‹ Le collége de mon filsChapitre 3 sur 34 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Vue intérieure du collège de mon fils. Si:s maîtres; ses condisciples.

Vous voilà donc , mon cher enfant , à portée de comparer les jésnites avec les portraits que vous en avez vu faire. Quelle surprise sera la vôtre , lorsque vous aurez observé , pendant quelque temps, ces terribles maîtres des peuples et des rois! Sûrement, vous serez de Tavis d'un seigneur russe que sa curiosité conduisit dernièrement à Mont-Rouge, et dont je veux vous raconter l'espèce de mystification.

Ce grand seigneur est dans l'habitude de lire nos journaux révolutionnaires. Par conséquent, il s'était laissé persuader que Mont-Rouge est la capitale d'un pays nommé ultramontairij qui conduit le reste du monde à la lisière , et menace d'écraser tous les autres Etats sous le poids de sa domination. En voyageur intelligent , il com-

prit sans peine que Paris n'était plus rien eu comparaison du fameux village de sa banlieue , et qu'il ne pouvait raisonnablement retourner en Russie sans avoir visité Mont-Bouge.

Le voilà donc en chemin dans un superbe équipage , et entouré de sa nombreuse livrée. A peine est -il sorti de la barrière d'Enfer, qu'il dévore des yeux les roues et les poulies des carrières de Mont-Rouge. Arrivé au milieu du village, il est fort étonné de ne point voir la capitale qu'il cherche. Il la fait demander de porte en porte par ses domestiques. Personne ne comprend rien aux définitions qu'ils en donnent d'après le Constitutionnel. Par bonheur , le maître d'école survient , qui devine à peu près ie quoi il est question. Il conduit le noble russe à une porte cochère où l'herbe croît en dedans comme en dehors, et se retire en lui disant ; « C'est là probablement ce que vous demandez. »

L'étranger pénètre d'autant plus facilement, que les deux frères qui gardent l'entrée de la célèbre métropole n'ont jamais vu que d'humbles piétons sans livrée. Il reçoit donc pleine licence , et il en profite pour se promener dans un jardin solitaire, au milieu des choux et des légumes les plus connnuns. Au bout d'un quart d'heure, il entend sonner une clochette sm- un

toit de maison, et il voit déliler une soixantaine de jeunes clercs qui arrivent en récréation. Comme il se doute que c'est là ce qui compose la grande armée dont les bons journaux menacent l'Europe , il les examine avec beaucoup d'attention. Au lieu de les voir manœui^rerj selon l'idée que nos écrivains anti- religieux lui en avaient faite, il est frappé de la tenue grave, du silence modeste et du ton de bonne compagnie qui les distingue. Il se retire donc en riant lui-même de sa mystification, et en disant : (c Comment, « c'est là ce Mont-Rouge dont j'ai tant entendu (c parler! c'est là cette colonie qui compromet le ({ repos de la France et le sort du genre humain ! (( Allons, allons; je suis bien aise que le mal ne (( soit pas plus grand. Me voilà. Dieu merci, fort « tranquille sur le sort du monde ; il est en bon- (( nés mains. »

Vous le voyez , mon fds , vous auriez risqué de commettre quelque bévue semblable en arrivant dans votre collège , si je vous avais laissé lire le Constitutionnel ou le Journal des Débats. Ils auraient perverti votre jugement comme ils ont corrompu celui de tant d'autres jeunes gens. Et moi , je serais du nombre des malheureux parens qui ont de si cruels reproches à se faire , pour avoir infecté eux-mêmes ou laissé infecter l'es-

prit de leurs enfans par des germes d'erreiir ei de mensonge que le temps ne déracinera peut-être jamais. Ce n'est pas une aussi petite chose qu'on l'imagine, mon ami, que d'éire capable de répe'ter les sottises absurdes qu'on entend débiter sur les jésuites. C'est un indice qui révèle une grande corruption du cœur, qui dénote le désir de secouer le joug de la religion et de la vérité qu'on hait en eux. C'est aussi une petite chose en apparence que de plaisanter sur une ceinture noire et un rabat qu'on voit passer à côté de soi. Et pourtant il n'y a point de signe plus certain d'un grand dévergondage de mœurs et d'irréligion. Sans aucun autre fondement , on peut prononcer sur tout l'ensemble , sur toute la valeur d'un homme, et être assuré qu'il est corrompu de cœur et d'esprit.

A présent que vous êtes à même de vérifier mes avertisse mens, je me sens plus fort que jamais de tout ce que je vous ai dit sur les jésuites. Etablissons donc bien les points sur lesquels je vous ai désabusé ; vérifiez - les par vos yeux , et prenez-moi en faute si vous pouvez .

