MOSES BROWN IVES GODDARD TO
BROWN UNIVERSITT
A une heure, M. Courtney Langdon nous rejoint, et nous allons, lui, M. John Francis Greene, et moi, déjeuner à YUniversiiy Club. L’accès de ce club est réservé à ceux-là seuls qui possèdent un titre universitaire, — que ce titre ait été accordé par Brown ou une autre université de l’Union. C’est une demeure tranquille et charmante. L’intérieur est orné de boiseries sombres. Tout l’ameublement est dans une note discrète et distinguée. Des domestiques en livrée y font le service, comme dans les grands hôtels.
Je profite de l’occasion pour remettre M. Langdon sur quelquesunes des idées qu’il exprimait dans son cours d’hier. Comme il est tout pénétré de Dante ! Et comme la civilisation, le génie italiens, ont façonné à leur image l’âme de ce « yankee ! » Par les goûts, les aspirations, il est plutôt européen qu’américain. 11 me semble de passage, en mission ici. Non, certes, qu’il s’y déplaise. Mais il est ne a Rome ; il a longtemps séjourné en Italie ; il y fait de fréquents voyages. Comment donc n’aurait-il pas la nostalgie du ciel si pur de là-bas, de cette terre de beauté, de cet air si doux, de ces collines si joliment dessinées, de ces œuvres d’art partout semées à profusion ? — « L Italie, — me disait un jour mon maître à l’Université de Jérusalem (i), — c’est un rêve, un poème ». — Et, quiconque a une fois vécu ce rêve, voudrait pouvoir le savourer toujours ; quiconque a foulé ce sol, où, « tandis que la poésie n'est, ailleurs, qu’une plante de luxe.
(i) Le très Révérend Maître, M. J. Lagrange.
cultivée comme en serre chaude dans les théâtres et les académies, ici c est une fleur que les pâtres ramassent, dont les enfants se font des guirlandes (i) », — en garde une impression fine dont aucun spectacle ne peut plus le distraire. Comme l’Amérique alors, en particulier, paraît, en comparaison, jeune et vide, riche seulement d’avenir, sans passé, sans histoire, sans monument ! Comme on trouve opaque son firmament, enervante, sa température aux sautes brusques, quand, en Italie, la voûte est d azur, le climat, si serein, si berceur, et que tout y chante la douceur de vivre !
M. Langdon me dit de très belles choses sur le culte de la Madone, qu il comprend, qu il prone. Et par là, encore, se rapproche-t-il de nous, de notre ame latine, se montre-t-il bien italien. Je ne puis, évidemment, énumérer tous les sujets sur lesquels notre conversation s egate. iNous nous envolons dans l’idéal : peintures florentines, usages populaires à Rome, tableaux de la campagne romaine, maîtresse diplomatie de la cour pontificale, si sage, si lente, si auguste, qui tient tellement compte du temps, qui s appuie sur une connaissance si profonde des hommes, diplomatie, ou, — abstraction faite d’une assistance supérieure, — le génie italien, naturellement pénétrant et subtil, s aiguise encore d une forte culture théologique, — voilà quelques-uns des thèmes que nous effleurons, et qui font, pour moi, de cette heure, un délice.
Après déjeuner, nous passons à la salle de lecture, — pièce délicieuse, où règne un demi jour, où meubles et boiseries mettent des notes graves, où 1 atmosphère a quelque chose de reposant. Dans la vaste cheminée au manteau de chêne, brille un bon feu de bois. Les pieds sur les chenets, — tout en regardant les flammes souples et sinueuses dessiner leurs langues agiles, et en fumant d’excellents petits havanes, — nous continuons à deviser d’histoire, de littérature.
L histoire, est, sans contredit, la meilleure conquête de notre temps.
(i) Ozanam. — Introduction au Purgatoire de Dante.
