ERECTED
A.D.MCMIII.
celui de la prière, se parfumer d’une autre odeur que de celle de l’encens.
En effet, la première pièce, à gauche, est un superbe fumoir, meublé de tables, fauteuils, sofas d’un grand luxe. Aux murs s’encadrent de magnifiques gravures, d’après des œuvres de maîtres. Je remarque, par exemple, une Sibylle et un Prophète, de Michel-Ange. Sur le manteau de la cheminée, se pose le traditionnel buste de Dante. Audessus, un bas-relief en plâtre, représentant un coursier avec son cheval qui se cabre, détail de la frise du Parthénon, je crois.
Quelques étudiants sont là, qui causent et fument, et se chamaillent, et sifflent, et s’assèyent, en prenant ces postures, d’un laisser-aller, d’une nonchalance extrêmes, qu’on ne voit guère qu’en Amérique. Je m'étonne, à ces heures de la matinée, si favorables à l’étude, de voir des élèves en récréation. Et l’on m’explique que la liberté la plus complète règne dans cette Université. Aucun règlement n’entrave l’initiative, la responsabilité personnelles. Chacun est aitisan de son propre avenir. Seulement, tant pis pour ceux qui s'abandonneraient aux caprices de la vingtième année. Car, des examens frequents, et qui se lont plus sévères, avec le progrès régulier de l’enseignement, et l’augmentation du nombre des élèves, sont la sanction supérieure qui récompense l’assiduité au travail, ou punit, de la meilleure des façons, le mauvais emploi du .temps.
A droite s’ouvre la salle dite des « Trophées ». On y voit, rangées symétriquement dans de belles armoires vitrées, des coupes d’argent, des médailles de bronze, d’argent et d’or, qui furent le prix de victoires, remportées par les étudiants de Brown sur leurs concurrents des autres Universités, dans les diverses joutes athlétiques qui ont lieu presque tout le long de l’année scolaire: « loot-ball », « basket-ball », boatracing », et surtout ce jeu national par excellence, le « base-bail » (i).
(,) Aujourd’hui même, avril, dans l’après-midi, les étudiants du Bowdoin College, de Brunswick (Maine), viennent lutter avec ceux de Brown dans une partie de base-bail.
En effet, les élèves des diverses Universités se rendent mutuellement visite pour des fins athlétiques. Ces jeux sont annoncés longtemps à l’avance. L’on vient de partout pour y assister. Les grands journaux s’en occupent. Cela est tout un événement. Cela constitue l’une des principales attractions de la vie américaine. Dans la haute société, l’on fait des paris, parfois assez considérables, à qui gagnera. Au jour fixé, — c’est-à-dire soit le mercredi, soit le samedi après midi. — le public envahit donc le terrain où doit avoir lieu la joute. Comme les entrées sont payantes, le « club » réalise ainsi des recettes assez rondes, qui servent à couvrir les frais de voyage, de réception, etc. L’on m’assure que, l’an dernier, le club de Yale a eu un profit net de 80.000. Cet argent ne va pas au fond commun de l’Université. Du tout. Il est la propriété du « team », lequel se renouvelle, d’année en année, partiellement du moins. On l’emploie à améliorer les équipes, ou à d’autres fins particulières. Ainsi, il arrive qu’une de ces joutes, — - telle les régates, par exemple, — coûte ordinairement plus qu’elle ne rapporte. Alors, on prend sur la réserve pour combler le déficit.
L’esprit américain, si rompu aux affaires, se retrouve donc au sein de ces puissantes organisations athlétiques. Les jeunes universitaires veulent bien s’amuser, s’entraîner le physique, se développer les muscles, dans des exercices dont presque tous sont assez violents. Mais ces joutes mémorables ne sauraient être uniquement pour le plaisir. Elles deviennent, au contraire, en ces milieux, avant tout pratiques et positifs, l’occasion de quelque chose, qui ressemble, à s’y méprendre, à de la spéculation. L’américain a pour moindre défaut de se laisser emporter à des entreprises qui auraient pour unique but de satisfaire ses goûts. Le souci du profit à tirer de tout, ne le quitte guère. Et nos jeunes athlètes des Universités, entr’autres, pourraient à bon droit adopter pour devise le vers célèbre d’Horace :
« Omnc tulït punctum qui miscuit utile dulci » (1).