Combien de fois n'avez-vous pas entendu dire que les jésuites ont un crédit à remuer tout dans l'ordre social , et à décider presque du sort du monde? Par combien de fables absurdes n'a-t-on

pus cherché ù vous persuader qu'ils (Usiribiielil les emplois , la fortune et les honneurs ? Vous voilà maintenant, mon fils, à la source de ce Pactole merveilleux qui roule For et répand les richesses à pleins bords. Vous voilà en position de recevoir abondamment de la première main, ces rosées de grâces et de faveurs. Examinez et attendez... Mais non, mon ami, ne perdez point votre temps à poursuivre cette vaine chimère. Bornez - vous à recevoir de bonnes leçons, de bons principes et de bons sentimens; c'est le seul Pactole des jésuites. Pour ce qui concerne les biens matériels, non seulement n'attendez rien d'eux , mais préparez-vous à partager les ronces et les épines que la malice humaine se plaît à entasser sous leurs pas. Ne songez qu'à les consoler, par une bonne conduite et une généreuse reconnaissance , des rudes épreuves auxquelles ils se condamnent par amour du bien. Car leur vie ne serait qu'un long et inutile supplice , sans quelques fruits précieux , qu'à force de patience et de travaux ils arrachent de leur champ d'épines.

Non , mon cher enfant , non , les jésuites ne peuvent rien de ce que le monde appelle des avantages temporels. Bien loin de là , leur nom n'est qu'une espèce de stigmate propre à mar-

quer les fronts pour la persécution. Votre père en sait déjà quelque chose; et il ne vous en avertit que pour vous préparer à la résignation et au courage. Ainsi, pour ne point vous exposer à des mécomptes, n'attendez rien de bon de la part des hommes, et ne vous dissimulez point les inconvéniens du parti que je vous fais prendre.

Pour le moment , l'aspect des choses n'a rien d'effrayant. Nous vivons sous un roi sage qui ne renvoie à personne la proscription et les persécutions qu'il a lui-même éprouvées. 11 a pour conseillers des hommes qui, apparemment, savent à quoi s'en tenir sur la clameur révolutionnaire qui leur demande le sacrifice des jésuites. Par esprit de justice et par conviction , ils ont maîtrisé jusqu'à présent celte fougue d'irréligion et d'impiété. Ils ont compris que ce torrent de corruption menaçait autre chose que les jésuites, et ils l'ont su contenir dans les digues où il bouillonne.

Mais supposez que la colère du Ciel jette au milieu de nous quelqu'un de ces ministres que le siècle dernier a connus si malheureusement sous les noms de Choiseul et de Pombal. Il lui viendra probablement à la fantaisie de se populariser tout à coup aux dépens de la sûreté de l'Etat; et il songera tout d'abord à se faire un

moyen àe triomphe du grand mouvenieni irréligieux qui nous précipite vers la dissolution. Il le favorisera pour en être lui-même favorisé. Alors, mon cher enfant, tout sera consommé pour les jésuites ; et vous et moi nous avons la perspective de succomber avec eux. Mais le malheur veut que cette considération ne soit pas plus triste pour nous en particulier que pour tous lès gens de bien en général. La cause qui produira la perte des jésuites est si féconde en désolations , elle est liée à tant d*immoralité , à tant de corruption et de malheurs publics, qu'en vérité ce n'est pas la peine de chercher à se débattre contre le torrent de misère qui en jaillira nécessairement. Ce ne serait donc point, mon ami , la proscription de vos malheureux maîtres qui formerait la vraie catastrophe ; ce serait la dissolution de l'ordre civil et religieux tout entier, dont elle n'aurait été que le signal. Ainsi , la seule différence pour vous est de succomber avec les jésuites ou à côté des jésuites.

Dans l'incertitude des évènemens dont la connaissance est réservée au Ciel , commencez toujours par apprendre à bien vivre à leur école , et par y recevoir la science qui apprend à bien mourir. 11 n'est pas décidé, d'ailleurs, que la iblie et la perversité de notre siècle aient encore

lassé la patience inépuisable de la Providence. Il peut lui rester des regards de compassion pour notre malheureux pays; et à tout événement, il faut vous mettre en état de seconder ses vues dans l'exercice des devoirs qu'elle vous imposera. J'ai honte, mon cher fils, de reproduire à votre pensée les atroces calomnies que je n'ai pas toujours pu vous empêcher d'entendre circuler contre les jésuites. Mais il est d'oblij^ation pour moi d'effacer de votre esprit les dernières traces de ces salissures. Ce n'est pas que j'en craigne maintenant les conséquences, puisque chaque jour vous révélera des vertus, des mœurs douces et pures , des principes de sagesse et des pratiques de bien, là oii l'esprit de diffamation et d'impiété cherche ses sujets de scandale et ses prétextes de persécution. Que je suis loin de partager ces fausses inquiétudes et ces hypocrites soucis! Jugez de ma sécurité pour vous, mon fils, mon précieux fils!... Je vous autorise expressément à pratiquer tout le mal que les jésuites vous apprendront , à suivre tous les mauvais conseils qu'ils vous donneront, à professer toute votre vie les mauvais principes que vous recevrez d'eux. Je vous en absous d'avance, et je consens que ma mémoire en demeure chargée. Si cette pleine licence que je vous accorde sans aucune

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hésitalioa , doit jamais vous exposer à des reproches, qu'ils relombent sur la lête de voire père; dites que c'est moi qui l'ai voulu , et que vous ne faites qu'exécuter mon testament. Mais , vont s'écrier les esprits timorés de la révolution : Le régicide est-il donc aussi compris dans cette autorisation? Oui, mon cher enfant; oui, tout y est compris , et tout me regarde. Mais ne craignez rien; je ne crois point acheter trop cher, par cet engagement, les saines leçons de morale et les exemples de vertu que vous recevrez. Je suis tranquille sur votre sort et sur tout votre avenir, si vous rapportez de votre collège les sentimens et la sagesse dont vos religieux maîtres auront semé les germes dans votre cœur. Les portes de l'enfer ne prévaudront point contre vous.

