FILIO PATER POSUIT MDCCCLXXX
Et, à l’intérieur, sur le mur de droite du vestibule, une plaque de bronze est plus explicite :
IN MEMORY OF WILLIAM CLARK SAYLES WHO DIED FEB. l3. 1 876 A STUDENT IN THIS UN1VERS1TY THIS IIALL WAS ERECTED BY HIS FATHER WILLIAM FRANCIS SAYLES
« — A la mémoire de — William Clark Sayles — décédé le i3 février 1876 — Étudiant de cette Université — ce Hall a été érigé — par son père — William Francis Sayles. » —
Les quatre murs du « Saylcs Hall a ; - je regrette, à nouveau, de ne pouvoir dire « chapelle », quoique cela en ait tout à fait l'air ; on n’y fait pas, en effet, que la prière ; on n’y entend pas que des discours à hase de religion ; il s’y donne aussi des hais et autres amusements purement profanes; de là vient que si le style de cette grande pièce est vraiment mystique, il n’y règne pourtant pas cette atmosphère particulière aux demeures où l’on prie ; - les murs sont couverts, depuis la cimaise jusqu'à la naissance de la voûte, de portraits à l’huile représentant les fondateurs, et anciens présidents, et bienfaiteurs de l’Université, et les grands hommes de l’État du Rhode- Island.
Je dirais volontiers, à ce propos, le mot célèbre : « ils sont trop ». G est une profusion, un entassement. Pas un pouce d’espace entre chaque cadre. Petits et grands, portraits en pied, ou bustes, se pressent en rangs serrés. Tous ces yeux qui vous regardent fixement et
vous suivent, cela vous fait impression étrange de gêne, de malaise. On en est comme intimidé malgré soi. Cette galerie pourrait être plus sobre ; elle gagnerait à être disposée avec un goût plus rigoureux ; certains tableaux sont de facture plutôt mauvaise,
Au point de vue historique, elle offre pourtant grand intérêt : ces images sont infiniment précieuses comme documents. L’on peut y suivre ce que j’appellerai l’évolution du type américain, à travers ses modalités diverses, depuis les physionomies primitives ou coloniales, honnêtes, arretées, volontaires, parfois sèches, souvent très nobles, jusqu’aux figures modernes, qui ont d’ordinaire plus de rondeur, ne lespirent aucun idéalisme, dénotent trop de suffisance bourgeoise, satisfaite des autres et d’elle-même.
Je remarque, en particulier, un portrait équestre du général Burnside ; — ce portrait n’aurait-il pas servi de modèle pour la statue en bronze qui s’élève sur le square de la gare Union, à Providence ? —
un portrait de Moses Brown, un du révérend Diman, — ancien président cfe 1 Université, et père du distingué recteur actuel du Saint-
George’s Scliool. de Newport, — très belle figure de gentilhomme chrétien. Mais je ne puis les mentionner tous.
La place d’honneur, de chaque côté de la tribune présidentielle, est occupée par le portrait de William-Francis Sayles, à droite, et à gauche, par celui de son fils William Clark. Rien de plus commun que la physionomie du premier. Et comme sa pose est horrible ! Le second a une tête assez fine, une taille svelte, quelque chose de distingué dans toute sa personne. Un professeur qui l’a connu me dit qu’il était tout le contraire d’un intellectuel, et voit une intention ironique dans la pile de gros bouquins, que le peintre a mise à l’arrière-plan de son tableau, et sur laquelle le jeune homme, debout, appuie la main.
— Mon guide me mène visiter une « confraternité ». C’est un insigne privilège, car une confraternité est un lieu absolument réservé. Comme tout membre est tenu au secret le plus strict, force m’est de me contenter d'observer. Car je ne puis obtenir beaucoup de détails sur ce sujet tout à fait caractéris tique de l’esprit qui non seulement régné, mais sévit aux Etats-Unis : je veux dire l’esprit de libre association. Voici toutefois quelques renseignements que j’ai pu me procurer indirectement.
Les étudiants des diverses Universités des Etats-Unis, et même du Canada, s’affilient à des u confraternités » complètement autonomes. Chacune de ces confraternités est désignée par deux ou trois lettres grecques. Celle où je viens d’être introduit s’appelle « Alpha Delta Phi)). C’est là son nom officiel. Ces confraternités se subdivisent en « chapitres ». Il n’y a pas de siège central. Ainsi, la confraternité « Alpha Delta Phi » a un chapitre ici, à Brown, et elle en a un dans toutes les autres grandes Universités de l’Union. En tout, l’on compte, à Brown, dix-sept chapitres, relevant donc de dix-sept confraternités. Chacun se gouverne comme il l’entend. Lorsqu’un jeune homme entre au collège, il peut faire son choix entre l’une ou l’autre de ces associations. Lorsqu’il s’est prononcé et
que les membres du chapitre qui a eu sa faveur ont pris toutes les informations voulues, concernant sa famille, son passé, sa conduite, retentit a son oreille le solennel « dignus es intrare ».
