‹ Le Collége des médecins de Rouen, ou documents pour servir à l'histoire des institutions médicales en NormandieChapitre 6 sur 61 · HU · texte numérisé non relu

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ment investi; mais le doyen ayant entre ses mains les registres, les archives, le trésor, confiés à sa responsabilité, il devint plus naturel, pour éviter tout déplacement , de le charger en même temps des fonctions de secrétaire. On verra, en lisant le manuscrit, que, sous ce dernier rapport, la rédaction des procès-verbaux n’était pas toujours une sinécure.

Louis XIV, en confirmant, par ses lettres-patentes , les priviléges du Collége des médecins de Rouen , avait exclu du décanat les membres de la religion réformée; les seuls apostoliques romains y avaient droit.

Le doyen, ou médecin du Roi, assistait aux réceptions des chirurgiens et pharmaciens. Nonseulement il assistait, mais présidait et interrogeait le premier, au grand scandale des chirurgiens. Il lui était dû, pour son droit d'assistance, une somme de 6 liv., par sentence du 31 juillet 1697 , et de 3 liv. seulement pour les fils des maitres-es-arts. On verra , plus tard, à combien de procès entrainèrent ces droits de présence , de préséance et d'examen, et avec quelle vigueur , je dirai presque quel acharnement la lutte fut soutenue entre les deux partis. Près de succomber, les chirurgiens invoquèrent l'intervention du lieutenant du chirurgien du Roi, qui vint à son tour revendiquer des droits qui faisaient partie

ue sa charge; mais le Collége des médecins, fier de ses priviléges , les défendit à outrance pendant plusieurs années. Une circonstance particulière (la fuite de Degouey, condamné pour concussion, par arrêt du Parlement de Paris’), lui donna gain de cause , sans amener la solution judiciaire du point en litige.

Après le doyen, comme nous l'avons vu, venait, dans l’ordre hiérarchique, le syndic de la communauté, pris tantôt parmi les plus âgés, tantôt parmi les plus jeunes des membres. Les attributions de ce fonctionnaire paraissent assez mal définies, excepté lorsqu'il remplaçait le président empêché. Il accompagnait le médecin du Roi dans la visite des pharmacies, qui déjà se faisait pour constater la bonne qualité des médicaments, et qui devint, plus tard, l’une des attributions des jurys médicaux existant aujourd’hui.

Pour les grandes solennités , les réunions du Collége avaient lieu dans une salle au couvent des Carmes, lieu désigné pour les grandes réceptions , pour les démonstrations anatomiques et les discours d’apparat, et qui avait été accordé gratuitement au Collége par les religieux de ce

1 D’après l’art. 5 des statuts des chirurgiens de Rouen, tout ce qui concernait le premier chirurgien du Roi, son lieutenant, les greffiers et commis devait être porté directement en la grand’chambre du Parlement de Paris.

monastere, le 8 mars 1670 ( on ignore dans quel lieu les premières séances publiques s'étaient tenues ); pour les séances particulières , il était d'usage de se réunir au domicile du médecin du Roi, ou de son représentant (syndic), en cas d’empêchement. Les convocations avaient lieu par billets pour les séances extraordinaires. L'heure habituelle des réunions était de 3 à 5 heures après diner , pour la plus grande commodité des membres. Les séances avaient lieu d’abord toutes les semaines ; plus tard, elles se bornèrent à des séances mensuelles. Enfin, à moins de convocations extraordinaires et d'urgence, elles n’eurent plus lieu que par trimestre.

La séance s’ouvrait, et chacun à son tour indiquait les maladies qu’il avait eues à traiter , les particularités qu'elles avaient offertes, et la médication qui lui avait paru obtenir le plus de succes. Ces causeries sur les maladies régnantes avaient l'avantage d'éclairer tous les membres sur l’état sanitaire de la ville, d'établir d’une manière précise la constitution médicale, et ,surtout, de prémunir les médecins contre l’envahissement de ces épidémies meurtrières qui ravagèrent,à différentes époques, notre ville et la province. C’est à l’aide de ces précieux renseignements , qu'en 1778 Lepecq de la Clôture publia ce remarquable ouvrage qui lui fit obtenir ses lettres de noblesse.