Quant à cette fable sacrilège du régicide, n'en parlons plus, mon ami, que pour nous arrêter sur quelques exercices de votre collège qui la démentent victorieusement. En effet, ces mêmes jésuites qui veulent tant de mal aux rois, ne s'occupent guère que de leur élever des sujets fidèles et soumis. En toute occasion, ils ramèneront vos pensées là-dessus. Ils vous apprendront à concourir en vers et en prose avec vos condisciples, sur des textes que leur fournira l'amour

(le Dieu et de la royauté. La plupart de vos sujets de composition seront choisis dans cet ordre d'idées. Celui de vous qui sera le mieux inspiré par le sentiment des devoirs religieux et monarchiques, sera sûr de remporter plus de prix que les autres. Vous célébrerez tour à tour les malheurs et les vertus de l'auguste race qui règne sur nous. Il n'y a pas jusqu'au plus jeune rejelon de l'antique famille, qui n'ait déjà mille petits essais d'épopée dans votre collège. Quand vos maîtres, d'ailleurs , ne feraient qu'apprendre à leurs élèves, comme en effet ils y travaillent sans cesse, à détester le démon des révolutions, ne serait-ce pas déjà un tribut assez précieux qu'ils apporteraient à la royauté ?

Mais ils ne s'en tiennent pas là. Faites -vous raconter par vos condisciples de quelle manière fut accueilli dernièrement parmi eux, le noble vieillard qui survit à la gloire et au danger d'avoir défendu Louis XYL Quoique sa visite fût inattendue, demandez ce qu'elle inspira de transports de joie , ce qu'elle fit éclore de compositions improvisées encore plus par le cœur que par l'esprit. Quand on l'eut salué , en musique , de l'acclamation O Richard! 6 mon roi! demandez sur quoi roula le concert de louanges dont il fiit l'objet jDOur toutes les classes et dans toutes les

langues. Vous apprendrez qu'on oublia , d'un commun accord , les hautes dignités dont il est revêtu, les nobles récompenses dont il est honoré, pour ne se souvenir que de la modeste origine de son immortalité ; tant il est vrai que les jésuites ne sont pas les derniers à sentir que tous les honneurs et tous les titres de gloire se résument dans le nom (Tavocat de Louis XVI. On vous dira, enfm, comment se termina cette scène pleine d'émotions et de souvenirs. L'illustre vieillard en fut si touché , que , voulant rendre aux jésuites honneurs pour honneurs, il se hâta de les informer qu'il était un de leurs élèves, (c Eh ((" quoi ! lui répondit un des Pères de votre col- (( lége , c'est dans une école si funeste aux rois (( que vous avez appris à les si bien défendre! )) Si je parlais à d'autres qu'à vous, mon cher fils , je serais fort embarrassé pour faire supporter les petits détails dont j'ai à m'occuper avec vous. Comment s'y prendre, en effet, avec les superbes génies de notre siècle, pour oser seulement prononcer le nom de cette congélation des anges j qui est pour vous, dans ce moment, un si grand objet d'ambition? Comment annoncer au monde de nos jours que , dans le nombre de neuf cents écoliers dont se compose votre collège, il n'en est pas un qui n'aspire, de

lous ses vœux , à faire partie d'une congrégation où l'on n'est admis qu'à force de sagesse , de douceur et de piété? C'est une chose qui surpasse si fort la portée de nos intelligences actuelles, que ceux des autres jeunes gens qui auraient l'air de la comprendre , craindraient de paraître en retard de quatre siècles sur la corruption du nôtre.

Vous , mon ami , vous avez raison de braver là-dessus les idées communes et les jcgemens insensés. L'appréciation des joies appartient à ceux qui les éprouvent. Si vous êtes plus heureux avec les vôtres que le monde avec les siennes , ce sont les vôtres qui sont préférables. Je vous ai vu souvent ému, dans votre enfance, par l'image des plaisirs dont le petit Joas rend compte à la reine Athalie, qui l'interroge. Ce que vous voyez chaque jour vous rappelle mieux que jamais la simplicité touchante avec laquelle il lui dit :

Quelquefois, a l'autel, Je présente au grand-prêtre ou l'cnccus ou le sel; J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies; Je vois l'ordre pompeux de ses cérémonies.

La reine, comme vous savez, est bien surprise qu'il n'ait point de passe-temps plus doux ; elle plaint son sort, et, pour l'adoucir, elle lui pro-

Collég». «ï

pose d'aller partager l'éclai de ses grandeurs, les pompes de son palais.