En somme, ces confraternités sont tout simplement, je crois, des cercles d’amis qui désirent s’entr’aider, soit pendant, soit par delà la vie de college. Le secret n est ici que pour la forme, pour donner a 1 association cet attrait du mystère qui exerce tant d’empire sur les hommes.
Chaque « lettre », puisque c est ainsi que les confraternités sont connues — possède son lieu de réunion, son « chez soi », lequel est, le plus souvent, une maison tout entière, à elle appartenant. Et seuls les initiés, les affiliés y pénètrent. « L’Alpha Delta Phi » a donc aussi son « home », où je suis en ce moment, en vertu d’une autorisation toute spéciale, que je dois précisément à mon aimable mentor, M. John Francis Greene, membre honoré, bienfaiteur du chapitre u Zêta Psi. » Ce « home » est en bois, recouvert de peinture blanche joliment défraîchie. Cela s’élève à mi-hauteur de la colline, qui, du college, descend au cœur de la ville de Providence. L’intérieur en est confortable et distingué. Il y a salon, salle à dîner, cabinet de lecture, etc. Dans l’une des pièces, je remarque un très beau lustre en cuivre ouvragé. Les boiseries fines ont un air de vétusté qui plaît : il s’en exhale comme un parfum d’archaïsme. Je suis, évidemment, dans Lune de ces maisons dites « coloniales », c’est-à-dire remontant à une époque que l’on considère presque, dans ce milieu si neuf, comme préhistorique.
L’on me présente quelques « confrères ». Ils se montrent accueillants, polis, gracieux. Mais comme ils ont l’air mystérieux, comme ils affectent de paraître énigmatiques ! C’est à qui ne parlera pas. Je dois faire seul les frais de la conversation. Aux questions que je pose, on me répond par un sourire, et en pinçant les lèvres. Et pourtant, les renseignements que je demande sont d’ordre général ; ils ne regardent aucunement l’essence ni le fonctionnement de la confrater-
nité. N’importe ! je ne puis obtenir un mot à l’intérieur de ce cénacle. 11 y a quelque chose d’enfantin dans ce mutisme. Ces chapitres ne seraient-ils pas érigés sur le modèle de la célèbre « Académie silencieuse » ?
Quoiqu’il en soit, ils exercent, je crois, une action utile, en groupant les sympathies, les caractères présentant des affinités, et en les portant à s’aider mutuellement, soit au point de vue de la culture de l’esprit, soit même dans les choses matérielles. Et cette action se prolonge par delà les années de collège. Car l’on reste affilié pour la vie, à moins qu’on ne renonce délibérément à la confraternité. Et ainsi il arrive que ceux des membres fidèles qui parviennent à s’enrichir, avec le cours des années, n’oublient pas ce qu’ils peuvent devoir à leur chapitre, mais le dotent plus ou moins magnifiquement, lui créent des rentes, ont à cœur de le combler de bienfaits.
Une courte visite au musée de biologie termine la matinée. Le département est assez complet. On y reçoit un grand nombre de revues anglaises, allemandes et françaises, ayant trait à cette branche de la science. J’y vois des modèles en cire, fabriqués d’après les acquisitions anatomiques les plus récentes et les plus définitives, par un docteur d’Allemagne (i). Ce musée s’accroît de pièces nouvelles, chaque année. D’anciens élèves s’y intéressent particulièrement.
En face de l’archaïque pavillon blanchi où il s’abrite, se dresse la statue en bronze de... devinez qui ? — je vous le donne en quatre, je vous le donne en cent. Lamarck, — Claude Bernard, — Pasteur? — Vous n’y êtes pas. Jetez-vous votre langue aux chiens? — L'homme de bronze, qui s’érige ainsi presque à l’entrée d’un monument où l’on s’occupe pourtant de tout autre chose que de gouvernement ou de guerre, c’est Jules César. Cette statue est une réplique de celle de Rome. Le socle porte ces mots : « Fond. Nelli. Roma. » Et, sur le piédestal en granit gris, il y a cette inscription :
(i) le I)r Zeigler, de Fribourg-en-Brisgau.