(1) Ars Poetica. v. 343.
Au fond de la salle, d’autres armoires renferment les balles ou les autres instruments de jeu, utilisés par le « Brown Team » dans les divers concours dont l'issue lui fut favorable. Comme ils furent à la peine, ils méritaient d’être à l’honneur. Chacune de ces choses porte une étiquette de cuir blanc, sur laquelle sont inscrits le lieu et la date
de la joute victorieuse, ainsi (pie le nom de l’adversaire qui y fut ter-
rassé.
Attenante à la salle des trophées, est une salle de lecture, où je ne vois que des journaux et des « magazines », ou revues plutôt superficielles. A propos, je veux noter qu’à Brown sc publie un petit journal de quatre pages, lequel s’intitule : « Brown Daily Ilerald ». Cette feuille lilliputienne contient à peu près exclusivement des nouvelles que j’appellerai de famille. C’est comme une chronique ouverte de l’institution. Elle est quotidienne. Elle fonctionne sur le modèle des grands journaux. Son personnel d’éditeurs, de rédacteurs, d’administrateurs, se recrute uniquement parmi les étudiants.
On me dit qu’il n’y a que trois ou quatre Universités qui possèdent ainsi leur journal officiel.
Outre ce petit quotidien, les élèves publient encore une revue mensuelle vraiment importante, sous le nom de « Brunonia ».
Au premier étage, sont des salles de reunion pour les comités de diverses associations, comme celle des jeunes gens de l’association chrétienne, par exemple — ù . M. C. A. — Un grand et bel auditorium, occupant une bonne partie de cet étage, sert a donner des conférences publiques, et même des pièces, car un théâtre s’y adapte à volonté.
La façade, qui longe la rue Waterman, porte également deux inscriptions, dont l’une est en français :
IL SE FA VT ENTHAIDEH i VIVAT-FLOUE AT
c’est la loi de va t vue
Je consacre le reste de la matinée à visiter Y Americana. Comme je l’ai dit déjà, l’on appelle de ce nom un monument tout neuf, en pierre d’un gris très discret et distingué, presque d’un gris de perle, et qui contient 20.000 volumes, tous traitant de l’une et l’autre des deux Amériques. Aucun de ces ouvrages n’est postérieur à 1800, et un bon nombre remontent aux dernières années du quinzième, et aux premières du seizième siècle. En excluant ainsi tout ce qui n’est pas au moins vieux de cent ans, et en tâchant de recueillir les publications les plus variées, concernant l’histoire, la géographie, la faune, la flore, les langues, les mœurs, la colonisation des Amériques, l'on en est arrivé à composer une « librairie » des plus rares et des plus précieuses, la plus complète, en ce genre, qu’il y ait au monde.
L’honneur et le mérite de cette création ne reviennent pas à l’Université. C’est John Carter Brown, riche marchand de Providence, qui conçut ce projet curieux, et qui le mit à exécution avec toute la patience, et j’allais dire, tout l’art d’un bibliophile de profession. Ajoutons qu’une fortune immense lui permit de satisfaire ses goûts de collectionneur, et qu’il fut servi par un agent très intelligent et très avisé, le célèbre Henry Stevens.
