‹ Le collège sur la colline [microforme]Chapitre 12 sur 24 · IL SE FAVT ENTR AIDER ? VIVAT-FLOREAT · texte numérisé non relu

IL SE FAVT ENTR AIDER ? VIVAT-FLOREAT

C'EST LA LOI DE NATVRE \ CRESCAT-BRVIfONIA

Je consacre le reste de là matinée i visiter YAmericana. Comme je l'ai dit déjà, l'on appelle de ce nom un monument tout neuf, en pierre d'un gris très discret et distingué, presque d'un gris de perle, et qui contient ao.ooo volumes, tous traitant de l'une et l'autre des deux Amériques. Aucun de ces ouvrages n'est postérieur à 1800, et un bon nombre remontent aux dernières années du quinzième, et aux premières du seizième siècle. En excluant ainsi tout ce qui n'est pas au moins vieux de cent ans, et en tâchant de recueillir les publications les plus variées, concernant l'histoire, la géographie, la faune, la flore, les langues, les mœurs, la colonisation des Amériques, Ton en est arrivé à composer une « librairie » des plus rares et des plus précieuses, la plus complète, en ce genre, qu'il y ait au monde.

L'honneur et le mérite de cette création ne reviennent pas à l'Université. C'est John Carter Brown, riche marchand de Providence, qui conçut ce projet curieux, et qui le mit à exécution avec toute la patience, et j'allais dire, tout l'art d'un bibliophile de profession. Ajoutons qu'une fortune immense lui permit de satisfaire ses goûts de collectionneur, et qu'il fut servi par un agent très intelligent et très avisé, le cé^bre Henry Stevens.

John Carter Brown mourut en 1874. Sa veuve hérita, en particulier, de cette collection, à laquelle elle ajouta beaucoup. En 1898, elle la légua, à son tour, à l'un de ses deux fils, John Nicholas Brown. Celui-ci, surtout depuis sa majorité, en 1882, avait donné ses soins et dépensé largement pour accroître encore son trésor. Il avait mis comme une sorte de piété filiale, non seulement à garder intacte cette chose, déjà infiniment précieuse comme relique de famille, incomparable pour sa valeur intrinsèque, mais à l'enrichir de nouvelles acquisitions, d'exemplaires dont plusieurs n'ont leur double nulle part ailleurs. Il voulut même lui procurer un local digne d'elle, et fit, à cet effet, " dresser le plan d'un édifice, destiné à la recevoir, et à perpétuer à la fois la mémoire de son père, de celui qui l'avait créée et cultivée avec tant d'amour.

Hélas ! 11 comptait sans la trahison du destin. Sa mort, survenue en mai 1900, — John Nicholas Brown n'avait que trente-neuf ans, — ne fît pourtant que surseoir à l'exécution du noble dessein qu'il avait caressé. En effet, une clause de son testament portait que, dans les quatre années qui suivraient sa mort, ses exécuteurs légaux dussent faire cadeau de sa bibliothèque, soit à une corporation spécialement organisée en vue de ce legs, soit à quelque collège ou université du Rhode-Island ou d'un autre Etat de l'Union américaine, à la seule condition, pour l'institution qui en bénéficierait, de donner à cette Bibliothèque le nom de John Carter Brown, et de la conserver toujours à part, bien distincte de toute autre, de lui garder son caractère très spécial.

Le testament ajoutait que le don de la collection serait accompagné, d'abord de la somme de i5o,ooo dollars destinée à l'achat d'un terrain, et à la construction d'un édifice propre à la contenir, puis de la jolie dotation de 5oo,ooo, les intérêts de laquelle devant servir à payer les salaires d'un ou plusieurs bibliothécaires, ainsi qu'à l'entretien et à l'accroissement de la bibliothèque.

Cette offre superbe fut faite aux autorités de l'Université Brown, qui ne se firent pas prier pour l'accepter. En décembre 1901, elles signaient avec les exécuteurs testamentaires de John Nicholas un contrat par lequel elles déclaraient qu'elles étaient prêtes à recevoir ce legs, aux conditions stipulées par le testateur. Immédiatement, on se mit à l'œuvre pour faire ériger, sur les terrains mêmes de l'Université, le monument rêvé par lui. Les plans, que John Nicholas Brown avait fait soigneusement préparer, furent exécutés, sauf de légères modifications. Sa pensée filiale a été comprise, respectée, réalisée à la lettre. Et, le dix-sept mai 1904, eut lieu la dédicace de ce splendide « mémorial », au fronton duquel on ne lit qu'un nom, celui de John Carter Brown, mais dont toutes les pierres chantent aussi celui de son fils. Ce pavillon gracieux prolongera jusque dans les siècles à venir une double mémoire également chère aux bibliophiles, et aux historiens

épris des antiquités américaines : celle de John Carter Brown, et celle do son fils John Nicholas.

où défilent les possessions mondiales sur lesquelles flottait le drapeau de Charles Y. Ce dernier avait donc voulu impressionner l'esprit de son fils par une vue générale de l'empire immense auquel il allait être appelé à commander. L'enlumineur auquel fut confiée la tâche d'évoquer ainsi, en raccourci, les diverses parties du domaine impérial, n'était évidemment pas le premier venu. Car chacune des pages de cet album est un pur chef-d'œuvre. Comme cela a été exécuté avec conscience ! Quels infinis détails I Quelle somptuosité, et quelle variété de couleurs ? Comme les ors en sont toujours éclatants !