La gloire du XIXe siècle aura été de renouveler complètement les méthodes historiques, d’inventer des procédés de recherche et de documentation savantes. Les époques les plus lointaines revivent avec une extraordinaire précision, grâce à l’art souverain de nos évocateurs. Mais, si la sagacité de nos critiques s’exerce avec fruit sur les périodes les plus reculées de l’histoire, si elle est assez puissante pour exhumer des civilisations qui avaient depuis longtemps disparu, et pour nous les présenter avec tous les dehors, toutes les apparences de la vie, pour nous en offrir une résurrection, quelles ne sont pas ses réalisations, quand elle s’applique à des sujets plus près de nous, et qu’elle compulse des chroniques toutes chaudes, toutes palpitantes encore d’âmes ?
Oh ! alors, elle atteint à des résultats absolument merveilleux. Prenons, par exemple, les travaux de Henry Houssaye, sur Napoléon, ou les synthèses magnifiques d’Albert Sorel et d’Albert Yandal, sur la révolution française et l’épopée gigantesque qui en a été la suite. — Quelle manière neuve, large de comprendre l’histoire ! Comme c’est fouillé, concis, et à la fois serein, littéraire, empreint de philosophie auguste ! Comme on est loin du genre lâche d’un Thiers ou d’un Michelet! L’esprit moderne est devenu difficile. Il ne se contente pas d’à peu près ni de phrases sonores. Il veut une enquête rigoureuse sur les faits, et qu’on lui en présente les conclusions dans un style vigoureux et sobre, où chaque mot porte et soit, en quelque sorte, chargé d’idée...
Mais l’heure s’écoule vite à converser de choses si suggestives. Pour ma part, j’y consacrerais bien l’après-midi. Je n’ai pourtant pas encore tout vu de l’Université, et je touche presque à la fin de mon séjour. Le temps presse. Il me faut faire diligence. Je me dispose à sortir, avec mes hôtes. Chemin faisant, nous nous arrêtons à la galerie des arts, que la ville de Providence a fait ériger, voici quelques années seulement, non loin du « Collège sur la colline », comme pour lui faire honneur, pour ajouter encore à son prestige intellectuel. Ce musée
n’est ni bien considérable ni bien remarquable encore. Ce n’est qu’un noyau, et d’essence plutôt commune. Nous savions cela. Et, si nous y entrons quand meme, c’est moins pour en visiter les sculptures et les peintures, que pour avoir accès dans la maison qui y est attenante, et qui, certes, vaut qu’on la parcoure, qu’on y revienne même, tant elle est précieuse à voir, à étudier.
Voici, en deux mots, son histoire :
Un américain, dont je n’ai pas su retenir le nom, s’était enrichi par des voies, qui, liélas ! méritent tout blâme : il avait une maison de jeu. Or, ce monsieur, comme tant d’autres de sa race, avait la manie de collectionner, le goût du bibelot. L’époque de Louis XV eut ses préférences. Et il se mit à acquérir les objets les plus divers, datant de cette période, raffinée jusqu’à la décadence. 11 y a eu un style Louis XV, fait de grâce, de mollesse, reflétant une civilisation trop douce, policée à l’extrême. Et ce style est délicat, mignard, a tous les caractères de la mentalité très spéciale qui régnait alors, mentalité comme uniquement préoccupée de se rendre la vie facile, heureuse, coulante. La sève manquait à cette société du Xà 111° siècle. Elle ne pouvait plus se passionner pour les grands devoirs, les actions héroïques. Son unique souci était de se laisser aller au fd d’une existence ouatée, feutrée, sans secousses.
Tout était amoindri, alors, atténué, la passion, le plaisir, la littérature, la politique. Pas de vigueur dans les esprits, pas d’énergie dans les volontés. Une douceur énervante, dissolvante, flottait dans l’air, berçant ce monde alangui de rêves capricieux.
Cet état de société avait donné naissance à un style fait à son image, où tout est en finesse, en joliesse, en excessive délicatesse, lequel peut ne pas plaire à tous, mais trouve des admirateurs fervents jusqu’au fanatisme. Nous en avons la preuve ici même.