La premiere séance de janvier était presqu’exclusivement consacrée à un échange de vœux et de félicitations mutuels des membres, à l’occasion de la nouvelle année. Bien que puérile en apparence, cette coutume tendait à resserrer de plus en plus les liens de confraternité, si rares de nos Jours , et nous sommes heureux de constater que, pendant la longue série d’années qui s’est déroulée sous nos yeux, il n'y a pas d'exemple que le Collége ait manqué à cette confraternelle habitude. Il en était de même du banquet médical qui terminait l’année sociétaire ; celui-ci, cependant, éprouva parfois de longues interruptions, par suite des frais considérables des procès que le Collége se trouvait dans la nécessité de soutenir pour le maintien de ses priviléges, et l’on doit lui rendre cette Justice que, quelle que füt Pautorité de laquelle émanassent ces empiètements , il les repoussa avec cette vigueur et cette ténacité particulières à l’indépendance et au caractère proverbialement processif des Normands.

Le nombre de ces procès est remarquable; en effet, ilne se monte pas à moins de cénquante-huit.

Parmi ceux qui lui furent intentés par les membres du Collége ,ce quiarrivait assez fréquemment, comme nous l'avons dit déjà, il est digne de remarque que les liens de la confraternité n’en recevaient presque jamais d’atteinte. C'était l’exercice

d’un droit qu’on défendait, et non une attaque contre les personnes; aussi voit-on à chaque instant ces mêmes membres obtenir les suffrages bienveillants de leurs confrères pour occuper la charge de médecin du Roi.

Au décès d’un membre, le Collége entier assistait à ses obsèques en robe et avec le bonnet écarlate , signe distinctif de l’ordre , la robe écarlate étant réservée pour les réceptions ou les grandes solennités auxquelles le Collége était invité. Plus tard, on consigna, sur le registre des actes, une courte notice nécrologique en faveur de chaque membre défunt.

L'un des devoirs que s’imposait le Collége était d’aller saluer l'archevêque et le premier président, soit à l’occasion du nouvel an, soit à leur avènement, soit à leur retour après une longue absence. La coutume s’étendit même jusqu’au procureur général pres le Parlement; probablement en raison de l’appui intéressé qu’en espérait le Collége, rarement sans procès. Dans ces réceptions officielles, le médecin du Roi portait la parole , soit en latin, soit en français, mais plus souvent en français , et pour cause.

Rien ne peut égaler l'amour du Collége pour les procès que sa haine contre les charlatans; c'était envers eux une guerre à mort contre laquelle étaient impuissants, et l’apathie habituelle de Pad-

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ministration civile, et la tiédeur de la justice, et le mauvais vouloir de quelques autorités : il fallait , bon gré malgré, que cette peste de nos sociétés s’éloignât ; le Collége ne lui donnait ni trève, ni relâche; il combattait pro arts et focis, fort de l'ordonnance royale et des lettres patentes de

L'une des causes qui avaient concilié au Collége la faveur du gouvernement, était principalement son orthodoxie en matières religieuses. Une messe fondée à perpétuité par Lepiony, à la fois chanoine de l’église de Rouen et premier doyen du Collége, était annuellement célébrée pour faire foi de sa fidélité à la religion catholique, apostolique et romaine.

En accomplissant un devoir , le Collége, dont les priviléges se trouvaient incessamment minés de toutes parts par la sourde jalousie des chirurgiens, faisait preuve d'adresse et de prudence à une époque où Louis XIV préludait à l’édit de Nantes par des rigueurs contre ceux de la religion réformée. Ainsi, les médecins appartenant à cette communion étaient contraints, sous des peines sévères , non-seulement d'éviter tout acte de prosélytisme, mais de se conduire d’une manière déterminée par les Statuts, près des catholiques atteints de rnaladies aiguës, pour lassurance de leur conscience. La suprématie des

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médecins sur les chirurgiens, les barbiers, les apothicaires, les herboristes, les sages-femmes, et tout ce qui, directement ou accessoirement , se rapportait à lexercice de la médecine , leur fournit souvent l’occasion d’actes vexatoires. qui durent singulièrement contribuer à fomenter ces haines, ces rivalités professionnelles des médecins et des chirurgiens. L’absurdité des distinctions établies entre deux ordres qui réclamaient une étude commune, dans un art où toutes les connaissances sont solidaires, où l’homme , sujet de tant d’investigations, forme un tout complet et homogène, où , comme dit À. Paré, le partage de la médecine et de la chirurgie est impossible, es où aucun ne serai fait, qui Sont Ceux qui Se sont contentés de leur part, sans quelqu'entreprise sur l'autre, cette absurdité, disons-nous, devait , plus tard , porter ses fruits.

