TROUVAILLE D'HUMANISTE RAPPROCHEMENT CURIEUX
Le soir
.... Je suis à mon bureau, occupé à rédiger mes impressions de la journée, quand le même M. Greene parait, tenant à la main un vieux bouquin, à la couverture toute jaunie, à la tranche fanée. 11 le feuillette d'un air intrigué, et, en m'en indiquant quelques passages, me demande si ces formules spéciales de prières, qui s'appellent litanies, en honneur dans nos églises, ne seraient pas inspirées d'une coutume de la Rome païenne? Voici, en effet, des textes curieux qui le donneraient à croire. Us sont tirés de la collection des « Scriptores Historiae Augustae (i).
Au chapitre XVIII de la vie de Commodus Antoninus (180-192 p. chr. n.) par Aelius Lampridus, il est dit que le Sénat, après la mort de cet empereur détestable, poussa des acclamations par lesquelles il donna libre cours à ses sentiments au sujet de sa personne et de son règne. « Acclamationes senatus post mortem Commodi graves fuerunt. Ut autem sciretur quod judicium senatus de Commodo fuerit, ipsas acclamationes de Mario Maximo indidi et sententiam senatus consultL » Viennent alors ces acclamations, dont nous ne voulons citer que quelques-unes :
(1) Scriptores historiae Augustae, iterùm recensuit adparatumque criticum addidit Hermannus Peter. Volumen prius. — Lipsiae. In aedibus B. G. Teubneri.
MDCGGLXXXIIII.
« Hosti patriae honores detrahantur. »
a Parricidae honores detrahantur. »
« Parricida trahatur. »
« Hostis patriae, parricida, gladiaios in spoliario ianietur. »
« Que les honneurs soient refusés à t ennemi de la patrie! Que les honneurs soient refusés au parricide! etc., etc. Mais voici un passage encore plus caractéristique :
Juppiter opiimè maxime »,
Serva nobis Pertinacem ».
Fidei prsetorianorum féliciter ».
Prœtoriis cohortibus féliciter ».
Exercitibus Romanis féliciter ».
Pietati senatus féliciter »,
Parricida trahatur, rogamus, Auguste, parricida trahatur ».
Hoc rogamus, parricida trahatur, exaudi Cœsar ».
Delatores ad leonem, exaudi Cœsar ».
Te salvo, delatores ad leonem ».
Te imperante, delatoribus fustem ».
Exaudi Cœsar: carnifex unco trahatur ».
Carnifex senatus more majorum unco trahatur ».
Sœvior Domitiano, impur ior Nerone, sicfecit, sic patiatur »,
Nous ne croyons pas nécessaire de traduire. Même ceux de nos lecteurs, qui ne sauraient pas le latin, pourront remarquer que c'est le même mouvement, le même rythme que dans les litanies, et parfois les mêmes expressions.
Dans la vie d'Alexandre Sévère — p. chr. n. — aaa-235, — par Aelius Lampridius, — je trouve ce qui suit, aux chapitres 6 et n :
a Pridie nonas Martias, cum senatus frequens in curiam (hoc est in œdem Concordiez templumque inauguratum) convenisset, rogatusque esset Aurelius Alexander Caesar Augustus, ut eb veniret, ac prima recusasset, quod sciret de honoribus sais agendwn, deindè postea venisset, adclamatum » — a La veille des nones de Mars, le sénat s'étant rassemblé dans la curie, c'est-à-dire dans la demeure et le temple de la Concorde, et ayant prié Aurèle Alexandre César Auguste d'y venir, celui-ci déclina d'abord l'invitation, sachant qu'on voulait lui rendre des honneurs, mais il s'y rendit ensuite, et fut ainsi acclamé :
« Auguste innocens, di te servent! »
« Alexander imperator, di te servent ! »
« Di te nobis dederunU di conservent! »
« Dite ex manibus impuri eripuerunt, di te perpétuent! »
« Antonini nomen suscipias rogamus » .
« Prœsta bonis imperatoribus, ut Antoninus dicaris ».
Nomen Antoninorum tupurifica »...
« Auguste innocent, que les dieux te conservent 1 » « Alexandre empereur, que les dieux te conservent 1 » « Les dieux t'ont donné à nous, que les dieux te conservent ! » « Les dieux t'ont arraché des mains de l'impur, que les dieux te » perpétuent ! »
« Nous vous en prions, prenez le nom d'Antonin ». etc.
— Également, dans la vie de Claude — p. chr. n. 268-270, — par
Trebellius Pollion 9 au cfi. IV est un autre passage du même genre, qu'il
serait, je pense, superflu de citer. Nous devons en avoir dit assez pour
prouver, en effet, que l'Eglise catholique, en introduisant, dans sa
liturgie, ces prières que l'on nomme litanies, n'a fait qu'utiliser pour
son culte, et appliquer au vrai Dieu et à ses saints, des formules qui, pour la plupart, avaient cours dans le paganisme, et servaient à honorer les idoles et les empereurs. Ce n'est, certes, pas là le seul exemple de sage assimilation qu'elle nous ait donné.
Établie au cœur même de l'empire romain, — si fortement organisé, soumis à une discipline à la fois si savante et si pratique, administré avec un art si serein et si profond, — l'Eglise emprunta à ce grand corps des éléments qu'elle remania et adapta à sa vie propre. Il est vrai qu'elle tenait du Christ l'essence de sa constitution. Mais, puisque son divin Fondateur l'avait établie sous forme dewraie et parfaite société, il n'y a rien eu que de normal à la voir se modeler, dans le détail, sur le régime le plus admirablement hiérarchisé, le plus savamment constitué qui fut jamais. D'ailleurs, la Providence, qui avait voulu que le « grain de sénevé », semé par Jésus, en Palestine, fut transplanté dans la Rome des Empereurs, ne l'avait pas fait sans une intention profonde, que l'histoire de l'Eglise a suffisamment dévoilée. La Rome papale devait succéder à la Rome impériale. Les Romains avaient été, à travers le monde, les précurseurs inconscients de l'Evangile. Ils avaient, par leurs conquêtes et leur système de gouvernement, ouvert la voie à l'apostolat, et comme préparé les peuples à un règne supérieur et spirituel : celui de l'église.
Quoi d'étonnant, dès lors, de retrouver, dans les pratiques de cette Eglise, dans ses lois, dans son fonctionnement, dans sa manière de gouverner, des choses évidemment inspirées du pouvoir souverain qui l'avait précédée, et sur les débris duquel elle devait établir son immortelle royauté ? Dieu se sert de tout. Et souvent les hommes se font, sans le vouloir le moins du monde, sans même s'en douter, les instruments de son action...
— Voilà les considérations qui me sont suggérées par ces vieux textes latins, dans lesquels il faut chercher, je crois, l'origine, l'idée première de nos litanies. Je remercie cordialement M. Greene de me les avoir signalés. Tout le mérite de cette trouvaille, — si trouvaille il y a,
lui revient. Et nos lecteurs s'empresseront, tout comme nous, de en faire compliment ( i ) .
(i) Nous ne vouloni pas absolument donner ceci comme une découverte, précieuse en liturgie. C'était, en tout cas, une révélation pour nous. Aucun des auteurs que nous avons sous la main, Cabrol, Leclercq, et autres, — ne traite cette <xuestion d'archéologie chrétienne. M. Greene aime tout ce qui se rattache aux choses liturgiques. L'un des livres de sa bibliothèque, qu'il a le plus de plaisir à feuilleter, est un vieux missel romain. Cette disposition d'esprit est assez curieuse chez un homme, excellent d'ailleurs, mais qui n'appartient pas au catholicisme.