En effet, notre américain, épris, comme pas un, de l’art, des modes Louis XV, avait consacré toute une partie de sa fortune à se procurer ce qui, de près ou de loin, appartenait à cette époque, en portait l’empreinte. A force de persévérance, et surtout d’argent, il avait fini par
amasser une çollection nombreuse, et d’un très grand prix, où rien ne manquait de ce qui pouvait rappeler le siècle de Louis X’N , en particulier au point de vue de l’ameublement des maisons opulentes
d’alors.
Cette collection fut offerte d’abord à l’Université Brown. Du vivant ou à la mort de son propriétaire? Je ne sais. L’on m’a seulement dit qu'une difficulté ou un malentendu survint, qui priva le Collège de ce trésor unique, lequel fut légué au musée des arts de Providence.
Mais il fallait lui trouver un local convenable. Un comité se forma à cette fin, qui eut une idée heureuse, peut-être suggérée par le donateur lui-même. Puisqu’il s’agissait de caser des objets en style Louis X\ , et que cette collection comprenait tout ce qui pouvait garnir l’intérieur d’une riche maison d’alors, l’on préleva une souscription, et l’on fit de
suite ériger, tout à côté du musée, une élégante demeure, dans le goût et selon l’architecture de cette époque. Gela fini, on en orna les diverses pièces de toutes les choses qu’elles étaient destinées à recevoir, qu'elles
appelaient en quelque sorte, par toutes leurs lignes, leur disposition, les sujets de leurs tapisseries, les ciselures de leurs boiseries, la qualité et la couleur de leurs peintures. Et ainsi fut réalisée l’une des merveilles les plus piquantes qu’il y ait dans tous les Etats-Unis.
En pleine ville américaine, active et affairée, dans un milieu neui et tout au présent, s’élève donc un édifice dont la vue nous reporte deux siècles en arrière, au sein d’une civilisation vieillie, fatiguée, efféminée, sans ressort, sans idéal, livrée a des fantaisies de Bas-Empire. Et ce n’est pas seulement par sa forme, son architecture, mais encore par
tous les détails de son ameublement, que ce palais évoque, à s’y méprendre, un pays et un âge si différents des nôtres, fout y est de ce qui pouvait rendre l’existence aisée, confortable. En le visitant, on se prend à sourire à l’affirmation, tant de fois entendue, que le confoit dans l’ameublement est d’invention moderne et américaine. Comme
on savait autrefois parer son intérieur avec un luxe discret et distingue, en faire un « nid » bien moelleux et bien chaud, où tout flattait 1 œiL
reposait 1 esprit ! Cette maison est complète. Il y a cuisine, salle à dîner, salon, boudoir, chambres à coucher, fumoir. Comme, l’automne et 1 hiver, les feux de bûches, dans ces adorables cheminées, devaient projeter de charmants reflets sur ces meubles d’acajou, ces superbes parquets de fine marqueterie ! Et quel fini, quel art dans tous ces objets ! Ainsi, les buffets et les bureaux sont ornés de poignées et de charnières de cuivre, ciselées avec un goût suprême ! La camelote, la pacotille, 1 imitation, la contrefaçon, sont les glorieuses trouvailles de notre temps. Notre démocratie se contente de trompe-l’œil, qui ne coûtent pas cher. Mais alors, on faisait solide, on se servait de matériaux non falsifies, et on y mettait le temps. Le moindre ouvrier était un altiste. Les odieuses machines n’étaient point venues encore supplanter la main de 1 homme, ni encombrer le monde de choses sans valeur, fabriquées en hâte par des forces aveugles. Tout avait un cachet esthétique.