Plusieurs fois, pendant le cours de ces longues querelles, on tenta, entre les deux ordres, des rapprochements qui réussirent à suspendre momentanément les hostilités ; maïs ces réconciliations apparentes n'étaient Jamais exécutées de bonne foi, grâce à l’infériorité légale dans laquelle vivait l’un des deux ordres par rapport à l’autre, bien qu'égal, peut-être, en lumières et en talents.

Si lamour-propre du Collége était si chatouilleux à l'endroit de ses priviléges, on doit com-

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prendre sa rigueur pour le maintien de ses droits acquis par les lettres patentes des rois Louis XII et Louis XIV, qui semblaient même avoir existé dans tous les temps; je veux parler de l'exemption absolue de la garde des portes, du guet, contributions et logement de gens de guerre. Ces exemptions leur avaient été accordées , disent les lettres patentes de 1640 , en faveur des services gratuits que rendaient les médecins au Bureau des pauvres de la ville et de l'hôpital, et aux gens de guerre qui deviennent estropiés. On comprend tout l'intérêt que le Collége attachait à ces immunités , à une époque de guerres continuelles , où le peuple était ruiné par les impôts, les corvées , les charges de toute espèce. De là une nouvelle source de procès, qu’il défendit avec son zèle accoutumé et sa passion évidente pour ces sortes de Jeux du hasard.

A différentes époques cependant, des règlements anciens, remis en vigueur , attaquérent le privilége des médecins , relativement à lexemption du logement des gens de guerre, sous le prétexte qu’il y avait foule, c’est-à-dire encombrement, cas réservé, prévu par l’article 60 du titre 5 de l’ordonnance militaire du 1° mars 1768, et contre lequel ne pouvait s'insurger le Collége } puisque le cas de foule concernait les gens de robe , comme juges du Bailliage, avocats, pro-

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cureurs, tout aussi bien que les médecins.

D'ailleurs, on croyait l'honorer beaucoup en ne lui adressant que des officiers. Le Collége finit cependant par s'affranchir tout-à-fait de cette charge, en prouvant que, dans la mesure de ses moyens , il rendait à la ville de bien plus grands services, puisque chacun de ses membres, outre le service des pauvres et des hôpitaux , recevait chez lui gratuitement les pauvres de la ville et des environs. L’Hôtel-de-Ville se rendit enfin à la légitimité de ces raisons, et maintint le Collége dans ses privilèges.

Nous avons examiné jusqu'à présent le Collége au point de vue de son institution et de sa constitution intérieure. Nous avons sommairement indiqué ses droits et ses devoirs; pour le juger, voyons ses actes.

Bien qu’en général des procès- A ete soient bien insuffisants pour porter un semblable jugement, nous trouverons, parfois, au milieu de choses futiles et particulières aux besoins du Collége (que nous n'avons, d’ailleurs, conservées que pour tracer une physionomie complète de l’époque ), des travaux importans.

Sans parler des matériaux précieux que nous a légués le Collége pour écrire l’histoire des maladies particulières au climat, et qui, tous, sont empreints d’un hautesprit d'observation, témoin

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l’'admirable tableau de la fièvre putride de Pavilly, en 1739, que notre siècle, plus éclairé, ne désavouerait pas, témoin la symptomatologie de la grippe de 1767, nous citerons plusieurs ouvrages remarquables, et qui démontreront la valeur scientifique des hommes qui composaient alors le Collége.

En 1670, Ferdinand Mendez, portugais, qui se faisait agréger au Collége, soutenait sa thèse, et prouvait que l’eau, la terre, l'air, n'étaient pas plus des éléments que le sel, le soufre et le mercure, opinion généralement attribuée, par les savants, à Bouëlle, chimiste irlandais , qui ne la publia qu'en 1714, c'est-à-dire 44 ans apres Mendez. Nous sommes heureux de revendiquer, pour notre ville, la gloire de cette découverte scientifique. Nous devons toutefois déclarer, en toute humilité, que le Collége condamna cette proposition, comme dangereuse et favorable à lhérésie.

