LES DEHORS — LES ÉDIFICES
Lundi, 30 mars 08
(( Lo Collège sur la colline ». « The collège on the hill ». — C'est sous ce joli nom que, non seulement à Providence et dans le Rhode- Island, mais par tous les Étals-Unis, Ton désigne l'Université Brown.
Bien que ce soit déjà presque la nuit obscure, je veux m'y rendre, dès mon arrivée dans la ville distinguée, dont elle fait la gloire.
Sans doute, à cette heure, je n'y verrai personne, je ne pourrai commencer à m'enquérir de son organisation, de sa vie. C'est demain seulement qu'il me sera permis d'étudier son mécanisme, de m'initier au fonctionnement de tous ses rouages si compliqués. Je désire cependant aller la contempler dès ce soir, dans son cadre extérieur. J'en recevrai une impression première, — laquelle, encore que toute physique et matérielle, m'aidera peut-être à comprendre l'âme de cette grande institution, à la sonder jusqu'en ses profondeurs.
A la longue, les demeures des hommes ne se façonnent-elles pas, je dirais, à leur image ? — Est-ce que, par-dessus leur structure immobile de brique ou de pierre, ne finit pas par flotter, je ne sais quoi
d'invisible, mais de très réel pourtant, qui nous révèle à demi l'usage auquel elles servent, la qualité, plus ou moins rare, d'activité humaine qui s'y déploie?...
Notre « car », poussé par une énergique machine, gravit donc une colline très haute et très à pic. C'est une véritable ascension. Et me voici en face des vastes terrains de l'Université. Ils sont séparés det la rue par une belle clôture en fer forgé, dont la ligne estrompue, de distance en distance, par de simples piliers de brique rouge, casqués de pierre. Au milieu des barreaux, dans chacun des espaces, se dessine un médaillon de forme ovale, autour duquel est tressée une couronne. Et, sur ces médaillons, des chiffres d'années ressortent en un fort relief.
La porte centrale, ouvragée avec art, et peut-être même surchargée d'ornements qui s'harmonisent plus ou moins bien avec l'enceinte, si simple et si unie, s'ouvre sur des pelouses plantées de grands ormes, à travers lesquelles circulent des allées d'asphalte. Je m'engage dans leur ruban sinueux. Et le spectacle qui s'offre alors à mes yeux ne manque pas de cachet. J'ai la sensation de me trouver dans un milieu où l'empire des idées prime tout, où règne une atmosphère plus sereine. Les bruits de la ville s'éteignent avant d'atteindre le sommet de cette « colline où l'on pense » (i). D'ici, c'est à peine si l'on en peut percevoir la rumeur confuse. Et je me dis que ce site supérieur est éminemment favorable à la retraite studieuse.
Des bâtisses de tout genre se dressent : il y en a en briques, d'autres en pierre brune mélangée de briques, d'autres en bois recouvert d'une épaisse couche de mortier ou de plâtre dont la blancheur éclate dans la pénombre. L'une de ces dernières est un monument d'ordre dorique. Elle a vaguement l'air d'un temple ancien, transplanté tout à coup de Grèce sous le ciel bien différent de l'Amérique, et qui y
(i) C'est presque le mot de Michelet, à propos de Lyon, — où son œil de poète a distingué « la colline où Ton travaille et la colline où l'on prie. » — Fourvières et la Croix-Rousse.
semble dépaysé. Les Américains sont grands imitateurs de l'antiquité grecque ou romaine, dans leurs constructions. Comme ils n'ont pasencore de style architectural en propre, — des esprits avisés prétendent qu'ils sont en train de s'en créer un, quelque peu composite,, plein de ressouvenirs, original et personnel cependant, — ils choisissent volontiers, pour leurs édifices, les modèles classiques. Et il ne faut pas les en blâmer. Je constate seulement que cette chose archaïque, et d'une blancheur si crue, — qu'on ne peut prendre pour celle du marbre, — cette demeure artificielle, à laquelle manque la patine du temps, fait un effet étrange ici. La façade seule en est dégagée. Car le corps du bâtiment est pris entre denx constructions en brique rouge, qni l'enserrent, l'écrasent : voisins encombrants et prosaïques pour cette évocation d'un art perdu.
Au delà de ces bâtisses de premier plan, s'étend comme un quadrilatère, également semé d'un beau gazon entrecoupé d'allées, et d'où fusent aussi de nobles ormes . Ce quadrilatère, libre du côté de la rue Georges seulement, le long de laquelle s'aligne la même palissade de fer, aboutissant à une porte latérale, moins majestueuse que l'autre, mais belle encore, — est bordé, sur ses autres côtés, de construction» qui me paraissent toutes neuves et d'un goût assez pur. Par bonheur, je rencontre un étudiant qui veut bien me donner les noms de cesdivers édifices.
Là bas, à gauche, le « Rockefeller Hall », en brique alternant avec de la pierre, — sorte de club où les universitaires vont lire le journal, se récréer, prendre le thé. Puis le « laboratoire de chimie », en brique rouge r — une boîte. Le « Sayles Hall », en véritable style de chapelle, d'un gothique un peu lourd, « agenouillé dans sa robe de pierre » (i). Le « Wilson's Hall », en pierre gaie, couleur de sable, de forme coquette. Et, pour finir, un pavillon charmant de lignes et de tons,
(i) « Oh Cologne et Strasbourg, Notre-Dame et Saint-Pierre » .
a S'agenouillant au loin dans leur robe de pierre...
Musskt, RoUa.