Cette scène que vous connaissez , mon fils , établit assez distinctement les nuances de la vie paisible que vous menez , et de la licence révolutionnaire qui nous agite ailleurs. De ce dernier côté, nous existons à peu près comme Athalie. INous avons le charme des grandes dissipations, du fracas , de l'éLourdissement et des folles iUusions. Mais souvenez -vous que le sommeil d'Athalie est fort agité , que son esprit est battu par les plus violentes tempêtes, et qu'elle voit en songe

Des lambeaux pleins de sang et des menibrcs affreux Que des chiens dévoraiis se disputent entr'cux.

Combien votre situation est différente , et que votre congrégation des anges est douce a voir, auprès du tableau de nos passions , de nos querelles et de nos violences! Tâchez de vous rendre digne d'en faire partie , et ne craignez pas que j'en rougisse. En attendant, associez-vous, pour vous consoler, à une pratique que l'émnlalion des bonnes œuvres et de la charité chrétienne a établie dans votre collège : c'est celle qni consiste , pour chaque éuidiant, à s'imposer des épargnas et des privations, à trouver sur son

petit luxe de table et d'habillement, de quoi soulager quelque misère ou quelque maladie. Puisse - 1 - il vous arriver souvent d'être choisi pour l'aire partie des députations qu'on envoie toutes les semaines , chargées des pieux fardeaux de la bienfaisance commune , distribuer ces secours à la pauvreté timide et ignorée! Cela vous fera autant de bien que les autres leçons de morale de vos respectables maîtres. Pvemarquez surtout , mon ami , que la pensée de cette touchante pratique est née du cœur des enfans de la huitième classe , et que s'il est vrai , comme notre grand poëte fabuliste l'a dit, que cet âge est sans pitié j c'est une sentence qui ne doit point s'appliquer aux naturels adoucis par les sentimens religieux.

Aussi , quels enfans sont ceux que vous avez pour compagnons ! Votre collège en a perdu sept dans le courant de l'année dernière. J'ai lu le récit de leurs derniers momens ; et je ne saurais dire si, dans l'enseignement chrétien où vous allez puiser les mêmes forces, la science de bien mourir n'est pas plus admirable encore que la science de bien vivre. Les auteurs profanes sont souvent réduits à chercher très-loin les exemples de mort héroïque dont quelques - uns de leurs sages ont fi^appé le souvenir des hommes. Mais y

3G en vérité, ce ii'esi pas la peine de se faire disciple de Zenon , et de se 'composer à grands frais des visages de stoïciens, pour en savoir beaucoup moins là - dessus que les moindres écoliers des jésuites.

Sans doute , les esprits forts de notre siècle philosophique vous plaindront d'avoir un père qui n'entend rien aux beautés de l'éducation moderne. Car ils savent beaucoup mieux que moi ce qu'il vous faut; et les vieilles idées leur font grand'pitié. Ils ont découvert des systèmes d'étude dans lesquels l'enseignement mutuel fait des merveilles. Ils connaissent des mathématiciens de douze ans, des méthodes pour ouvrir et chauffer le génie , qui apprennent à faire de grands hommes en quatre séances.

Ces niaiseries , mon cher enfant , je n'ai point cherché à les vérifier. Je m'en tiens au positif j et le positif m'apprend que vos contemporains forment mie génération corrompue et turbulente qui ne promet rien de bon ni avec ses mœurs ni avec ses nouveautés. Une autre chose qui me paraît également très-positive, c'est que les relranchemcns et les économies qu'on lait aujourd'hui sur les pratiques de religion ne tournent point au profit de l'inslruction profane, puisqu'elle ne produit presque plus que des sujets médiocres en

tonl, excepte qu'ils ne sont pas médiocrement ori^neillenx.

Les vieilles études donc , mon cher fils • les vieilles méthodes , les vieux collèges. Il est sorti de là plus d'idées saines , plus de bon ordre , plus de règles de sagesse qu'il n'eu sortira jamais de tous les petits foyers d'irréligion et d'anarchie qui s'allument ailleurs pour la jeunesse. On se moquera de vous pendant quelques années; on vous poursuivra de clameurs philosophiques. Faites comme les jésuites ; laissez dire , laissez passer. Il vaut mieux être persécuté avec les gens de bien, qu'applaudi avec leurs ennemis.

Du reste, soyez bien assuré que je ne vous plains nullement , et que je n'ai cru préparer de repentirs ni à vous ni à moi , en plaçant mon précieux dépôt dans le lieu de sûreté que j'ai choisi. Je ne crains pas de me laisser juger et par vous - même et par les pères de famille les plus prévenus contre les jésuites. Voici donc le tableau de la vie dans laquelle je vous fais entrer; recule qui voudra.

Vous avez pour maîtres des hommes de courage et de vertu que la religion rend impassibles. A leurs yeux, la persécution n'est point un mal pour ceux qui l'éprouvent ; elle n'en est un que pour ceux qui l'exercent; et si leur charité chré-

tienne ne voyait des frères coupables dans les oppresseurs, ils seraient volontiers les opprimés; car leur mission csi de souffrir; et leur patience sera mise aux plus rudes épreuves, sans que jamais vous entendiez sortir une plainte de leur bouche. La carrière de celui cpii a racheté le monde par ses doideurs, est toujours présente à leur pensée. C'est lui qui leur a imprimé sur le front le sacré caractère de sa résignation. La foi robusie qui les anime réduit tout pour eux à cette maxime : que le temps parcourt rapidement la vie de l'homme , et que l'éternité est là pour faire justice à tous.