Ainsi, ces argenteries sont solides, de bonne espèce. Ces porcelaines sont fines et rares, fous ces meubles, — lits, tables, armoires, fauteuils, sont « honnêtes. » On en peut sans doute discuter le genre, le style. Mais comme l’essence en est pure, et l’exécution, consciencieuse, artistique! Je voudrais pouvoir décrire par le menu tous les trésors anciens semés à travers tous ces appartements. Et quelle impression, étrange et délicieuse, — impression de lointain, d’exotisme, — je ressens au cours de ma visite dans cette maison Louis Quinze ! Tout y favorise tellement l’illusion du passé, l’évocation d’un siècle mort, tout nous y rappelle si nettement l’une des modalités de l’existence humaine, à une époque de douceur et d’élégance, que, — n’était la fraîcheur trop grande des murs, la blancheur neuve des boiseries, le lustre vierge des parquets et des escaliers, — l'on croirait vraiment rêver, et 1 on s’attendrait à voir le propriétaire du lieu, en pourpoint brodé, bas de soie, souliers à boucles, perruque poudrée à frimas,
venir lui-même vous faire les honneurs de ses appartements .
— Je dis adieu à M. Langdon, et sous la conduite de l’aimable
M. Greene, je vais visiter le grand « Gymnasium, » appelé Lymanr du nom de son donateur.
C’est vaste, et aménagé au complet pour tous les genres de « sports. » Les élèves sont tenus de consacrer cinq heures par semaine aux exercices athlétiques. Un spécialiste a la charge de ce département; et c'est sous sa direction « éclairée » que les étudiants se livrent à la « physical culture ».
Au « gymnasium » est attenant un magnifique bassin de natation, — le « Colgate Hoyt Swimming Pool, » — construit en 1903 seulement. Dans un réservoir immense, à fond d’émail blanc, ondule une eau très pure, qu’en hiver l’on garde tiède. Que l’émeraude en est donc transparente et fine! Je contemplerais longtemps cette essence, harmonieuse en sa mobilité, aux reflets d’un vert léger, fuyant, imprécis, lequel s’évanouit et reparaît tour à tour, nuançant si délicieusement l’épaisse couche de cristal. Mais je ne puis donner une minute à la rêverie. La réalité me réclame.
Devant tous ces appareils, qui ne suggèrent que le culte de la force physique, ne sont destinés qu’au développement des muscles, je demande à M. Greene s’il n’y a pas exagération peut-être de ce côté, et si, en général, dans les universités américaines, l’on ne fait par la part trop large à la « physical culture ? »
Et lui de me répondre, non sans un accent de mélancolie : « De bons esprits le croient et le déplorent. Ces exercices athlétiques ont comme débordé leur cadre naturel et secondaire. D’une chose utile à la bonne santé de l’esprit et du corps, — « mens sana in corpore sano, » ainsi que l’entendaient les anciens, l’on a fait une branche importante de l’enseignement, une question capitale dans la vie de collège. C’est passé à l’état d’institution régulière. On met ça sur le même pied que le cours de lettres ou de philosophie.
« Et pourtant, voyez. Etrange créature que l’homme ! Ces mêmes jeux, qui, s’ils étaient facultatifs, attireraient tous les élèves, strictement obligatoires qu’ils sont, les fatiguent, les ennuient. Beaucoup ne s’y
donnent qu’avec répugnance et dégoût, sans doute par cela seul qu’on les leur impose.
« Quant aux joutes où l’on voit les étudiants des diverses universités rivaliser de force et d’adresse, mon avis est qu'elles ont été créées et qu’elles subsistent par l'effet de notre mentalité, avide d’énergiques distractions. L’américain travaille beaucoup. Il reste des heures, l’esprit tendu, applique aux affaires. Il lui faut un dérivatif puissant, quelque chose qui le sorte de lui-même, l’arrache à ses ordinaires préoccupations. Il ne se soucierait pas de concours oratoires ou littéraires. Ce n’est pas son genre. Ça demande encore de l’attention, une dépense de fluide nerveux. C’est de la subtilité, delà quintessence. Ça ne provoque pas le bon gros rire. Les exercices athlétiques, au contraire, c’est si vite compris. Et cela a Leu en plein air. C’est sain. Cela repose. Voilà le genre de divertissement que notre grand public, notre nation, à la phase actuelle de sa vie, goûte surtout, et quelle goûtera peut-être toujours. Sur ce point, les universités sont influencées par le milieu où elles évoluent.
« Quand notre civilisation se sera épurée, affinée, on pourra lui offrir des plaisirs plus délicats » . . . .