de piété, l'étude, « l'ordre de la discipline et l'accomplissement (( de tous les devoirs de rigueur, n'y laissent pas (( le moindro vide oii les affaires du monde puisce sent se glisser. Leur luxe de table consiste à (( partager trois fois par jour le modeste ordi- (f naire de leurs écoliers. Leurs simples habits (( de laine sont conservés et portés presque jusce qu'aux derniers débris. Ils ne possèdent pas (( une seide voiture, môme pour l'usage de leurs (( vieillards. Comme toute leur existence maté- « rielle est là et aboutit là invariablement, sans
f( admellrc Jii les disiinclions du sacerdoce, ni « les hoiineuis et les récompenses icrrcsires, se- (( rait-ce donc pour arriver à si peu de chose (( qu'ils subiraient tant d'éludés et de travaux? « serait-ce pour cela qu'ils prendraient la peine « de cuhiver loni^uement des talcns, de former « des prédicateurs célèbres et des maîtres habiles « dans tous les genres? est-ce là ce qui les dé- « dommagerait des yjerséou lions, des clameurs (c grossières et de toutes les mille amertimies (( dont le siècle de tolérance les rassasie ? »
Voilà , mon fds , ce que vous pourrez dire parce que vous l'aurez vu, et ce que les ennemis de la religion s'accorderont à nier sans y aller voir.
Comme probablement vous ne me retrouverez pius lorsque vous serez en état de me remplacer dans la défense des jésuites, je suis bien aise de vous laisser , pour votre usage , les raisons qui m'ont attaché à leur cause :
Je tiens pour les jésuites, parce que le fondateur de leur Ordre est un grand saint, dont la vie offre beaucoiip de points de ressemblance avec celle de l'apôtre saint Paulj et que, sous ce premier rapport, leur origine est certainement à l'abri de toute critique.
Je liens pour les jésui*tes, parce que leur ins-
lHut est la plus boUc conception que je connaisse de la sagesse humaine; et ensuite, parce que cet institut a été déclaré pieux par un concile général, dont l'autorité, en cette matière, me paraît supérieiu'e a celle de quelques joiu^naux révolutionnaires.
Je tiens pour les jésuites, parce que j'ai lu la vie et les actes des vingt-trois généraux qu'ils ont eus jusqu'à présent, et que je serais fort embarrassé pour trouver ailleurs, n'importe dans quels grades ou dans quel ordre de citoyens , une pareille série de mérites et de vertus.
Je tiens pour les jésuites, parce que dix-neuf papes les ont appréciés et jugés de la manière la plus glorieuse , et que le seul qui les ait abandonnés a protesté par sa longue résistance, par ses regrets et son estime, contre les violences politiques du dehors qui lui imposaient ce sacrifice.
Je tiens pour les jésuites, parce que la légende et le martyrologe abondent en noms pieux et illustres que leur société a fournis ; parce que ? dans les annales des missions apostoliques, l'Eglise en a recueilli plus de trois cents autres dont elle examine les titres de béatification avec sa lente maturité.
Je tiens pour les jésuites, parce que leur proscription a soulevé tout ce qu'il y avait , à cette
(époque , Je plus honorable et de plus ëclairé dans l'épiscopat, dans le clergé de France, et dans tous les ordres de l'Etat.
Je tiens pour les jésuites , parce que je crois être sûr qu'il n'y a pas aujourd'hui quatre évêques en France qui ne sentent l'urgent besoin de faire secourir la religion par ces grands maîtres de la vie spirituelle et de la prédication évangélique. Or, cette réunion dautorités me fait d'autant plus d'impression, que jamais les sièges épiscopaux du royaume n'ont brillé d'autant de lumière ; que jamais le sacerdoce divin n'a possédé de chefs plus actifs, plus habiles, plus occupés d'arrêter les progrès de l'irréligion et les ravages des mauvaises mœurs.
Je tiens pour les jésuites, parce qu'ils ont été jugés à la manière de Jésus-Christ, à la manière de Louis XVI et de la plupart des autres martyrs, et que ces juge mens sont des opprobres qui pèseront éternellement sur la race des méchans.
Je tiens pour les jésuites, parce que l'illustration des plus beaux siècles de la France a été en grande partie leur ouvrage , et qu'ils n'ont participé en rien à la honte du nôtre.
Enfin, mon cher fils, je suis très-sérieusement un de ceux que le monde appelle jésuites par dérision.
Je suis jésuite, parce que si tous les honnêtes gens ne le sont pas, ce n'est que faute de s'entendre sur un mol.
Je suis jésuite, parce que j'aime mieux être du parti de ceux qui cherchent à sauver la religion et la royauté, que du parti de ceux qui travaillent à ruiner le peu qui nous en reste.
Je suis jésuite , parce que je trouve plus d'honneur à penser comme Heuri lYet Frcdcric-le- Grand, comme IMoniesquieu et ButTon, comme le cardinal de Richelieu, l'abbé Ptaynal et l'ancien M. de Chateaubriand, qu'à partager les fureurs irréligieuses d'un la Chalotais et d'un Diderot.
Je suis jésuite, parce que je remarque très-distinctement que ceux qui ne le sont pas n'ont, en lait de religion, rien d'arrêté dans les idées, rien de positif dans le cœur et dans l'esprit.
Je suis jésuite, pour tâcher de n'être confondu ni avec les malveillans, qui veulent tout perdre j ni avec les ignorans et les niais, qui ne veulent point s'en apercevoir.
En nn mot, je suis jésuite, encore moins pour ressembler à leurs amis que pour ne pas ressembler à leurs ennemis.