Aussi , vous avez entendu citer bien des noms ennemis des jésuites ; vous avez vu bien des fureurs se déchaîner contre eux. Mais avez -vous jamais ouï parler d'un jésuite qui ait proféré une seule plainte , qui ait renvoyé un seul reproche ' à ses persécuteurs ? Non , mon fds ; cela n'est point arrivé; cela n'arrivera point. Ce que je sais de leur caractère distinctif me répond que la chose est impossible. Quand il n'y aurait que cette raison, quelle honte de s'associer aux lâchetés des hommes qui les oppriment si à leur aise !

11 est probable que le temps fera naître pour vous des occasions de voir le courage de vos maîtres s'exercer dans la souffrance et l'adver-

.^0 •silé. Alors, rappelez-vous ce <jue je vous dis aujourd'hui : au milieu des épreuves qui j^laceni d'etfroi les imaginations terrestres, à la vue des périls et de la mort même , vous les entendrez toujours s'écrier : Utincim! (plût au Ciel! ) Tout ce qui pourra tendre à les approcher de leur destination dernière, du suprême sacrifice d'une vie consacrée à la plus grande gloire de Dieu, les fera sourire d'espérance. Dans la pensée de ceux qui resteront encore éloignés du but final de leur mission , le mot utinam viendra se placer comme l'expression du regret, comme une espèce de sentiment d'envie. Ainsi, vous voyez que les soldats de la foi ont aussi leur champ d'honneur, qui est le poste de la résignation , des travaux et de la patience , autrefois occupé par Jésus-Christ.

Assurément, je ne crains rien pour vous, mon cher fils, de l'influence de ces hautes pensées et de ces grands courages. L'école où de pareils maîtres enseignent les devoirs religieux ne peut qu'élever l'âme et agrandir les autres genres de dévouement et de vertu. Quant à la science, je n'en suis pas inquiet non plus. Des solitaires laborieux dont la porte est une barrière habituellement condamnée entre eux et le monde, qui passent quinze heures par jour dans l'étude et la

contemplalion , qui ne cessent <ie se communiquer réciproquement les fruits de leurs veilles, doivent nécessairement former un riche trésor d'enseignement mutuel et de connaissances de toute espèce. Puissiez -vous y participer, et rapporter un jour avec vous la centième partie de ce trésor! C'est aussi mou ulinnm.

11 me reste à vous dire quelques mots de vos compagnons d'étude , et des occupations scolastiques que vous allez partager avec eux. Il serait du plus mauvais augure pour vous et pour moi y que ce petit tableau de la vie pure et des mœurs de votre âge vous séduisît moins que la perspective d'émancipation et de licence qu'une autre position vous aurait offerte. Mais j'avoue que, dans votre conduite et vos sentimens, je n'ai jamais rien découvert qui puisse justifier ces appréhensions.

Vos condisciples vivent dans l'ignorance de ce qui se passe au-dehors. Ils ne lisent ni mauvais journaux ni mauvais livres. Au moins cela ne peut-il leur arriver qu'une seule fois ; et tant que vous ne les verrez point renvoyer à leurs familles, concluez-en hardiment qu'ils n'ont pas encore failli sur ce point. Car c'est un genre de faute irrémissible; et fussiez -vous le fils d'un prince, le moindre germe de corruption que

vous laisseriez approcher de vos yeux , vous ferait séparer, sans aucune espérance de retour, des innocens troupeaux confiés à la garde des jésuiies. Comment donc la connaissance du mal arriverait - elle jusqu'à des esprits uniquement occupés de la conuaissance du bien? A coup-sûr ce n'est pas la conduite, ce ne sont ras les mœurs et les sentimens de vos religieux maîtres, qui pourront vous donner l'idée des passions furieuses déchaînées contre eux. Si votis n'en aviez rien appris avant voire départ , ce ne serait pas l'intérieur de votre collège qui vous en dirait quelque chose. Là . mon fils , règne un calme profond et inaltérable ; là respire l'image de Tordre et de l'antique sagesse , comme pour reposer les vues faiii::;uées de notre vie orageuse et de notre chaos politique. \ous en êtes témoin : une maison de jésuites semble nous rappeler ces refu^es sacrés où les anciens se retiraient avec leurs dieux domestiques, bien moins dans la vue de pourvoir à la sûreté des personnes, que pour sauver la religion des désastres publics.

C'est ici, mon cher enfant, que les dédaigneux sages de notre époque laisseront cet écrit toml^er de leurs mains. Je suis obligé d'entrer pour vous dans quelques détails indignes des regards philosophiques, uiais dont j'ai besoin pour consta-

1er l'accomplissement de; mes devoirs paternels. (Test à la conscience des honnêtes iijens que je m'adresse, c'est même aux ennemis des jésuites (|ue je demande si un père de famille doit être bien honteux et bien effrayé de meure son lils dans la position où je vous place.