Les travaux importants ou estimables de Housset, de Desfonteines, de Boujonnier, de Deslonschamps, de Rouelle, de Boisduval , de Pinard , de Delaroche, de Lepecq de la Clôture, de Gosseaume, ont honoré l'existence du Collége. Ses rapports nombreux sur les épidémies, ses instructions hygiéniques pour la province, ses nombreux mémoires sur la peste, sur les aliments sophis-

tiqués, etc., etc., lui ont mérité l’estime et la reconnaissance publiques.

Avons-nous besoin de dire qu’à une époque si peu avancée, la science fourmillait d'erreurs ; que les médecins de tous les pays les avaient adoptées sur la parole du maitre, et justifiaient complètement les spirituelles critiques de Molière; que le Collége de Rouen, saisi d’une généreuse indignation , censurait, par exemple, avec amertume, la thèse de Desfonteines, comme cacodoxe, et contraire aux sublimes doctrines d'Hippocrate et de Galien, parce qu'il avait adopté la méthode d’Helmont sur le traitement du catharre par la saignée. À ses veux, le Collége était institué pour défendre les saines doctrines , parce qu'en méde- “ine, disait-il, comme en religion, les principes devaient rester constants ct invartables.

Nous devons encore au Collége la collection des matériaux nécessaires à la préparation d’un Code pharmaceutique, dont il avait senti la nécessité, et qui ne fut adopté que bien long-temps après; des décrets de 1731 sur l’exercice de la médecine, dans lesquels sont indiquées les limites disciplinaires sur la vente des remèdes secrets.

Une anecdote relative à un procès que ne voulut pas soutenir le Collége, est une anomalie assez curieuse , eu égard à ses habitudes, et rompra , pour quelques instants, la monotonie de ce récit.

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Un nommé Lagrange, chirurgien-juré, s'était permis de traiter les membres du Collége de tartufes, d’hypocrites et de calomniateurs ( c’étaient les aménités de l’époque ). Le Collége, instruit de cette circonstance, était on ne peut mieux disposé à entamer un procès; c'était là pour lui une belle occasion. Mais il réfléchit quesi, par hasard, . ce proces était perdu, les malheureuses épithètes, confirmées pour ainsi dire par arrêt de la Cour, lui resteraient et deviendraient , entre les mains de ses ennemis naturels, une arme terrible. En conséquence , il fouvoya et jugea plus prudent de dévorer l’injure, en se réservant l’irnnocente vengeance d’en écrire confidentiellement à Valot, premier médecin du Roi, particulièrement attaché à la province, et qui saurait bien trouver le moyen, par quelque vexation indirecte, de venger la corporation des médecins.

Tout le monde n'est pas évangéliquement organisé; aussi, George Questier, lun des membres plus particulièrement désignés par les épithètes flétrissantes de Lagrange, ne pouvant partager la mansuétude du Collége, intenta, en son nom propre, un procès à l'insolent chirurgien. Soit que le propos n'eüt pas été tenu, soit que les témoignages fussent insuffisants , Questier, condamné à 60 liv. d'amende, vint demander au Collége sa participation au paiement de sa con-

pen en

damnation , puisque c'était la dignité du Collége, aussi bien que la sienne, qu’il avait voulu mettre sous la sauve-garde des tribunaux. La réponse du Collége est assez piquante pour être citée toute entiere : Le Collése n'a autorisé ni conseillé le procès de Questier contre Lagrange. Il ne peut se permettre d'intervenir dans des poursuiles contre un chirurgien qu'il honore, parce qu'il ne veut entreprendre d'opérations sans l'assistance d'un médecin; il ne s’est pas contenté de l'écrire, mais il l'a prouvé dans une opération grave d'emprème , pratiquée par lui sur ur malade nommé Marin Levisneux.

Une autre anecdote caractéristique de l’infériorité des autres corporations, par rapport aux médecins , mérite d’être rapportée :

Houppeville avait déclaré un procès à Duchemin, apothicaire, par suite du refus, exprimé par ce dernier , d'exécuter une potion prescrite par lui Houppeville, et parfaitement conforme aux règles de la mérizologie , sous le prétexte qu'elle était audacieuse, téméraire, et deviendrait sans doute mortelle pour le malade.

Après une courte réflexion, Duchemin, qui comprenait trop tard ses torts et la violation flagrante des priviléges des médecins, se mit à la discrétion de son adversaire, et fut condamné, par le Collége, à une réparation publique. Cette

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