Cette merveille a été achetée au prix de 18.000 francs, lors de la vente de la collection Spitzer, à Paris, en 1893.

Je feuillette un gros cahier contenant les lettres que Washington et Reed ont échangées de 1775 à 1778. Ce sont des autographes. L'écriture de Washington est claire, aisée, très facile à lire. Je ne sais ce qu'un graphologue de profession y découvrirait de rare, d'extraordinaire. Moi, qui ne suis qu'un profane en cette matière, j'ose y voir la marque d'un génie droit, honnête, pas compliqué, ennemi des détours, allant à un but très ouvert avec une fermeté douce. Il me Semble qu'il s'y reflète aussi une grande élévation, une grande largeur de vues, de la noblesse d'âme, une autorité innée qui s'imposait d'ellemême, par la force de l'ascendant personnel, sans avoir besoin de recourir aux intrigues louches de partis.

— De Washington également, le « Pocket cash acct », ou carnet de dépenses : carnet très humble, qui court de septembre 1794 à fin août 1797. La dernière page porte l'entête septembre 1797, mais elle est restée blanche. Qu'est-ce qui a empêché le héros de la remplir ? Toutes sortes de sentiments s'éveillent en moi dans ce contact avec une toute petite chose intime, qu'un des plus grands hommes de l'humanité a longtemps portée sur lui, et sur laquelle il inscrivait, tout comme un simple bourgeois, au jour le jour, avec une régularité minutieuse, ses moindres dépenses.

— Signalons encore, parmi les autographes, un mandement de

— Sous une reliure magnifique — elle est de Mercier, je crois, — repose, — telle une perle en un écrin soyeux, — un manuscrit d'une valeur inappréciable. En voici le titre :

a Brief discovrs des choses les plvs remarqvables qve Sammvel Ghamplain de Brovage a reconneves aux Indes Occidentalles au voiage qu'il a faict en icelles en Tannée mil Vc IIIj "XIX ». ( J 599)

Ce document, qui est tout entier de la main du fondateur de Québec, a été intégralement publié, en édition in-4°, par les soins de l'érudit abbé Laverdière. Et Ton me montre un exemplaire de ce tirage. Il nous serait assez difficile de retracer les étapes successives de ce manuscrit original à travers les collections européennes. Mais nous savons que le propriétaire Americana a dû débourser une forte somme pour se procurer ce trésor, que le Canada français lui envie (i). En effet, cela ferait si bien parmi les archives de la ville de Québec, par exemple.

— Enfin, — car il me faut me borner et me résigner à ne donner , qu'un aperçu très incomplet des pièces rares que Ton voit aux rayons de cette Bibliothèque, — j'admire une carte géographique, dessinée et signée par Joliet (a), — il n'est pas dit en quelle année. Avec quelle honnêteté naïve les régions, absolument vierges, que l'intrépide découvreur avait ouvertes à la civilisation, sont-elles signalées et décrites ! Et comme il s'était naturellement empressé de baptiser ces pays neufs de noms bien français I Je me demande pourquoi l'on a supprimé la plupart de ces appellations primitives. Ainsi, tout un immense territoire, là-bas, quelque part vers le centre, avait été nommé « la Fronte-

(i) John Nicholas Brown avait acheté ce manuscrit aux descendants de Ghamplain en i 884.

(a) Je tiens à faire remarquer que Joliet n'écrit son nom qu'avec un 1. Pourquoi ne revient-on pas à cette orthographe, qui doit être la bonne ?

nacie ». En voulant perpétuer de la sorte le souvenir d'un homme que tout le monde, dans la Nouvelle-France, vénérait comme un pur héros, Joliet s'était montré exquis de gratitude et de grâce courtisanesque. Pourquoi n'a-t-on pas davantage respecté son œuvre ? Je le comprends,

il a été nécessaire de préciser, de rectifier ses découvertes. Forêts,

savanes, lacs, rivières, montagnes, tout cela, avant d'entrer définitivement dans la géographie universelle, devait être plus scientifiquement étudié.

Et pourtant, s'il fallait que le travail de Joliet fut repris, et mis au point, pour avoir droit de cité sur la carte du monde, qu'était-il besoin toutefois d'effacer les désignations originelles, par lesquelles le rude pionnier avait voulu marquer ses découvertes ?

Joliet n'a pas toujours été heureux dans ses intuitions géographiques. Pour lui, le continent américain finit, au nord, à la ligne de la baie d'Hudson. A cette hauteur commence ce qu'il appelle d'un mot qui est resté, encore que la chose ait été reculée bien des degrés au delà : La Mer Glaciale. Et que d'autres inexactitudes encore ! Mais elle nous plaisent plutôt, nous rendent tout rêveur ; elles donnent une saveur toute ' particulière d'archaïsme et de sincérité â ce premier essai descriptif d'un monde inconnu.

— Je quitte, à regret, ces vieilles et adorables reliques. Je veux seulement noter que, si aucun des ouvrages contenus dans YAmericana ne peut être mis en circulation, il est abondamment permis aux curieux et aux chercheurs de venir les consulter ou les lire tout à leur aise. Privilège est même donné de photographier cartes, manuscrits ou tout autre document qu'on désire livrer à la publicité. De leurs incomparables trésors, les autorités de la Bibliothèque John Carter Brown savent être intelligemment et libéralement jalouses. Et c'est tout à leur honneur, comme au grand profit des études historiques.

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