Commençons par le j^rand sujet de pitié de nos esprits foris, qui regardent comme perdu pour les études le temps employé aux exercices religieux et à la science sacrée. Je suis loin de convenir, assurément, que cette science sacrée soit une branche inutile des connaissances humaines ; c'est une culture qui a souvent produit des fruits précieux. Les plus grands orateurs de nos siècles littéraires ne sont pas ceux qui ont brillé dans les tribunes politiques. La chaire des Bossuet, des Bourdalone, des Massillon revendique ses droits et ses honneurs. Les adinirables chefs-d'œuvre de Corneille et de Racine sont là pour attester que le goût des lettres sacrées ne conduit pas moins loin que le goût des lettres profanes. Mais en accordant là-dessus à la philosophie anti - religieuse tout ce qu'il lui plaira d'exiger, voyons, mon fils, en quoi le bonheur des familles et le repos de l'ordre social peuvent être compromis y)ar les exercices de piété en usage dans votre collège.

Le premier quart d'iieurc de la journée est consacré à des prières générales et communes. Il est même permis aux élèves fervens de votre collège de devancer les autres de quinze à vingt minutes, dans une chapelle particulière oti quelques points de niédilalion leur sont proposés par un prélre qvd les y attend. Une courte lectiue sur quelque sujet édiliant précède les éludes de la matinée, et termine celles du soir. Chaque jour on entend une basse messe de peu de durée , quoique deux lois interrompue par des cantiques qui rappellent les touchantes harmonies de Sion. Chaque mois le sacrement de pénitence est d'obligation , sans que celui dont il est ordinairement suivi soit un devoir rigoureux pour personne. Tous les soirs, après la récréation, des prières générales réunissent les élèves comme le matin. On y ajoute certaines recommandations particulières, telles que la France, le Roi et sa Famille j les ennejnis des jésuites n'y sont pas oubliés non plus après leur mort. C'est ainsi que , l'année dernière, on a prié en commun pour le repos de l'àme d'un jeune ingrat qui avait publié des noirceurs contre ses anciens maîtres, dans un écrit intitulé : Coup-cCœll sur Saint- Acheul; c'est ainsi qu'on priera , quand il en >era temps, pour le repos des âmes de M. 1 abbé

Marcel et de M. le coinie de Moiiilosier ; car de ïios jours, mon ami, il n'y a plus guère que la morale des jësuites qui apprenne à songer aux défunts.

Un pèlerinage annuel est établi dans votre collège en Thonneur de la sainte Yierge ; vos neuf cents compagnons d'étude n'y sont représentés que par des députations choisies dans toutes les classes, et c'est un grand honneur que (l'en faire partie. Les députés se réunissent au supérieur et aux deux préfets des congrégations, pour aller déposer les hommages communs aux pieds de la Reine des cieux. Dans la chapelle qui est le terme de celte pieuse visite, brûle une lampe en vermeil cpie les élèves de Saint-Acheul ont votée dans la joie de leur cœur, à l'occasion de la naissance du duc de Bordeaux , leur futur maître et le vôtre.

Deux retraites de méditation ont lieu tous les ans : la première, pour tous ceux des élèves qui ont fait leur première communion ; l'autre, pour les jeunes gens des classes de philosophie que leurs familles destinent à rentrer dans le monde après le cours ordinaire des études. Celle dernière cérémonie a quelque chose de touchant, en ce qu'elle est comme le viatique pour le grand vovage, comme le dernier adieu d'une mère qui

se sdpare de ses enfans pour de longues années.

Je vous ai déjà dil un mot , mon cher fils , de cette petite congrégation des anges, qui est sûrement pour vous un grand objet d'envie et d'émulation. Elle est ouverte, en effet, aux classes inférieures, aux enfans de votre âge : méritez d'en faire partie. L'autre est établie sous l'invocation de la sainte Vierge , et n'est accessible qu'aux jeunes gens des classes supérieures. Pour être admis dans l'une ou dans l'autre, il faut réunir une grande application à l'élude, luie conduite exacte et une piété solide. Du reste, il n'est point d'obligation d'en faire partie , et personne n'exerce là -dessus aucun contrôle : c'est seulement un luxe de perfection qu'il est beau de pouvoir ajouter au simple nécessaire de la morale.

Dans les deux congrégations, le premier devoir des élèves est de donner bon exemple ; une faute publique en fait exclure poin^ un temps, et quelquefois pour toujours. Les autres engagemens qu'ils contractent sont d'exercer la charité, de s'encourager mutuellement au travail et à la pratique du bien. Les jours de congé, ceux qui composent la section de charité vont porter des aumônes et des consolations aux prisonniers , ainsi qu'aux malades de l'hôpital. Ils font le catéchisme aux pauvres qui viennent à la porte du

collège lecovoiv les débris des repas, ou bien ils voiii distribuer des secours à domicile, aux malheureux que la maison prend à sa charge. Chacune des classes s'oblige à pourvoir aux besoins d'nne fliniille indigente ; el les oiphclins iroiivenl souvent, dans vos petits condisciples, des pères plus jeunes cpi'eux. J'aime à vous dire que celle pieuse fondation est l'ouvrage d'un enfant de votre âge, Henri d'Osseville, qui s'est endormi dans le repos éternel, au milieu des larmes et des bénédictions.