John Carter Brown mourut en 1874. Sa veuve hérita, en particulier, de cette collection, à laquelle elle ajouta beaucoup. En 1898, elle la légua, à son tour, à l’un de ses deux fils, John Nicholas Brown. Celui-ci, surtout depuis sa majorité, en 1882, avait donné ses soins et dépensé largement pour accroître encore son trésor. Il avait mis comme une sorte de piété filiale, non seulement à garder intacte cette chose, déjà infiniment précieuse comme relique de famille, incomparable pour sa valeur intrinsèque, mais à l’enrichir de nouvelles acquisitions, d’exemplaires dont plusieurs n’ont leur double nulle part ailleurs. Il voulut même lui procurer un local digqe d’elle, et fit, à cet effet, dresser le plan d’un édifice, destiné à la recevoir, et à perpétuer à la fois la mémoire de son père, de celui qui l’avait créée et cultivée avec tant d’amour.
Ilélas ! 11 comptait sans la trahison du destin. Sa mort, survenue en mai 1900, — John Nicholas Brown n’avait que trente-neuf ans, — ne fit pourtant que surseoir à l’exécution du noble dessein qu’il avait caressé. En effet, une clause de son testament portait que, dans les quatre années qui suivraient sa mort, ses exécuteurs légaux dussent faire cadeau de sa bibliothèque, soit à une corporation spécialement organisée en vue de ce legs, soit à quelque collège ou université du Rhode-Island ou d'un autre Etat de l’Union américaine, à la seule condition, pour l’institution qui en bénéficierait, de donner à cette Bibliothèque le nom de John Carter Brown, et de la conserver toujours à part, bien distincte de toute autre, de lui garder son caractère très spécial.
Le testament ajoutait que le don de la collection serait accompagné, d’abord de la somme de i5o,ooo dollars destinée à l’achat d’un terrain, et à la construction d’un édifice propre à la contenir, puis de la jolie dotation de 000,000, les intérêts de laquelle devant servir à payer les salaires d'un ou plusieurs bibliothécaires, ainsi qu’à l’entretien et à l’accroissement de la bibliothèque.
Cette offre superbe fut faite aux aulorités de l’Université Brown, qui ne se firent pas prier pour l’accepter. En décembre 1901, elles signaient avec les exécuteurs testamentaires de John Nicholas un contrat par lequel elles déclaraient qu’elles étaient prêtes à recevoir ce legs, aux conditions stipulées par le testateur. Immédiatement, on se mit à l’œuvre pour faire ériger, sur les terrains mêmes de l’Université, le monument rêvé par lui. Les plans, que John Nicholas Brown avait fait soigneusement préparer, furent exécutés, sauf de légères modifications. Sa pensée filiale a été comprise, respectée, réalisée à la lettre. Et, le dix-sept mai 1904, eut lieu la dédicace de ce splendide « memorial », au fronton duquel on ne lit qu’un nom, celui de John Carter Brown, mais dont toutes les pierres chantent aussi celui de son fils. Ce pavillon gracieux prolongera jusque dans les siècles à venir une double mémoire également chère aux bibliophiles, et aux historiens
épris des antiquités américaines : celle de Jolm Carter Brown, et celle de son fils Jolm Nicholas.
M. George Parker Winship, A. M., Bibliothécaire de Y Americana, me fait les honneurs de son royaume avec une courtoisie singulière, et m’introduit dans son cabinet particulier, large pièce admirablement éclairée. C’est là qu’il garde les plus magnifiques joyaux de sa collection. Il en étale quelques-uns sous mes yeux :
— Voici d’abord toute une série de petites cartes géographiques coloriées, dessinées par Vesconte de Maggiolo. C’est là une œuvre originale et manuscrite, qu’on ne sache pas qui ait jamais été reproduite. A la fin, se trouve la suscription suivante :
Vesconte de Maiolo cuius genuè eomposui in Neapoli anno 1511 die 20 ian.
— Et ceci est mieux encore ; un album dont la couverture est en velours vert frappé, aux armes impériales. Sur le plat, aux quatre coins, des ornements, en or très pur, ciselés avec une extrême finesse. Je l’ouvre. Dès la première page, se présente une inscription révélatrice :
PHILIPPO CAROLI AVG. F.