Le fond des aumônes provient en partie d'une espèce de questure qu'on a imaginée dans votre collège, pour accoutumer les élèves au bon ordre. Afm d'obvier aux petites perles ordinaires qui résultent de l'insouciance de la jeunesse, et pour diminuer, par contre-conp, le nombre des punitions , on établit des questeurs qui sont comme les agens des pauvres. Ils sont chargés de parcourir les cours de récréation et les salles d'exercice , pour y recueillir ce qui ne devrait point traîner. Les objets oubliés ne sont rendus qu'au moyen d'une rétribution; et l'argent qui provient de ces amendes est versé dans le petit trésor des pauvres. Ainsi , mon fils , vous voyez que la religion songe à tout.

Noiis ^oilà flonc sortis de notre plus grand

f;mbarras, qui élail de demander ^ràcc pour un régime qu'on se figure si chargé de pratiques pieuses, et qui effarouche tant, sous ce rapport, la délicatesse de notre monde matériel. Oui, c'est là tout cet épouvantail qui fait recider le siècle des lumières devant les jésuites; c'est là l'édifice religieux qui menace la civilisation moderne de tomber sur elle et de l'écraser. Elle aime mieux l'édifice d'anarchie et d'impiété qui s'^élève au milieu de nous d'une manière si menaçante ; elle aime mieux avoir affaire, pour son avenir, à des étudians fanatiques qui disputent fièrement, aux chevaux des pompes funèbres, l'honneur de promener la dépouille d'un héros révolutionnaire sur son corbillard. Qu'elle les garde donc ses héros, puisqu'ils lui font tant de plaisir; mais qu'elle laisse aux esprits faibles comme nous, la consolation de penser que le repos public sera peu troublé par cette terrible école des jésuites, où l'on n'apprend qu'à secourir les malheureux, à remplir ses devoirs de chrétien, et à prier pour ses ennemis.

Quant à la partie profane de vos études, mon cher enfant, je n'en suis pas inquiet non plus; à cet égard, le passé me répond de l'avenir. L'essor des lettres et du génie , arrêté pendant l'éclipse des jésuites ; la source des grands taleiis et

(les chcls-tl'œuvro unie loul à coup après eux^ sont des faits qui attestent siiilisaniment la capacité de ces maîires illustres. Yous n'avez donc point à vous occuper, mon ami, des moyens qu'ils enq^loient pour réussir, il y en aura peutêtre dans le nombre qui vous paraîtront petits au premier coup-d'œil ; mais en les examinant de plus près, vous reconnaîtrez qu'ils sont tous calculés pour exciter l'émulation, et pour introduire quelques variélés agréables dans la monotonie ordinaire des études. C'est ainsi qu'on a imaginé, dans les collèges de jésuites, de partager les classes en deux divisions rivales , dont l'une représente les Romains, et l'autre les Carthaginois, Après quoi , pour égaliser à peu près les Ibrces, on choisit encore les aihlètes destinés à combattre corps a corps. Si donc le sort vous fait naître Carthaginois dans votre classe , vous resterez en présence des Romains pendant toute la campagne , soit que vous marchiez division contre division , ou rival contre rival. Ainsi , point de quartier ù (\spérer, mon ami , si vous succombez ; point d'indulgence ni de ménagemens. Chacun de vos devoirs est corrigé en présence de l'ennemi, qui est là pour vous terrasser, si les juges du camp vous déclarent vaincu. Car figurez-vous bien que vous êtes dans la position,

d'un minisire dont les devoirs seraient corrigés par un adversaire qui aurait envie de sa place. Dieu sait ce qu'il irouveiait de rigueur et d'inflexibilité dans l'aspirant au portefeuille ! N'en attendez pas moins de la part des ennemis de votre Cartliaiie.

Tous les huit jours, on affiche publiquement les dix noms qui ont le plus brillé, pendant la semaine , dans les compositions et les études de chaque classe. Le tableau général des travaux est également porté au supérieur et au préfet des classes, par ceux des élèves qui ont obtenu les honneurs du peroptimè. ]Mais ce qui attriste un peu cette petite ovation, c'est qu'ils sont accompagnés des malheureux vaincus qui ont été déclarés les derniers dans chacun des coiu's. C'est comme une image de ces pompes héroïques des anciens, où les captifs accompagnaient aussi les triomphateurs : les uns reçoivent d'honorables félicitations, les autres une admonition sévère, mais paternelle; car chez les jésuites comme dans les autres familles, tout père frappe à coté.

On a quelquefois cherché à vous remplir l'imagination de terreurs, mon cher fils, au sujet du système de discipline des jésuites; on vous les a dépeints comme des espèces de corrégidors impitoyables qui n'ont jamais laissé périr aucun

CoU(!j;e. ^

insiruiiieni tle supplice ni aucune règle de la vieille police correctionnelle des études. Je suis dispensé, Dieu merci, de chasser ces vains fantômes de votre esprit : vous êtes là pour juger du mérite de ces belles inventions. Et moi , pour vous montrer combien j'ai de foi aux assertions qui courent le monde sur la cruauté de vos maîtres, je vous donne toute liberté de déserter votre collège la première fois que vous y serez menacé d'un des mille châtimens dont on vous avait parlé avant votre départ. Non seulement je vous autorise à fuir dans le cas où la chose vous regarderait directement, mais aussi dans le cas où elle concernerait un seul de vos camarades. Ainsi, vous voyez que je suis muni de raisons sans réplique contre toutes les sottises.

Ce n'est pas que je vous crusse perdu, mon ami, quand je vous saurais traité selon les règles de discipline de mon temps; mais puisque tel n'est point le régime du vôtre , pourquoi ne pas tout ramener à l'exactitude pendant que nous y sommes? Or, convenez qu'on s'est bien moqué de vous quand on vous a débité tant de choses absurdes sur ce qu'on appelait votre collier de misère? Vous êtes là maintenant, et moi je n'ai pas besoin d'y être pour pouvoir attester que votre collège subit comme les autres les modifica-

lions que l'usage amène dans les parties accessoires de l'éducalion. Mais remarquez aussi ce tact de raison particulier aux jésuites, qui leur apprend à retrouver sur le fond de la discipline , beaucoup plus qu'ils ne perdent sur la forme. Ils savent que la maladie spéciale de notre siècle est l'orgueil des esprits. Eh bien ! c'est dans les replis de l'amour-propre et de la vanité qu'ils vont chercher tous leurs châtimens • c'est sur des points de mortification et d'humilité que roule tout leur système de punition. On ensevelit ailleurs la honte des délinquans dans des cachots ; eux, au contraire, ils réduisent tout à la publicité des délits et aux supplices de l'amour-propre. Ces légers détails, mon cher fils, prouvent assez que J3 ne vous ai point embarqué sur une mer inconnue j je vous y avais précédé, la sonde à la main, pour me rassurer contre tous les écueils, consultant avec une vive sollicitude et les pilotes et les passagers, interrogeant, pour ainsi dire , les vents et les rivages. La tendresse paternelle a voulu se mettre en état de vous suivre des yeux , dans tous les mouvemens de voire nouvelle vie. Ainsi, de la distance qui vous sépare de moi, je vous vois au milieu de neuf cents condisciples dont le front joyeux respire le calme et l'innocence. Je sais à quelle heure du jour je

vous trouverais avec eux dans la bibliothèque commune, lisant des livres d'instruction et de morale assortis à chacun de vos âges; à quelle autre heure vous bondissez de joie et d'ardeur dans les jeux de vos lécréations , sous les yeux des sages mentors qui les partagent pour les régler. Je vous vois jusque dans ces dortoirs hérissés de pointes de lits à rideaux, qui me représentent assez bien les tentes des camps romains et carthaginois auxquels vous appartenez. Des sentinelles y sont distribuées, et les parcourent en silence pendant la nuit, afin de maintenir le repos commun, et de porter secours à ceux qui seraient indisposés.

Comme je ne veux point prévoir le casoù voUs seriez malade , je m'abstiens de vous parler des diverses infirmeries de votre collège , où tous les soins sont prodigués avec une sollicitude digne du toit palernel. J'aime mieux vous montrer les maîtres d'agrément qui viennent du dehors embellir vos momens perdus, et mêler de nobles distractions à vos éludes sérieuses. Ou bien encore j'aime mieux rajeunir mes pensées de quarante ans, en vous accompagnant dans cette grande excnirsionde chaque mois, qui rapproche et confond pêle-mêle les deux camps rivaux, pour retremper les forces de leur esprit dans les

joyeux exercices de la gymnastique. Je sais que de bons yeux veillent pour détourner de vous tous les accidens , et qu'il n'est pas un seul point raisonnable d'appréhension sur lequel cette vigilance ne me réponde continuellement de votre sûreté.

Mais il est tm autre genre de repos, mon ami , auquel j'attache bien plus de prix encore. C'est celui qui me permet d'être si tranquille sur la garde de vos principes et de vos mœurs. Le cher dépôt que j'ai confié aux jésuites , est hors de toutes les atteintes de la corruption. Jamais on ne dira des sujets qui sortent de leurs mains :

Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé?

Sans doute , il peut arriver qu'ils ne changent pas toujours le plomb vil en or pur, qu'ils n'aplanissent pas tout ce qui est raboteux , qu'ils ne viennent point à bout de redresser toutes les inclinations et tous les caractères. Mais dans ce cas du moins, on peut être assuré qu'ils ne garderont ni aucun vice ni aucun germe de contagion parmi la jeunesse confiée à leurs soins. Avec eux il n'y a point de milieu; ou il faut marcher dans la route du bien et de la sagesse , ou se voir honteusement expulsé.

Je ne vous dirai poini , comme es mères de Lacédémone disaieiii à leurs fils en les armant pour marcher h. l'ennemi : u Conduisez - vous de telle manière , ou mourez ; » mais je pourrais dire : (( Conduisez-vous de telle manière, ou je mourrai. » Si vous sortiez, en effet, des mains des jésuites autrement que vous n'en devez sortir, avec les fruits de leurs leçons et de leurs exemples, vous seriez la désolation de ma vieillesse. Car leurs vertus civiles et religieuses, leur esprit de sagesse et de soumission , leurs sentimens de fidélité envers Dieu et les rois, sont principalement ce que je vous envoie chercher.

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